Le cadeau d'Henri Giraud

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Je suis : - un roman "Le petit Garçon au bord de la falaise" : https://www.editions-anfortas.com/le-petit-garcon-au-bord-de-la-falaise/, commandable en librairie ou en ligne. - des chansons à  [+]

Image de Automne 2013

Henri Giraud avait quatre-vingt-huit ans et il vivait ses dernières heures, rongé par un cancer obstiné. La mort ne l’effrayait pas, il n’y pensait même pas. Pourtant, elle serait pour lui un déchirement. Toute sa vie, il avait voulu percer un mystère, et la faucheuse allait lui ôter toute opportunité de venir à bout de sa quête. Sa maladie ne le faisait pas vraiment souffrir, car son esprit flottait ailleurs. Sa soif de connaissance était plus tenace que la douleur : il considérait que, même s’il ne lui restait qu’une minute à vivre, il disposait de soixante secondes pour tenter d’atteindre son Graal.

Leïla, l’infirmière qui veillait sur lui, n’avait jamais vraiment compris ce personnage. Depuis le début de leur collaboration, il s’était montré poli et agréable ; il ne se plaignait jamais. Quant à Leïla, elle avait toujours respecté cet être solitaire et son besoin d’isolement. Ils avaient fondé leur relation sur un mélange de confiance et de distance.

Henri était fortuné, il s’offrait donc le luxe d’agoniser à domicile.

Leïla travaillait à son service depuis trois ans, à temps plein. Elle avait bien remarqué qu’Henri cherchait à résoudre une sorte d’énigme, mais elle n’avait jamais souhaité en connaître la nature. Ces deux êtres vivaient à la fois en symbiose et dans deux mondes parallèles entre lesquels, parfois, ils jetaient une passerelle aimable, lors d’un repas ou d’un soin.

Un soir, Henri semblait au plus mal. Rien dans son attitude ni même dans son regard ne trahissait sa douleur. Ses métastases lui arrachaient son rêve, et lui, il cherchait encore. Leïla savait qu’il souffrait et qu’il ne le dirait pas. D’elle-même, elle injecta une dose de morphine prétextant qu’il s’agissait d’un complément vitaminé. À la longue, Henri savait repérer ce genre de supercherie sans le faire remarquer. Leïla se rendait compte qu’il n’était pas dupe, et tous deux se complaisaient dans ce mensonge, par respect et par jeu.

Il s’endormit.

Vers 21 heures, on frappa à la porte. Leïla traversa l’entrée de l’hôtel particulier en faisant craquer le parquet et ouvrit. Un homme d’une quarantaine d’années, grand, très mince, élégant et souriant, la salua et demanda à s’entretenir avec M. Giraud.

— C’est impossible, il est très fatigué et il vient juste de s’endormir.

— Je comprends, mademoiselle, néanmoins je me vois dans l’obligation d’insister. C’est très important pour moi et sans doute plus encore pour lui.

— Je le préviendrai de votre venue et il conviendra d’un rendez-vous. Vous êtes monsieur... ?

— Qu’importe mon nom, il ne me connaît pas. En revanche, je le connais. M. Giraud a cherché quelque chose toute sa vie, et je viens apporter des réponses à ses questions. Avec votre permission, je souhaiterais entrer et rester à côté de son lit. À son réveil, nous aurons la conversation qu’il a longtemps espérée. Comprenez-vous l’enjeu de ma requête ?

— Je comprends, mais il est tard et je...

— Oui, il est tard, mais il sera peut-être mort demain. Vous le respectez suffisamment pour souhaiter qu’il parte l’esprit en paix, n’est-ce pas ? Je peux le sentir. Je vous le demande une dernière fois, mademoiselle. Vous n’avez rien à craindre de moi.

Résignée, Leïla conduisit l’homme dans la chambre d’Henri. Elle n’avait pas l’habitude de faire confiance aux étrangers, pourtant, sans pouvoir se l’expliquer, elle savait qu’il ne représentait aucun danger. Il dégageait une aura apaisante qui excluait toute malveillance.

