Le cabinet de toilette

il y a
5 min
470
lectures
54
Finaliste
Jury

des mots partout et aussi : http://entrelesfeuilles.simplesite.com/ Ecrire dans sa tête quand le père lisait des histoires. Grandir avec carnet et crayon dans les sacs ... lire à voix haute  [+]

Image de Automne 2015
Quatre-vingt-dix jours par an nous faisions notre toilette entre les murs bleu turquoise foncé, (bleu outre-mer peut-être) de la pièce d’eau qui nous attendait en haut de l’escalier. Vingt-sept marches, en quart tournant à gauche. Chaque marche grinçant à sa manière.
Parfois pendant la sieste, lorsque le repos ne venait pas, mon frère et moi, descendions sur les rebords de l’escalier, un pied de chaque côté, cramponné côté gauche à la rampe et de l’autre côté appuyé fortement au mur pour ne pas être trahis par ce chant monstrueux et têtu de la marche jalouse et éviter la chute. Remonter était bien pire.

En haut de l’escalier la porte à la vitre cathédrale, dissimulait à peine les corps en voie de débarbouillage. Quatre-vingt-dix jours par an nous faisions notre toilette dans ce réduit, sans eau chaude, avec vue sur la cour. A la fenêtre de légers rideaux de cotonnade bleu pâle, finement fleurie nous cachaient d’un impossible regard indiscret et rendait plus confortable ce recoin monacal. Sur l’appui de fenêtre, notre mère déposait en début de vacances, un panier en osier à couvercle. Dedans toute notre hygiène ; le savon, l’alcool pour les blessures, de la pâte dentifrice, nos brosses à dents, un peigne et une brosse à cheveux, le rasoir de notre père et le bol en plastique jaune pour le savon à barbe. Il y avait également du coton hydrophile et de petits ciseaux à ongle. Pour l’été s’ajoutait la crème qui devait nous éviter les coups de soleil et aux vacances de Pâques une crème plus épaisse pour épargner à nos joues les marques dues au climat ; sécheresse et rougeurs.

Le recoin contenait pour seul matériel un vieux lavabo. Des marques de calcaire mêlé au vert de gris de la robinetterie faisaient comme un halo autour de la bonde. La surverse était ornée d’une élégante petite grille, qui, je l’imaginais, empêcherait le serpent de « l’écume des jours » de remonter pour m’attraper. Une jeune femme m’avait parlé de cet ouvrage un après-midi dans les dunes. