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Hervé Mazoyer

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FINALISTE
Sélection Public

Dans le contexte actuel, il ne suffit pas de dénoncer ceux qui veulent nous replonger dans les ténèbres de l’histoire. Il faut aussi saluer ceux qui ont apporté la lumière...

***

Esther poussa la grille du vieux cimetière qui s’ouvrit en grinçant. Épaulée par son fils, elle entama péniblement l’assaut de la montée devant elle. Ses 88 ans se faisaient durement sentir.

Derrière elle, un petit cortège la suivait. Des hommes d’importance mais toutes ses pensées étaient ailleurs.

Enfin parvenue devant la tombe, elle frissonna d’émotion. Tout le monde se tut et le silence irréel qui se fit alors donna la chair de poule à l’assemblée présente...

Puis la cérémonie commença et Esther ferma les yeux. Elle entendait de moins en moins les mots prononcés à côté d’elle et se replongea dans ses souvenirs.

Ceux de ce jour maudit. Elle ne l’oubliera jamais.
Paris. 15 décembre 1942. Elle avait 11 ans. Quand elle n’allait pas à l’école, elle aidait ses parents au sein de l’épicerie familiale.

Jusqu’à il y a un an, le commerce était prospère. L’ambiance était au beau fixe et l’on cherchait l’endroit où partir pour les prochaines vacances.

Mais depuis quelques mois, et bien que ses parents se voulaient rassurants, la jeune Esther sentait bien que les choses avaient changé.

À plusieurs reprises la vitrine du magasin avait été brisée. Puis des symboles avaient été tracés sur la devanture. Son père s’employait alors à les faire disparaître discrètement.

Mais à chaque fois qu’elle tentait de s’enquérir de ce qui se passait, ses parents lui répondaient qu’il n’y avait rien de grave et que c’était juste des imbéciles qui faisaient des blagues idiotes...

Pourtant, la bonne humeur qui régnait se dissipa et elle vit bien l’air grave qui gagnait son père et sa mère.
David et Simone vivaient avec la peur au ventre.
Ce fameux 15 décembre, Esther lisait tranquillement allongée sur son lit et sa mère vaquait aux tâches ménagères.
Son père accueillait la livraison du jour dehors.

D’un coup le ton monta.
Simone regarda à travers les persiennes et revient paniquée à toute allure vers sa fille.

— Esther, il faut partir ! Va immédiatement chez ta tante Clara. Elle habite à Montmartre tu t’en souviens ?
— Oui Maman mais je vous aime, je veux pas vous quitter.
— Écoute c’est provisoire fait ce que je te dis, on se retrouvera chez elle bientôt.

Alors Esther ouvrit la fenêtre de derrière et sortit promptement.
Mais elle était trop inquiète pour ses parents pour partir.

Elle fit le tour de la maison et, cachée dans un buisson, elle regarda le fil des événements.

Son père était aux prises avec la police allemande.
Elle se souvient parfaitement des paroles qu’elle a entendues ce jour-là.

— Warum tragen Sie nicht den Judenstern ? s’exclama l’officier en chef *.

Alors un sous-officier s’approcha de David et parla dans un français parfait, nanti d’un fort accent.

— M. Blum vous savez bien que vous et votre famille devez porter l’étoile jaune. La devanture de votre magasin aussi. Et pourtant vous vous obstinez à ne pas la mettre. Vous défiez notre autorité ?
— Je ne suis pas un bétail que l’on marque. Ce magasin a été ouvert par mon père. Il était déjà intégré à la nation française. Oui, français avant d’être juif. Je refuse de porter ce symbole de honte.

Un coup de crosse de fusil en plein ventre lui coupa le souffle. David s’effondra à terre.

Le sous-officier donna des ordres. Aussitôt les soldats partirent chercher Simone à l’intérieur.
Puis ils arrosèrent le magasin d’essence. L’officier allemand tira David toujours à terre par les cheveux.

— Regardez M. Blum ce qui se passe quand on refuse d’obéir aux ordres.

Il sortit alors un briquet de sa poche l’alluma et le jeta aux abords de la boutique qui s’enflamma immédiatement.

En larmes, David regardait l’œuvre d’une vie partir en fumée.
Esther ne put s’empêcher de pousser un cri. Ce qui alerta les soldats allemands qui virent une fine silhouette détaler.

— Poursuivez-la et ramenez-la-moi.

Courant à en perdre haleine, la jeune Esther se faufilait de boulevards en boulevards et d’allées en allées regardant régulièrement derrière elle pour voir si elle n’était pas suivie.