Ils passèrent devant une imposante bibliothèque dont les titres des ouvrages firent sourire le visiteur. L’infirmière ouvrit la porte de la chambre d’Henri et désigna un fauteuil à côté du lit.

— Installez-vous. Désirez-vous boire ou manger quelque chose ?

— Non, je vous remercie. Ne vous occupez pas de moi. Je partirai tout seul quand nous aurons terminé.

Leïla se retira pour la nuit. L’inconnu s’assit sur le voltaire rouge, regarda Henri et attendit qu’il se réveillât. Il le fixait sans même considérer le matériel médical froid et envahissant, la collection de livres anciens qui sentaient la poussière et les siècles, ni les portraits austères d’ancêtres oubliés. Il pensa à la vie de cet homme, sacrifiée autour d’un objectif unique qui ne serait jamais atteint. L’étranger ne voulait pas le laisser mourir avec ce vide. Pour cela, il lui offrirait juste le temps d’un dernier entretien. Comme un cadeau d’adieu.

Vers une heure du matin, Henri ouvrit les yeux avec peine. Les effets de l’opiacé commençaient à battre en retraite et la douleur chargeait en vue d’une ultime bataille. Le vieillard, faible et amaigri, gémit et tourna la tête vers son visiteur.

— Bonjour monsieur Giraud.

— Qui êtes-vous ? Où est Leïla ?

— Elle m’a permis d’entrer et de rester ici jusqu’à votre réveil. Nous devons discuter.

— Je... je ne vous connais pas.

— Pas personnellement, non. Mais comme nombre de mes amis, vous nous avez cherchés toute votre vie, en vain. Vous allez mourir, et nous estimons que vous méritez de nous rencontrer enfin. Vous partirez votre travail accompli.

— Vous… vous êtes un… balbutia Henri qui n’osait croire à ce qu’il commençait à comprendre.

— Oui monsieur Giraud, je suis un vampire.

***

Henri était né en 1924 dans une riche famille d’industriels. Son père possédait plusieurs usines de textile et avait amassé une fortune considérable. Sa mère venait de la petite noblesse et menait une vie de bigote, recluse et craintive. Fils unique, il avait vécu son enfance seul, dans une famille de solitaires. Il n’avait eu de contacts humains qu’avec ses répétiteurs et le personnel de maison. Le repas de midi du dimanche constituait un des rares moments de la semaine qu’il partageait avec ses deux parents, et la messe était la seule activité sociale qui donnait, au reste du monde, l’illusion d’une famille unie. On ne lui parlait que pour lui reprocher un travail scolaire insuffisant ou des prières ânonnées avec un manque de sincérité évident.

Un jour, son professeur de littérature lui avait fait découvrir Carmilla de Sheridan Le Fanu. Il avait treize ans. Les vampires étaient entrés par effraction dans sa vie pour ne plus jamais en sortir. Il avait pris une condamnation à perpétuité dans une prison de curiosités et d’étrangetés. S’ensuivit une boulimie de lecture de romans de vampires :Dracula, La Famille du Vourdalak, La Morte amoureuse... S’il ne trouvait pas de nouveaux livres, il relisait les anciens, comme une orange que l’on presse jusqu’à en extraire la dernière goutte.

Pendant l’occupation, son père avait tissé des amitiés de circonstance avec les autorités germaniques, ce qui avait évité à Henri le STO. Il avait commencé à former son fils au métier de chef d’entreprise. Henri apprenait docilement, il faisait ce que l’on attendait de lui, puis il retournait à ses histoires le soir venu.

À la fin de la guerre, il s’était procuré un ouvrage décisif : Dissertations sur les apparitions des anges, des démons et des esprits, et sur les revenants et vampires de Hongrie, de Bohême, de Moravie et de Silésie , du moine Dom Augustin Calmet. Sa raison s’était embrasée, car ce livre n’était pas un roman, mais un traité ! Au milieu du XVIIIe siècle, ce bénédictin avait enquêté sur l’existence des morts-vivants, non pas à travers les légendes, mais en partant des faits rapportés. Méticuleusement, il avait compilé nombre de déclarations officielles relatant des phénomènes vampiriques en Europe de l’Est. Sur des centaines de pages, Carmilla devenait Mme Tout-le-Monde et Dracula, M. Dupont. Ces êtres avaient accédé à la réalité et avaient trouvé leur place dans la nature. Pourtant, Calmet concluait que ces récits étaient fantaisistes, car contraires à la morale et à l’ordre divin. Révolté par une telle analyse, Henri avait brûlé ce livre qui promettait tant et donnait si peu. Mais ce jour avait marqué d’une pierre rouge sang son esprit. Pour lui, l’existence des vampires ne faisait plus de doute, il fallait en apporter la preuve et les rencontrer.

Seulement, traquer ces créatures ou simplement leur ombre semblait incompatible avec ses fonctions à haute responsabilité. Henri travaillait le jour avec son père et occupait son temps libre à s’enraciner dans les bibliothèques. Il passait ses nuits à lire et progressivement, la qualité de son travail d’entrepreneur s’en était ressenti. Son père le lui avait reproché tout en essayant d’arrondir les angles auprès de ses collaborateurs.

À la fin des années quarante, M. Giraud père avait succombé à une crise cardiaque. Doutant des capacités d’Henri à diriger le groupe, le conseil d’administration l’avait prié de vendre ses parts et de quitter la gestion du parc industriel. Henri n’avait paru nullement affecté par ce décès, considérant même la proposition des actionnaires comme une aubaine. Sa mère avait protesté pour la forme, sans toutefois montrer une grande sincérité.

À compter de la disparition de son père, Henri s’était vu doté d’une imposante fortune qu’un banquier s’acharnait à faire grossir à l’infini. Désormais libre de tout, il avait consacré la totalité de son temps à ses recherches.

Il avait élaboré un ambitieux plan d’investigation. Sa stratégie d’enquête l’avait emmené sur les cinq continents où il avait récolté des milliers d’histoires et de témoignages. Il avait consulté les rapports de police traitant des personnes disparues ou des cadavres retrouvés exsangues. Il avait lu, trié, classé des données dans d’innombrables dossiers, établi des statistiques par dates, pays, villes. Il s’était tant investi dans ce travail d’ermite, se coupant de toute vie sociale, qu’il n’avait jamais pu avoir d’amis ni de famille. Il ne s’était même pas rendu à l’enterrement de sa mère. Son obsession le collait comme une tique accrochée à son cerveau, détournant son attention du monde extérieur.

En près de cinquante ans, il avait accumulé une quantité phénoménale de preuves et recensé environ deux cents vampires véritables. Il savait qu’ils existaient, il connaissait leurs noms et leurs principales activités, mais il n’était jamais parvenu à les approcher. À de rares occasions, il était entré en contact avec des personnes de leur entourage, mais qui restaient récalcitrantes sur la possibilité d’une rencontre.

Henri avait également cherché à percevoir leur caractère et leur nature profonde. Il avait réussi à établir qu’ils formaient un réseau très resserré et qu’ils se connaissaient tous entre eux. Liés par des groupes financiers, ils possédaient d’immenses fortunes et ils avaient des intérêts en commun. Outre le fait qu’Henri n’était pas parvenu à les approcher, il n’était pas arrivé non plus à obtenir de photos ou de coupures de presse les concernant. Ces êtres ne s’exposaient jamais. Quant aux meurtres d’humains susceptibles d’étancher leur soif de sang, il n’avait récolté aucune information significative. Ce chapitre du dossier avait végété au stade de supposition.

