Le cadeau de l’assesseur

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Parfois, quelques mots, quelques lignes vous accompagnent, vous encouragent une vie entière. J'espère que la petite musique de mes mots, elle, vous transportera quelques minutes.

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«Ça commence à cailler, non? On voit moins de guibolles et de nichons! Va falloir séduire avec la personnalité. Pour certaines, c'est pas gagné!» dit-il en gloussant, toujours satisfait de ses réparties.
Comme souvent, je me suis mis à rire de sa connerie et pourtant... J'étais toujours pris au dépourvu par ses réflexions. En général, les femmes en prenaient pour leurs grades. Je lui connaissais peu de délicatesse verbale les concernant. Je n'osais imaginer ce qu'il en était dans sa vie intime. Parfois les apparences sont trompeuses. Mais là, j'étais sûr de moi et de mon jugement. Des années que je connaissais le spécimen. La sensualité ne rentrait pas dans son logiciel. Tout était à l'emporte-pièce. Pourtant, il y avait du passage ou plutôt, il y avait eu. Aucune femme n'avait fait longue escale, vite rangée au rayon de l'accessoire, du petit élément de décor. La majorité finissait surtout agacée par la trivialité du bonhomme. Pour la présentation de chaque nouvelle conquête, il ponctuait, fier de lui, le prénom de l'élue d'un "ma p'tite salope". Ce vocabulaire ne faisait pas rire les femmes longtemps.
Nana, gonzesse, cul, chatte, nibards, nichons, le langage est signifiant. Très vite, elles se sentaient rabaissées, demandaient plus de considération. Alors, Antoine leur répondait d'aller se faire foutre, avec tout le raffinement qu'on pouvait lui connaître.
Cela me surprenait pour un homme qui passait ses journées à les croquer, les dessiner, à en envisager la moindre courbe. La délicatesse, la finesse, la poésie ne prenait vie qu'ici, dans sa peinture. 
Je me disais que chez les artistes, leurs œuvres masquaient souvent la noirceur de leur âme et pour certains, une évidente misogynie.
Pour moi, impossible d'utiliser ce genre de répertoire. Vulgarité du propos, pudeur, censure inconsciente, résidu d'une éducation catholique qui m'aurait totalement inhibé, je ne cherchais aucune explication. Bug lexical. Ça ne faisait tout simplement pas partie de ce qui me constituait. Et pour tout dire, rien de ce vocable ne me manquait.
J'aimais définir la féminité dans toute sa douceur, dans toute sa sensualité. Elle se cristallisait presque toute entière sur les seins. Je les aimais plus que tout. Une gourmandise. Un absolu. Je l'inscrivais au-delà de l'érotique. Il était mon salut. La caresse y était douce, le refuge rassurant, la jouissance exquise. Sous mes lèvres, une offrande voluptueuse.

Je ne me réjouissais pas, moi non plus, de l'arrivée de l'hiver. Les rondeurs bondissantes des gorges féminines se couvriraient rapidement. J'aimais l'arrivée du printemps et des décolletés.
J'avais fait la délicieuse expérience du cadeau de l'assesseur, qui dans sa tâche austère et monotone, se voit gratifier, à chaque signature du registre électoral, du défilé de toutes les poitrines communales. Petites, grosses, elles avaient toutes leurs charmes. Je n'aurais voulu sous aucun prétexte que l'on déplaçât les élections à une autre période de l'année.

Je fis remarquer à Antoine que le choix des mots conditionnaient la pensée, le regard. Et que dire sein ou nibard, gonzesse ou femme n'évoquait pas la même chose pour moi.
«C'est sûr, on ne peut pas dire que tu te lâches vraiment sur ce coup là, mec. Moi, toutes ses subtilités d'intello, je m'en fous. Je dis nichons. Des nichons, des nichons, et encore des nichons, gros comme ça, à pétrir, à bouffer, qui débordent à t'en faire péter le pantalon!»

Définitivement, ici, devant leurs bières, s'exprimaient deux sensibilités opposées. A se demander comment une amitié avait jailli d'autant de divergences.
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Ivan Maurer · il y a
Super texte ! Ça fout les glandes ma mère ! (Si je peux me permettre ce mauvais jeu de mots)
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Il est finalement rassurant qu'ils arrivent à être amis malgré leurs différences, et rassurant que le plus "sage" des deux s'exprime.
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Maria Angelle · il y a
Les extrêmes s'attirent dit-on.

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