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Le caillou

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Ligéria4992

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Un jour où je randonnai le long d’un sentier, mon pied heurta par inadvertance un caillou. La rencontre fut brutale. Je chutai et atterris le visage contre terre. Tout en me relevant péniblement et en nettoyant ma figure salie par la boue du sol, je maudis cette vulgaire pierre pas même objet de collection qui avait par sa présence au milieu du sentier fait choir ma personne après un vol plané !
Heureusement ce jour-là j’étais seul ! J’effectuai une reconnaissance pour un groupe que j’accompagnerai dans quelques semaines. Personne ne rit donc à mes dépens...
Ce caillou n’offrait rien de particulier, pas de couleur, d’irisation, ni de cristallisation. Rien ! Ce n’était qu’un morceau de ballast, sans plus. Sa non-valeur me le faisait maudire encore plus. Je le repoussai sans ménagement d’un coup de pied rageur et vengeur.
Ma surprise fut grande lorsque j’entendis un cri :
– Ai !
Troublé, croyant rêver, je saisis le caillou d’une main et je le portais à hauteur de mes yeux. C’est alors que ce morceau de roche se transforma.
De galet terreux, il prit une teinte indigo et devant mon étonnement de plus en plus grand, il se mit à me parler :
– Tu m’as fait mal, imbécile de marcheur.
Je restai confus, d’abord de l’apostrophe agressive et du mal que j’avais engendré.
– Tu pourrais au moins présenter tes excuses et demander pardon reprit le caillou.
Que pouvais-je dire ? J’étais sans voix. À ma décharge il faut dire que c’était la première fois qu’une pierre me parlait. J’en avais pourtant vu des centaines en tous lieux et je collectionnais les pierres, les minéraux et fossiles depuis mon enfance. Je les aimais et les respectais. Mais c’était la première fois que l’une d’elles me causait et qui plus est pour m’engueuler !
Je balbutiai un vague regret pour ma méchanceté.
Je réussis néanmoins à glisser quelques mots :
– Un caillou, ça ne parle pas et normalement ça ne ressent pas la douleur.
Il changea de couleur. Du bleu indigo il devint rouge écarlate, pourpre. Sa colère était visible. Il s’emporta :
– Bougre d’humain, tu crois que seule l’espèce humaine est supérieure aux autres entités, sais-tu d’où j’arrive ?
– Non
– Je viens d’une étoile
Sa réponse me laissa stupéfait. Non seulement un caillou me parlait, mais en plus il venait d’une étoile ! C’était plus que ma raison pouvait entendre. Étais-je devenu fou ou était-ce un cauchemar ?
Je devais être bizarre au milieu de ce chemin avec cette pierre dans la main et mon visage tourmenté.
J’en avais parcouru des centaines de kilomètres en forêts, en plaine, en montagne. J’en avais vu des choses étranges, curieuses : des lutins, des fées, des gnomes, mais là un caillou extraterrestre qui causait c’était bien la première fois !
– Je suis, reprit-il, ce que vous les terriens nomment météorite. J’arrive de la profondeur de la galaxie. Ma planète un jour a explosé. J’ai été projeté dans l’espace sidéral puis un jour après de nombreuses années, je suis tombé sur ta planète, sur ce sentier. Cela fait plusieurs mois que je dépéris sur ce chemin, subissant les intempéries et les pas lourds des randonneurs de ton espèce.
C’était donc un météore ce caillou mystérieux et coléreux. Il était arrivé sur terre après avoir traversé l’atmosphère et chuté dans cette forêt, sur un G.R.
Je n’avais pas dans ma collection géologique une météorite, mais une telle météorite qui parlait méritait mieux qu’être posée sur une étagère ou enfouie au fond d’un tiroir.
– Je vais t’emmener et demain j’irai te déposer au Muséum d’histoire naturelle.
– Jamais de la vie, s’écria-t-il ! Tu veux que je finisse découpé en lamelle pour être examiné, disséqué par les savants du monde entier ? Tu n’as aucune pitié d’un pauvre caillou.
Soudain il se mit à pleurer. De l’eau suintait sur sa face rugueuse et j’entendis des gémissements étranges. Ce fragment de roche semblait vivant. Il paraissait avoir des sentiments et il parlait.
Comment se fait-il, me demandais-je brutalement, que ce caillou parle ma langue ? Je lui posais la question.
– L’histoire de mes frères est longue et au cours des siècles nous avons acquis et la connaissance et la sagesse. Je comprends les habitants de cette planète sans interprète. Je savais quelle langue tu utilisais avant que tu n’ouvres ta bouche.
Je restais sidéré sur le bord du chemin. Non ! Une telle entité aussi savante ne pouvait finir dans un laboratoire comme un simple cristal de roche, mais que pouvais-je faire ?
– J’aimerais tant retourner là-haut dans l’espace, redevenir une comète et retrouver mes amis.
L’idée germa dans mon cerveau. Et si je contactai la NASA ou l’ÉSA. L’une ou l’autre de ces deux agences spatiales pourrait lors d’un prochain lancement de satellite prendre mon caillou et le remettre sur orbite. C’était ça la solution. Oui, mais voilà je me voyais mal venir avec mon caillou sous le bras à l’agence européenne, sise à Paris, et demander que l’on expédie ce dernier lors qu’un futur tir de la fusée Ariane. On m’aurait pris pour un fou et je finirais mon existence avec mon caillou dans un asile. Quant à aller voir la NASA, je ne parle pas un mot d’anglais et je ne sais pas où est l’Amérique !
J’étais vraiment très ennuyé avec mon caillou qui continuait à gémir.
Je décidais, dans un premier temps, d’emporter mon caillou avec moi afin de terminer ma randonnée.
– Je vais de mettre dans mon sac à dos et je réfléchirais ce soir à ton avenir.
– Quoi ! Tu veux m’enfermer dans ton sac, dans le noir avec ton casse-croûte au fromage qui sent si fort et ta bouteille de rosé qui va m’enivrer ? Tu es vraiment sans cœur !
Sa diatribe me laissa pantois. Il avait raison, on n’enferme pas dans un sac un être pensant !
– Bon ! Je vais te garder dans la main.
Et c’est ainsi que nous, mon caillou et moi-même, arpentâmes le sentier tout en suivant le balisage rouge et blanc. À un moment donné, je sortis ma carte I.G.N. ainsi que ma boussole pour rechercher ma route non balisée. C’est alors que mon caillou hurla :
– Ne t’inquiète pas, je vais t’indiquer le chemin le plus rapide pour rejoindre la station des trains.
En effet, devant mon étonnement, il me donna les coordonnées exactes de la route à suivre, m’indiqua les changements de direction, les obstacles, la distance...
J’étais, je l’avoue, totalement subjugué par les connaissances du caillou. Il agissait comme le plus perfectionné des G.P.S. !
Il n’avait que faire de la boussole, de la carte, il se dirigeait et me dirigeait tranquillement et d’une façon très naturelle. Tournes ici, à gauche, à droite, tout droit, il n’arrêterait pas de me donner les informations nécessaires à la marche.
L’idée me vint de le garder comme outil de randonnée à la place des cartes et de ma boussole. Il me servirait de G.P.S. !
L’idée pourtant me parut un peu folle. Comment expliquer à mes compagnons de marche que ce caillou était un G.P.S. camouflé ? Et puis parler avec celui-ci paraîtrait suspect aux yeux des randonneurs. Ils me prendraient pour un fada, déjà que...
Je repoussais ce projet qui m’apparaissait irréaliste et trop ambigu.
Alors que faire ?
Tout au long de l’itinéraire je cogitais dur pour trouver une solution. Je m’en voulais d’être passé sur ce chemin et d’avoir buté sur ce caillou. J’aurais pu heurter une racine, une pierre de chez nous qui ne parle pas et ne râle pas lorsque l’on marche dessus ! Non ! Il avait fallu que je tombe sur un caillou extraterrestre !
Lorsque nous arrivâmes à la gare, aucune solution n’était sortie de mes réflexions.
– Nous avons un train dans sept minutes, dis-je tout haut en regardant le panneau d’affichage.
Je lui causais comme si c’était une personne !
Je jetais un œil autour de moi, les autres usagers ne semblaient pas avoir entendu.
– N’oublie pas de m’acheter un billet, vociféra mon caillou !
Les regards convergèrent vers nous. J’étais confus. Je m’empressais de gagner le quai de départ sous les yeux étonnés des voyageurs tandis qu’il continuait :
– Je ne veux pas tricher, je veux un titre de transport !
– Tais-toi lui intimais-je méchamment ou je jette sur le ballast !
Il se tut et se remit à pleurnicher.
J’avais été encore méchant. Je fis amende honorable, m’excusai et le cajolai en lui prodiguant des caresses et en lui disant des mots gentils.
Sur le quai les voyageurs atterrés me regardaient comme on regarde un débile, une curiosité, une monstruosité.
Dans le train de banlieue, je le posai sur les genoux. Il semblait rasséréné.
Quand passa le contrôleur, je m’apprêtai à sortir mon billet et à le présenter lorsque sa voix s’éleva :
– Je n’ai pas de titre de transport, j’ai triché monsieur l’agent S.N.C.F.
Le contrôleur me regarda. Je suspendis mon geste et à la place du billet acheté au départ, je sortis mon portefeuille pour régler la contravention devant les sourires narquois des autres voyageurs. Furibond, je retournais dans mon appartement avec mon caillou dans la main.
– Tu aurais pu m’éviter ce procès-verbal de 35 euros, dis-je pas content.
– Ce n’est pas beau de tricher, je suis un être pensant comme toi et comme toi je dois m’acquitter de mon transport.
En réfléchissant, je trouvai sa réponse logique, imparable. Mais qu’allais-je faire de lui !
De retour dans mon logement je posai mon caillou sur une étagère. Il trônait comme un roi entre une calcite cristallisée et un morceau de quartz rose.
C’est, le soir même, que je trouvai la solution à mon problème. J’allumai la télévision et m’installai sur une chaise quand mon caillou se réveilla à mon bon souvenir :
– comme les images sont belles, s’exclama-t-il !
Il buvait, avalait les images, le son comme s’il était en manque. Il jouissait de voir gesticuler des artistes, se trémousser des animateurs, parler les journalistes...
J’étais sidéré. C’est bien la première fois que la télé captive à ce point un spectateur. À sa décharge mon caillou venait de loin et que lui et ses frères avaient échappé au tube cathodique...
Depuis avec mon caillou nous nous entendons bien. La nuit je le pose sur mon balcon. Il peut admirer la Voie lactée et se rappeler sa lointaine planète.
Le jour, je le laisse devant la petite lucarne et moi je me promène sur les sentiers. Bien sûr désormais, en marchant, je prends soin d’éviter tous cailloux sur le sol.
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