La tâche d’Henri était frustrante, car il arrivait à rassembler assez d’éléments pour esquisser le dessin, mais jamais suffisamment pour terminer le tableau. Il endurait parfois des périodes de découragement et de dépression graves. À plusieurs reprises, il avait envisagé de mettre fin à ses jours. À chaque fois, il s’était ressaisi et s’était remis au travail.

Au fil du temps, les nouvelles pistes s’étaient faites rares. Puis l’âge ne lui avait plus permis de voyager. La maladie s’était déclarée, le contraignant à rester chez lui. Il avait embauché du personnel de maison, dont une infirmière, et passait ses journées reclus dans son bureau à relire sans cesse ses notes et ses conclusions, à échafauder de nouvelles hypothèses. L’épuisement physique et moral avait finalement eu raison de lui. Néanmoins, il ne s’était jamais défait de sa curiosité ni du besoin de percer ce mystère.

Enfin, une nuit, à l’aube de sa mort, un étranger lui rendait visite et prétendait être un vampire.

***

— Comment saurais-je que vous êtes réellement un vampire ?

— Tenez, touchez mon poignet, et constatez par vous-même.

L’inconnu approcha ses mains lisses et robustes vers celles d’Henri, faibles et ridées.

— Il n’y a pas de pouls ! Et votre peau est froide, malgré la chaleur de la chambre !

— En réalité, j’ai un pouls, mais il est très lent. Cinq à six pulsations par minutes, pas plus. Quant à notre température corporelle, elle n’excède jamais vingt degrés.

Henri n’arrivait plus à parler. Toute sa vie, il avait cherché une oasis. Il la découvrait le jour où il devait mourir de soif.

— Comment me connaissez-vous et comment m’avez-vous trouvé ?

— Nous savons très bien qui vous êtes, monsieur Giraud, depuis longtemps. Votre sollicitude nous touche. Elle nous a inquiétés aussi. Notre besoin d’anonymat fait que nous avons toujours préféré vous éviter. Mais aujourd’hui, je suis venu vous donner toutes les réponses à vos questions. Vous le méritez.

— J’ai tant à apprendre, je n’ai plus le temps. Vous arrivez trop tard !

— Non, pas trop tard, pas si nous commençons dès maintenant.

Henri se redressa, prêt à écouter le récit de sa vie. De son corps de vieillard, on ne voyait plus que ses yeux d’enfants, avides d’histoires incroyables. Le vampire attendit qu’Henri soit bien installé et prit la parole en débutant par des généralités :

— La littérature et le folklore donnent une image de nous à la fois vraie et fausse. En fait, tout est exagéré. Par exemple, nous ne sommes ni morts-vivants, ni immortels. Nous finissons par disparaître un jour, et de manière naturelle. Nous vivons en moyenne un peu plus de trois cents ans. C’est mieux que les humains, mais vous conviendrez que cela reste faible par rapport à l’éternité.

— Et le sang, en avez-vous véritablement besoin ?

— Oui et non. Ses éléments constitutifs nous sont essentiels, le fer surtout. Notre métabolisme est centré sur l’assimilation de ce métal. Nous tolérons d’autres nourritures à haute teneur ferrique, mais elles nous sont insipides. Seul le sang, et en particulier le sang humain, a une réelle valeur gustative. Notre anatomie adaptée et notre cycle métabolique ralenti font que nous en avons besoin de très peu pour vivre. Cinq à six litres par an, pas plus.

— Je comprends. Concrètement, comment vous y prenez-vous pour vous nourrir ?

— Là encore, la réalité n’est pas très spectaculaire. Nous n’avons pas les canines pointues et tranchantes, si chères aux romans et films d’horreur. Nous buvons à l’aide de saignées faites par un couteau ou un scalpel dans une veine ou une artère. Par contre, le sang doit être absorbé frais. J’ai dit que nous avions besoin de peu de sang, je dois préciser ceci : il nous en faut rarement, mais en grande quantité d’un seul coup. Cet impératif fait que la victime ne peut survivre. Nous nous nourrissons une à deux fois par an. Nous établissons des listes de personnes cibles, susceptibles de convenir. Il s’agit de gens sans famille ni amis, que personne ne rechercherait. Ou bien des criminels dont la mort arrangerait leurs adversaires et la justice. Notre but est d’éviter les enquêtes sur ces disparitions. Les quelques rapports de police que vous avez pu lire faisaient suite à des négligences de la part de certains des nôtres. Nous ne sommes que quelques milliers de vampires à travers le monde et nous veillons à ne pas laisser de traces de nos repas.

— Quelques milliers seulement ?

— Oui, pas plus. Si nous ne voulons pas attirer l’attention, c’est une nécessité. Avant, nous étions bien plus nombreux et certains étaient de véritables chasseurs sanguinaires. Tout ceci causait des problèmes. À ce sujet, les rapports de Dom Calmet étaient vrais sur le fond, mais folklorisés sur la forme. Lui-même était un vampire, le saviez-vous ?

— Dom Calmet ! Dom Augustin Calmet, un vampire ?

— Bien sûr. Il avait constaté, comme d’autres, les dérives comportementales de certains de nos semblables, et il a écrit son livre pour apaiser les esprits, pour reléguer ces faits meurtriers au rang de légendes, et ne pas créer de sentiment de panique.

— Une sorte de campagne de désinformation sous couvert de religion, en somme.

— Absolument ! Et pendant qu’il travaillait, un groupe fut chargé d’organiser notre… discrétion. Les pires tueurs furent éliminés et nous avons restructuré notre confrérie vers plus de retenue. Nous avons arrêté toute nouvelle admission pour diminuer notre nombre et ainsi mieux nous fondre dans la masse.

— Admission, vous dites ? Alors, vous me confirmez que l’on peut devenir vampire ?

— Je vous le confirme, monsieur Giraud. Mais le processus est long, douloureux et n’aboutit pas à chaque fois. Généralement, il se décide quand un vampire se lie de grande d’amitié avec un humain. Il arrive un moment où sa nature ne peut plus être cachée. Il propose alors la transformation. Là encore, la réalité est bien différente de la littérature. L’opération consiste à modifier le métabolisme du prétendant. Il faut le sevrer de toute nourriture à laquelle il est habitué, et le maintenir en vie avec du sang d’humain et de vampire. Cette phase dure des semaines voire des mois, et pendant ce temps, le malheureux subit des douleurs extrêmes causées par la faim et la soif, et surtout par la transformation de son corps. Des jours entiers à ce régime, sans sommeil, à hurler, supplier, c’est très dur. Pour le vampire parent aussi, croyez-moi. La plupart des nôtres qui ont vécu cela ne le refont jamais. Assez peu d’humains y survivent, un sur dix en moyenne. Cela dépend de leur forme physique et de leur force morale. Cette proposition est lourde de conséquences, car il y a de grandes chances que l’on perde un ami cher. Le vampire et le prétendant en discutent longtemps afin de prendre cette décision en pleine conscience. Pour ma part, cela s’est produit quand j’avais vingt-deux ans. Mon père-vampire était mon professeur de philosophie. C’était il y a cent cinquante ans ; je m’en souviens parfaitement. Je ne l’ai jamais regretté.

Henri s’était complètement redressé, fasciné par le récit du visiteur. Ses yeux pétillaient de vie, il ne souffrait plus et semblait rajeunir.

— J’aimerais que l’on passe en revue certains clichés, s’il vous plaît.

