Le Cahier à Spirales

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Auteur de nouvelles et d'un roman. Poète.

L’homme fixait le brouillard gris sur l’écran de l’ordinateur, son poing perdu dans la semi-obscurité de la chambre.
Il pleurait, et même s’il ne sentait pas ses larmes...
Un chagrin sec.
Intenable.
Il songeait à ce qu’aurait pu être sa vie s’il n’avait pas été ce qu’il était. Jamais il n’aurait cru que ça lui causerait tant de mal même si au fond l’issue était inéluctable, une issue déterminée par lui seul. Une fin programmée.
La fin.
L’homme se pencha sur son bureau, sur les feuilles éparses et noircies d’une écriture tout en angles et resserrée, les mots imbriqués les uns dans les autres. Une écriture étouffante, sans la moindre respiration.
Tel un bloc.
Des images affluaient, s’infiltraient dans les fissures de son esprit malade. Des images de beauté, fugaces et irréelles.
Une rencontre. Une jeune fille. Un éclat dans les ténèbres. Dans ses ténèbres.
Il était attablé à la terrasse d’un café aux abords d’une fin d’après-midi ensoleillée ; il réfléchissait. Il réfléchissait à la fin de l’histoire et pour cela il devait trouver la personne idéale.
Elle était passée devant lui. Fraîche, virevoltante dans sa jupe légère. Un papillon aux mille couleurs.
Il l’avait abordée, presque timidement. Elle avait souri. Des jeunes gens les regardaient, hilares. Il l’avait convaincue de faire un bout de chemin avec lui. Juste pour parler un peu. Tout en marchant à ses côtés, il n’avait pu s’empêcher de lorgner sa poitrine du coin de l’œil.
« Je suis écrivain.
« Ah oui ? Et vous écrivez quoi ?
« Des histoires tristes.
« Que des histoires tristes ?
« Oui.
Alexia – c’était son prénom –avait éclaté de rire. Un rire clair. Insupportable de pureté.
« Vous n’avez pas l’air triste pourtant.
« Depuis que je t’ai vue, je ne le suis plus. »
Et c’était la vérité. Au-delà de ce qu’il cherchait, Alexia semblait lui avoir ouvert une fenêtre sur un monde qu’il ne connaissait guère.
Ce jour-là, il aurait bondi comme un cabri. En bas de chez elle, il lui déposa un doux baiser sur le front en lui disant au lendemain.
Dans la semi-obscurité de la chambre, il repensait à cela. Comme d’un soleil éteint.
Aveuglé par Alexia, il en avait oublié toute prudence.
La silhouette de la jeune fille se découpait sur l’horizon, brindille bien droite et volontaire. Dieu, ce qu’il fallait lui faire...
Ils avaient passé la journée ensemble et de sa voix argentine, elle avait continué à lui poser des questions sur son métier. Pendant ce temps, il la détaillait de la tête aux pieds. Corps menu, cheveux fins, peau blanche et parfaitement lisse qu’il lui tardait de découvrir entièrement, de toucher, de caresser, de.
« J’aimerais beaucoup lire ce que vous écrivez.
« Oh, je ne sais pas si cela te plairait.
« Pourquoi ? Je ne suis plus une enfant.
« Je te l’ai dit. Mes histoires sont profondément tristes. Désespérées même. Pas pour les jeunes filles.
« Je veux les lire.
« Non.
Devant sa mine boudeuse, l’homme s’était alors adouci et avait pris les mains délicates dans les siennes.
Sa peau.
« Tu veux venir à la maison ? avait-il demandé.
« Oui, je veux bien.
Chez lui. Une maison de ville à la façade terne. Le genre de maison qu’on ne voit pas. Alexia avait eu un instant d’hésitation avant d’entrer, de pousser la porte donnant sur un étroit couloir nu.
Le parquet grinçait sous leurs pas. Une odeur de brûlé flottait dans l’air.
Alexia s’était arrêtée sur le seuil de la vaste pièce au milieu de laquelle trônait un bureau. Un ordinateur posé dessus. Un canapé en cuir usé sur la droite. Et c’était tout. Pas de tapis, pas d’objets personnels, pas la moindre décoration, pas le moindre appel d’air. Une vaste pièce nue elle aussi. Un papier peint marron au mur.
« C’est...c’est ici que vous écrivez ?
« Oui, pourquoi ?
« C’est triste.
« Tu trouves ?
« Oui.
« Tu as raison, mais j’ai besoin de cette atmosphère pour créer. Que rien ne puisse me distraire.
Elle avait hoché la tête. Poliment.
« Tu veux boire quelque chose ? Assieds-toi. J’ai du jus d’orange ou du thé.
« Je veux bien du jus.
Il s’était dirigé vers la cuisine, en proie à des visions terribles qui lui lacérait le cerveau.
Il servit le jus dans un verre en plastique rose. Celui pour les filles.
Sa main tremblait. Ses jambes flageolaient. Son sexe durcissait.
Est-ce qu’il fallait ?...
Alexia but rapidement son jus et ne cessait de gigoter dans le canapé tout en lisant le récit du garçon aux mains coupées.
Dans sa tête à lui défilaient les mots, les phrases et les instruments à utiliser.
Dans sa tête, la mort à l’ouvrage.
Lorsqu’elle partit ce soir-là, il eut un geste tendre malgré la noirceur qui enveloppait presque totalement son âme.
Une fois seul, il se mit à écrire à la lueur d’une ampoule à l’agonie.

