Le cadre en bois

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La lampe qui planait au-dessus d’elle aseptisait la pièce vide. Comme pour compenser pour les cellules qui se multipliaient façon exponentielle dans son corps, pensa-t-elle sans toutefois pouvoir sourire de ce parallèle à l’envers. Car non, il n’y avait pas de consolation.
Elle sentait fourmiller ses jambes mais ne put toujours pas se résoudre à considérer que bientôt, elle ne les sentirait plus jamais. À jamais ne plus être, le cerveau fait un bond d’effroi devant ces horreurs, il se glace. Et ce n’était pas juste. Attraper le cancer à cinquante-huit ans, elle qui avait senti crépiter le temps sur elle jeune déjà, et avait tout fait afin de repousser l’échéance aussi loin que possible, par une alimentation saine, par tous les petits soins possibles. Et puis ça. Elle ne serait même plus là quand Lévi, son petit-fils âgé de 3 mois maintenant, prononcerait ses premières paroles. Ses dernières paroles précéderaient les premières de son fils, pensa-t-elle pour aller au bout de son raisonnement. Deux vies qui se seront presque touchées. Elle aura bientôt quitté le bal, et pour toute cette infinitude de vies qui suivront, elle ne sera plus rien. Elle avait toujours su faire ça, penser jusqu’au bout, et faire face. Mais il ne fallait pas se leurrer, personne ne pouvait faire détourner le regard à l’anéantissement total et irrévocable de tout ce qu’on aura dit et senti. Comment ne pas avoir envie de crier alors, de s’exploser la tête contre le rebord de la fenêtre, ou d’exploser celle de son compagnon de chambre, au hasard, juste pour faire s’arrêter un instant le balancement de la pendule, dans le coin, ou pour l’accélérer afin de faire perdre contenance à ce rythme démoniaque ? Elle tourna sa face vers cet objet antique qui avait été là bien avant elle et qui la survivrait. Presque malgré elle, elle colla son regard sur ces mouvements. Et dans un moment d’effroi, elle y reconnut une guillotine qui, à chaque mouvement latéral, coupe une tête, une ou plusieurs, sans s’en soucier. Les mouvements étaient huilés.
Elle regarda autour d’elle, dans une tentative d’échapper tout de même. Elle s’aperçut alors que la chambre tournait. On était en train de l’enfoncer dans la terre comme une vice dans une planche en bois. Elle n’acceptait pas de décrépir ainsi, de perdre sa dignité. Mourir, d’accord puisqu’il le fallait bien, mais crever à petit feu ? Elle ne pouvait pas. Elle aurait voulu être autrement, mais c’était épidermique. Enfant, elle n’avait jamais accepté que l’on choisisse pour elle. Par principe, déjà. Elle arrêterait de jouer si certaines conditions n’étaient pas remplies. Sur certaines choses, elle ne pouvait pas faire de compromis.
Mais le monde était ainsi fait, et souvent, au cours de sa vie, elle avait été calmée, presque satisfaite, par l’idée de la mort. Car il y avait tant de gens sans scrupules, tellement de personnes malhonnêtes à qui tout semblait réussir. Il y avait tant de criminels jamais confondus, que l’idée que tous ces salauds mourraient calmait son âme. Oui, la mort était alors le justicier ultime, le grand égalisateur. Maintenant, son jugement l’avait rattrapé. Soudain, une idée. Elle réfléchissait tout le temps, mais des idées tangibles et qui la mettraient en mouvement raréfiaient. Il fallait donc s’y agripper. Ses lacets. Dans l’armoire, une paire de baskets avec des lacets. S’échapper par la petite porte, comme un doigt d’honneur à ce manège maudit.
D’abord, ses bras bougeaient pour se rapprocher du torse. Ses jambes se ramenaient aussi. Maintenant, prendre appui sur ses paumes. Se redresser. Voilà qui était fait, puis un mouvement de rotation du torse, les jambes pendaient à côté du lit. Déjà, tout lui faisait mal, son corps n’avait plus de substance. Deux pas vacillants. Un, puis l’autre. Elle trébucha sur la petite table remplie de médicaments et se retrouva par terre. Le froid du sol lui rappela cette sensation et d’innombrables souvenirs en rapport avec cette réalité kaléidoscopique de la terre qui déjà, ne lui appartenait plus. Partout, les lumières s’éteignaient.
La porte de l’armoire était lourde. Agenouillée, elle prit les chaussures et se mit au travail, sans tergiverser. Un à un, elle faisait passer les lacets par les trous en sens inverse. C’était comme ouvrir les points de suture d’une grande plaie, et qui ne guérirait plus. Elle s’enhardit. Un trou la bloqua un peu. Elle y mit plus de force, puis, quand le trou céda d’un coup, elle tomba en arrière. Les yeux fermés, elle reprit son souffle. Un dernier étirement de tout son corps. Que c’était agréable, malgré tout, d’être encore un corps. Malgré toutes les douleurs. Mais non, c’étaient des niaiseries. Elle rouvrit ses yeux, toujours couchée. Sous son lit, un cadre d’une photo. Il avait dû tomber et elle ne s’en était pas aperçue. Elle le tira vers elle. Ses yeux mirent trois secondes à les reconnaître : Léo, âgé de quatre ans, tenant dans ses bras son petit frère Lévi. Une écriture adulte orna le cliché : « Nous t’aimons, Mamie. » Léo et Lévi, ses petits-enfants. Qu’elle aurait aimé voir ce qu’ils deviennent, qui ils sont vraiment, qu’elle aurait aimé leur donner un peu du sien. Mais tout ce qu’elle aura dit, tout disparaîtra. C’était son idée fixe. C’était gentil de sa fille décrire une chose pareille au nom de ses enfants, et c’était tout. Le reste, c’était se mentir à soi-même. Elle laissa donc retomber le cadre de bois, qui heurta le mur de béton, puis se retourna. Un petit papier. Elle le prit et vit une écriture tremblante, encore vacillante sur les jambes : « À bientôt Mamie ».
Ils viendraient demain. C’était vrai. Elle l’avait oublié. Et c’était vrai aussi, ils oublieraient la majeure partie de tout ce qu’elle aura dit. C’était écrit dans les lois de la vie. Mais que dire alors des choses non dites ? Il ne fallait plus qu’il y en ait. Quelle sottise, quelle arrogance que d’avoir cru d’avoir tout dit, et tout donné ! Elle reposa sa tête contre le sol froid, mais désormais une larme vint réchauffer sa tempe. Et elle eut l’espoir fou que cette larme ensemencerait. Elle se rendormit. La dernière chose qui anima sa conscience alors, c’était l’espoir qu’on la retrouverait encore en vie.
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