— Le soleil par exemple ? Nous pouvons nous y exposer sans prendre feu, précisa le vampire avec un rictus complice. Mais il accélère tous nos processus vitaux. Nous avons plus vite faim et nous vieillissons plus rapidement. Voilà pourquoi nous vivons la nuit, sinon nous perdons tous les avantages que nous confère notre nature. Cependant, nous nous accordons quelques minutes de soleil à l’occasion, c’est tellement agréable. Quoi d’autre ? L’ail ! Vous le savez autant que moi, pure bêtise. Les cercueils et les crucifix, nous les laissons aux romanciers. Ils ont été introduits par l’Église pour faire de nous des créatures démoniaques, ce que nous ne sommes pas ! Certains d’entre nous pratiquent encore leur religion. Il y a des vampires chrétiens, juifs, musulmans, bouddhistes, athées, ou que sais-je. Et nous craignons les pieux dans le cœur autant que les humains, mais vous l’aviez compris, je pense.

— Oui, bien sûr, fit Henri en souriant. Dites-moi, en quoi êtes-vous différents sur le plan corporel et psychique ?

— Nous sommes plus performants en tous points. Au siècle dernier, un vampire canadien a étudié nos capacités physiques et mentales. Il a mesuré que notre force est d’environ cinquante à quatre-vingts pourcent supérieure à celle des humains les plus robustes. Nous cicatrisons très vite. Nos os, bien que soumis aux fractures, sont quand même plus solides. Par contre, aucune maladie n’a d’emprise sur nous. Sexuellement, nous gardons notre apparence d’homme ou de femme, mais nous perdons toute envie et besoin dans ce domaine. Par ailleurs, tous nos sens sont plus développés, et ainsi nous profitons mieux du monde. Nous n’avons pas de pouvoir de persuasion comme on peut le lire dans certaines histoires. Néanmoins, notre condition affine notre intelligence et notre compréhension des choses, si bien que nous parvenons à manipuler les gens et arrivons à nos fins par des argumentaires imparables. Toutes ces qualités physiques et mentales nous apportent beaucoup, mais nous devons veiller à les cacher pour ne pas nous dévoiler.

— Pourquoi tant de secrets alors que vous paraissez inoffensifs ?

— Monsieur Giraud, votre quête vous a trop longtemps détourné de la réalité du monde. La plupart des humains ne supportent pas la différence. Si nous révélions notre existence, bien qu’inoffensifs, comme vous le dites, nous signerions notre mort, ou au minimum la fin de notre tranquillité. Pour vivre heureux, vivons cachés, certes, mais surtout, nuisons le moins possible. Nous avons appris cela au cours des trois derniers siècles. L’humanité, pas encore, je le crains.

Henri reposa sa tête sur son oreiller pour méditer ces paroles. Puis il sourit. Il savourait cette discussion. Le vampire le remarqua et se tut un instant pour le laisser à son bonheur. Henri avait encore des questions, beaucoup, et le vampire savait lesquelles. Il attendait que le vieil homme les pose lui-même, cela faisait partie du jeu et du plaisir d’Henri.

— Comment cela a-t-il commencé ?

— Hélas, nous l’ignorons tous. Pas de reine des damnés pour ce soir, veuillez me pardonner.

Henri rit de bon cœur, mais il fut vite interrompu par une quinte de toux. La maladie rappelait sa présence, surtout quand on ne l’attendait pas. Le vampire s’en inquiéta.

— Oh, je suis désolé, je ne voulais pas...

— Non, ce n’est rien. Voilà la première fois que je ris depuis des années, et c’est en votre compagnie, vous, un vampire. Laissez-moi cette joie !

Henri se reprit et demanda à son visiteur de l’aider à s’asseoir dans un fauteuil. Puis il le regarda bien en face.

— Depuis quand suis-je connu des vôtres ?

— Depuis la fin des années cinquante. Votre cas nous a préoccupés au début, car nous ne savions rien de vos intentions. Nous avons enquêté sur vous pendant que vous le faisiez sur nous. À la mort de votre mère, nous étions partagés. Certains, les plus inquiets, voulaient vous éliminer parce qu’ils craignaient d’être découverts. D’autres, au contraire, voyaient en vous un véritable vampirophile. Vous aviez l’âge et la force nécessaires pour devenir l’un des nôtres et ils souhaitaient vous rencontrer pour vous le proposer.