EPILOGUE


Sa tendre chair glisse entre mes mains. Attachée sous les aisselles à des crochets de boucher, Alexia pleure, hurle, se débat et à chaque mouvement, sa peau se détache un peu plus. Il y passe des heures, arrachant lamelles après lamelles, coupant membres après membres. Elle lutte. Lutte. Petite chose sanguinolente qui a hérité de l’Enfer.
Le plus beau des cadeaux, non ?
Il écrivit encore une heure ou deux puis apposa le point final, satisfait.
Deux jours plus tard, l’homme croisa Alexia dans la rue, lui dit qu’il venait de terminer une histoire, une belle histoire.
« Elle n’est pas triste pour une fois. »
« Ah oui ? fit-elle, le regard indifférent, comme si elle n’y croyait pas.
Pourtant, elle le suivit. Par curiosité. Et parce qu’il était beau.
Beau comme un ange. Et c’était ça qui clochait...
Pourtant, elle le suivit.
La maison paraissait encore plus invisible.
Le long couloir nu.
Alexia resta debout sur le seuil de la grande pièce. L’ordinateur était allumé, diffusant un ronronnement étouffé.
L’homme, derrière elle, réfrénait ses pulsions. Il devait patienter. Elle était ici pour lire une histoire.
Après...
Lorsqu’elle se retourna, leurs regards se croisèrent et elle comprit. Elle comprit que cet homme si beau et cette maison si laide n’étaient que la matérialisation de son cauchemar récurrent. Celui où un ange noir la précipitait au fond d’un puits tapissé de ténèbres et de hurlements.
« Alors, demanda-t-elle, un large sourire aux lèvres, tu me la fais lire ton histoire ?
« Va t’asseoir à mon bureau et commence à lire. Je te prépare un jus d’orange.
« Non ça ira, merci.
Il la fixa quelques secondes, le temps qu’elle s’installe au bureau et fila dans la cuisine, le cœur lourd.
Alexia ouvrit un cahier à spirales et commença à lire. Dehors, la nuit tombait.
Plus tard, elle sentit les mains de l’homme sur ses épaules et se raidit. Il respirait bruyamment.
« Ça te plaît ? lui demanda-t-il en caressant ses longs cheveux dorés. Il posa un verre de jus d’orange près d’elle. Bois, tu auras besoin de forces.
Elle hocha la tête. Des larmes coulaient silencieusement le long de ses joues.
Ensuite, il lui lia les mains derrière le dos à l’aide d’un gros câble.
« Allez, il faut commencer, ça risque d’être long...

Le poing perdu dans la semi-obscurité de la chambre, l’homme songeait à ce que sa vie aurait été à ses côtés. Sans ce maudit livre. Sans ces maudites ténèbres qui avaient fait de lui un monstre. Alexia avait été courageuse, telle qu’il l’avait imaginée.
Une question le taraudait pourtant et le tarauderait longtemps.
Pourquoi n’avait-elle pas tenté de s’enfuir après avoir lu ce qui l’attendait ?
Son poing tremblait.
Un chagrin sec. Intenable.
Comme si une petite flamme venait soudain de s’allumer dans un coin de son âme.
Le matin très tôt, il se rendit à la poste près de chez lui et expédia le cahier à spirales aux parents d’Alexia. Puis il rentra chez lui et s’assit sur le canapé.
Maintenant, il n’y avait plus qu’à attendre.
Par la fenêtre, il vit que le ciel était blanc.
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