Ce faisant, elle percuta deux soldats allemands au coin d’une rue.

— Comment vous appelez-vous Mademoiselle ? Pourquoi courrez-vous ainsi et où allez-vous ?

Complètement tétanisée, Esther était incapable de prononcer un mot.
Le soldat s’adressa alors à son collègue.

— Es ist vielleicht das Mädchen, das wir suchen. **
— Accompagnez nous au siège de la police, nous ne pouvons pas laisser une enfant errer toute seule dans les rues de Paris.

Soudain, une voix se fit entendre derrière eux.

— Camille, enfin je t’ai trouvée. Mais où étais-tu passée encore ? J’étais morte d’inquiétude. Il y a beaucoup de travail à la charcuterie, tu crois qu’il va se faire tout seul peut-être ?
— Vous connaissez cette jeune fille Madame ?
— Bien sûr c’est ma fille Camille. Je la cherche depuis une heure maintenant.
— Qui êtes-vous Madame ?
— Je m’appelle Françoise Moron. Je tiens la charcuterie Moron avec mon mari. Mais celui-ci est parti en Allemagne pour le service obligatoire. Ma fille m’aide donc au magasin pendant ses temps libres. Je l’ai envoyée faire une livraison et je ne l’ai pas vue revenir donc je me suis inquiétée.
— Présentez-moi vos papiers s’il vous plaît.

Sans hésiter, elle fouilla dans sa poche pour en extirper ses papiers d’identité.

Les yeux de l’officier allaient et venaient entre la photo sur la carte et le visage de la jeune femme.
Celle-ci soutint ce regard inquisiteur sans manifester la moindre émotion.

— Tout est en règle Madame, fit l’officier en rendant les papiers.

Au moment où Françoise s’apprêtait à les reprendre, le soldat retira sa main.

— Madame Moron, vous savez ce qu’il en coûte de mentir à un officier allemand ?
—Et vous savez ce que me coûte le temps perdu ici au lieu de travailler à ma boutique ?

Pendant une minute qui prit des allures d’éternité, un silence mortel régna.

— Vous pouvez circuler Madame.
— Tu viens Camille ?
— Oui j’arrive... Maman

Dès qu’elles se furent éloignées, Françoise chuchota à l’oreille d'Esther.

— J’ai vu ce qui s’est passé à la boutique de ton père... Ne dis rien, suis moi. Tu es à l’abri pour l’instant.

Ce jour fut le dernier où Esther vit ses parents. Elle fut reconnue par le voisinage de Françoise.

Celle-ci n’hésita pas alors à fermer la boutique de peur d’être dénoncée et à partir se réfugier à la campagne chez sa sœur.

Le jour de la Libération, au milieu d’un déluge de drapeaux français qui flottaient dans le vent, se trouvaient Esther et Françoise pleurant de joie sur les Champs Elysées.

Esther demeura chez Françoise. Mais malgré toute l’affection dont elle entoura la jeune fille, celle-ci restait traumatisée par la perte de ses parents, une plaie béante qui lui dévorait l’âme.

Alors Françoise prit une décision.
Un jour de 1946, elle s’adressa à Esther...

— Je sais la souffrance intolérable que représente la perte de tes parents. Je les connaissais. Il s’agissait de gens admirables. Je ne peux pas les faire revenir. Mais je peux devenir une vraie maman à tes yeux si tu le désires. J’ai lancé une procédure officielle d’adoption.... Veux-tu devenir ma fille ?

En larmes, Esther se précipita dans les bras de Françoise. Ce qu’elle venait de faire c’était un cadeau. Le cadeau d’une vie.

Le 28 janvier 1948, après de nombreuses formalités administratives, Esther Sarah Blum devint Esther Moron.

Mais Françoise ne désirait surtout pas couper Esther de ses racines. Par respect pour sa culture, elle se renseigna sur les célébrations israélites et chaque année, fêta avec Esther non seulement Kippour et Pessah, les deux fêtes les plus importantes du judaïsme, mais aussi Souccot et Pourim.

Les années passèrent... Esther se maria, eut trois beaux enfants qui firent de Françoise une « vraie » grand-mère comblée.

Le 15 janvier 1986 , affaiblie par l’âge, minée par le diabète, Françoise Moron était sur son lit de mort.

— Je vais m’en aller rejoindre tes parents ma petite Esther... Je leur dirai quelle petite fille admirable et courageuse tu as été et quelle mère exemplaire tu es devenue. Ne sois pas triste. J’ai eu une belle et longue vie et tu y es pour beaucoup...

Puis elle ferma les yeux arborant un doux sourire et rendit paisiblement son âme à Dieu.