— Et j’aurais accepté ! Oh ! mon Dieu, pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?

— La majorité a opté pour le statu quo. Nous ne voulions pas de nouveaux membres. Nous étions presque sûrs que vous ne représentiez aucun danger, pourtant, nous avons préféré vous tenir à l’écart. Chaque fois qu’un humain découvre notre existence, il devient une menace pour notre quiétude, aussi pacifiques soient ses intentions de départ. La plupart d’entre nous vous ont pris en affection. Mais si le fait de nous connaître avait perturbé notre organisation, nous aurions dû vous supprimer. Nous ne souhaitions pas courir ce risque, voilà pourquoi vous n’avez jamais pu nous rencontrer directement.

— Je vois. Je le regrette, mais je vous comprends.

— Quand nous avons appris votre état de santé, nous nous sommes dit qu’autant d’acharnement de votre part valait bien une conversation. Et c’est là que j’interviens.

Henri resta silencieux et essaya d’imaginer sa vie s’il avait été un vampire. Au fond, il ne s’était jamais posé cette question, il n’en avait jamais pris le temps. Aujourd’hui, il était trop tard pour les regrets. Il avait ses réponses et cela suffisait. L’entretien se poursuivit jusqu’aux petites heures, avec parfois des silences méditatifs. Puis le matin arriva.

— Il est sept heures. J’entends Leïla se lever. Vous devriez partir maintenant.

— Très bien. Au revoir monsieur Giraud.

— Adieu mon ami. Merci pour tout.

Le vampire passa devant la cuisine, il salua Leïla qui prenait son petit déjeuner, et il quitta l’appartement. L’infirmière entra dans la chambre d’Henri. Il paraissait détendu et souriant. Elle ne posa aucune question sur l’étranger, cela ne la concernait pas. Elle fit les vérifications matinales d’usage, elle lui apporta une tasse de thé et quelques toasts, et l’aida à faire sa toilette. Ces quelques activités anodines épuisèrent Henri.

— Leïla, s’il vous plaît, je sens que je vais avoir besoin de votre complément vitaminé.

— Oui monsieur Giraud, je m’en occupe, fit-elle en lui rendant son sourire, surprise que, pour une fois, il en fît la demande.

La matinée passa calmement, et en début d’après-midi, en vérifiant que tout allait bien, Leïla constata le décès d’Henri.

La semaine suivante, l’appartement fut cambriolé. Aucun objet de valeur ne fut dérobé, ni tableau, ni argenterie. Rien que des dossiers, plus ou moins vieux, rangés dans le bureau de M. Giraud.

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Valérie Rossignol · il y a
Je découvre ce site et votre nouvelle est la première de mes lectures. J'ai beaucoup apprécié l'écriture, certaines formules étaient particulièrement bien trouvées et à mon sens très poétiques.
Cette nouvelle se serait arrêtée à la rencontre avec l homme à son chevet qui lui révèle qu il est un vampire, cela lui aurait donné une autre tournure encore. Cela aurait pu aussi être une possibilité.
Vous avez du talent !

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Eric B. · il y a
merci beaucoup pour ce gentil commentaire.
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Cino · il y a
Surprenant et amusant :-)
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Aurélien Azam · il y a
Nouvelle choisie au hasard.
Belle découverte, écriture claire et efficace, une approche réaliste qui fonctionne. Le seul défaut de cette nouvelle est son aspect "statique". On ne se rend pas réellement compte de la démarche et des sacrifices consentis par Henri dans sa siège de savoir : il aurait fallu à mon sens l'introduire progressivement plutôt que dans un paragraphe mis à part. Néanmoins, nouvelle très agréable à lire! :)

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Eric B. · il y a
Merci pour ce gentil commentaire. Le défaut que vous soulevez revient régulièrement chez les gens qui lisent cette nouvelle. Je le comprends tout à fait. J'ai pour projet d'adapter cette nouvelle en roman et je pense que la vie d'Henri sera décrite de la manière que vous suggérez.
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Aurélien Azam · il y a
En ce cas je vous souhaite une bonne continuation à vous, et à votre nouvelle/futur roman ! N'hesitez pas à nous tenir au courant de l'avancee de ce projet : je serai ravi de voir le resultat final. Pour ma part, c'est ma nouvelle "L'Aube Incertaine" que j'ambitionne de readapter au format roman. :)
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Coquelicot · il y a
Très intéressant! L'idée de faire le ménage entre la «réalité» et la fiction nous rend leur existence crédible et les raisons de leur invisibilité, sympathiques. Bravo!
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Eric B. · il y a
Merci à vous.
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Oldup · il y a
en toute humilité : une bonne base qui mériterait un peu (beaucoup) de développement de la partie 'historique' trop condensée en regard de la 'rencontre' - vous avez la fin de votre histoire d'une quête qui pourrait s'étendre sur des centaines de pages où vous arriveriez à nous entrainer. Pourquoi ne pas la développer en short quelques éléments qui jalonneraient cette recherche et qu'il vous serait plus facile ensuite de relier pour passer au roman ?
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Eric B. · il y a
Merci pour ce commentaire (très juste). A la base, cette nouvelle était plus longue et j'ai dû la condenser pour qu'elle tienne dans la limite imposée par short-edition. Le roman est prévu, précisément pour raconter la partie que vous évoquez. A suivre donc...
Sinon, depuis cette version, le texte a été retravaillé pour figurer dans un recueil de nouvelles fantastiques.

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Claire Dévas · il y a
Voilà un texte qui pose une lumière différente sur ces personnages mythiques trop souvent galvaudé de nos jours !
Pour une rencontre dans les favélas :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-feu-follet-de-navotas

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Rigault · il y a
Très bon, une fois de plus... Bravo msieur!
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Sabrina Gheroui · il y a
A quelques jours de la finale, l'écart est immense avec le premier, mais je suis certaine que ton texte sera chouchou. N'étant vraiment pas friande du genre vampirique, j'ai aimé, tu m'a embarqué dans ton histoire. Cela tient la route du début à la fin. Il y a une explication crédible pour tous les détails ! Alors bravo ! Tu n'as pas à rougir de ce texte !
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Yaakry Magril · il y a
yannick pagnoux vous vole !! il utilise des sites d'entraide de votes !! rien à voir avec la qualité du texte dommage !
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Bellabello · il y a
mes felicitations! belle histoire,...
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Natloa · il y a
Un agréable moment de lecture ! Je suis contente d'avoir trouvé de l'humanité chez des êtres qui ne m'ont jamais tellement attirée, contrairement à Henri !
Merci et bravo !

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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
Enfin une vision originale du vampire et une histoire qui sorte un peu des sentiers battus - et très agréable à lire en plus :-)
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Véronique Desboeufs · il y a
Bravo, très belle histoire, on est captivé du début à la fin!
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May Lynn · il y a
Enfin, voilà du neuf dans les histoires de vampires !
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Cath Patch · il y a
bravo, quelle "fin", si l'on peut diremais pas si courte que ça!
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Michèle Harmand · il y a
Une histoire captivante, même pour ceux qui n'ont vraiment aucune affinité avec les vampires ... On se demande quand même s'il ne s'agit pas là d'une nouvelle campagne de désinformation ...
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Juchatch · il y a
belle vie de recherche et belle mort acceptée! puissions nous chacun avoir réponse à nos interrogations de vie
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Élodie Torrente · il y a
Je me la garde pour ce soir, mais promis je viendrai lire et commenter ;)
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Eric B. · il y a
Merci de l'avoir lue jusqu'au bout !

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