Pour Esther, c’était perdre une deuxième fois sa maman. Et il fallut tout l’amour de ses enfants et de son mari pour surmonter ce deuil.

Puis une chose se mit à l’obséder. Sa mère lui disait toujours : « Quand quelqu’un à la bonté de te faire un cadeau, tu dois toujours lui rendre la politesse ».

Mais quel cadeau pouvait donc faire Esther ?
Elle réfléchit longtemps puis, un jour, prit une décision. Avec l’aide de son fils, elle passa des coups de fils, envoya des mails, remplit des documents et attendit...

Un beau jour une enveloppe arriva.... Elle savait que c’était ce qu’elle attendait.

Elle ouvrit fiévreusement la missive et éclata en sanglots. Sa demande avait été acceptée.

Esther reprit soudain ses esprits... Les prières en hébreu étaient achevées et l’ambassadeur d’Israël en France finissait son discours.

Puis il demanda à Esther si elle voulait prendre la parole.

Le visage embué de larmes, elle essaya vainement de prononcer une phrase. Finalement la seule chose qu’elle put dire ce fut : « Merci ».

Il était exactement 15h18. Depuis deux minutes, Françoise Moron née Bouix était devenue une Juste parmi les nations...


_____

* Pourquoi ne portent-ils pas l’étoile jaune ?
** C’est peut-être la jeune fille que nous cherchons.

PRIX

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Hervé Mazoyer  Commentaire de l'auteur · il y a
Grâce à vos soutiens ce texte est en finale. À mes yeux il ne s agit surtout pas d un énième texte sur la seconde guerre où sur la shoah mais d un hommage sincère et rempli d émotion pour ceux qui ont pris des risques insensés afin de sauver des vies innocentes. À l époque actuelle il pourrait concerner ceux qui se battent et cherchent des solutions en faveur de ceux qui fuient la misère et les guerres qui combattent les discrimations raciales ou l homophobie. Vous êtes libres de le soutenir à nouveau où de voter pour lui si vous le découvrez. C est vous qui avez le choix.
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Th. de Saint-Val · il y a
Hier, aujourd'hui, demain, les mêmes combats.
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Hervé Mazoyer · il y a
Tellement vrai
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Jarrié · il y a
Tous mes voeux pour cette finale Hervé.
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Hervé Mazoyer · il y a
Je vous remercie mon très cher Jarrie
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pourquoipas · il y a
Un texte très touchant. Merci pour ce beau moment d'émotion.
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Ingrid Diel Plait · il y a
Une histoire, qui pour des raisons personnelles, me touche en profondeur, et qui je l'espère restera une luciole dans l'Histoire. Merci beaucoup. Je vote.
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Line Chatau · il y a
Tout mon soutien pour cette finale! Bonne chance!
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Haïtam · il y a
Un bel hommage aux Justes de cette triste période de notre histoire. Mon soutien. Peut-être aimeriez-vous découvrir ou redécouvrir mon poème Au fil de l'eau qui se trouve aussi en finale.
Bonne chance.

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Brocéliande · il y a
C'est tres beau...tres fort et emouvant....bravo!
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Cathy Grejacz · il y a
Bonne route à vous! Tout mon vote
À bientôt peut-être sur ma page avec « la Mort est arrivée par la poste » si vous ne l’avez pas lue.

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Fred Panassac · il y a
Mon plein soutien à nouveau à votre nouvelle qui le mérite amplement. Bonne chance pour un podium !
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Hervé Mazoyer · il y a
Et vous pour la victoire et c est très bien parti !
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Fred Panassac · il y a
Non absolument pas, Hervé, vous n’avez pas suivi, c’est le fight entre deux personnes en tête pour la timbale et je n’y participe pas. 200 voix d'écart avec moi, grand bien leur fasse, mais ce n’est absolument pas ce que vous dites pour moi et ne le sera pas.
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Hervé Mazoyer · il y a
Je dois confondre avec les qualifs. Vous savez peu importe votre chasse au pigeon est un bijou d humour qui a reçu un accueil très positif. Rien que pour ça vous avez gagné. Et c est vraiment sincère de ma part.
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Hervé Mazoyer · il y a
Je dois confondre avec les qualifications. Vous savez peu importe. Votre texte
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Jean-Luc Ithié · il y a
Bravo Hervé! Vous avez mon soutien pour la finale!
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Stéphan Mary · il y a
Un grand merci pour ce texte et ce rappel incessant pour Les justes ! Vous avez bien fait de me lire et de laisser un commentaire. Cela m'a permis de vous découvrir. Vote sans restriction
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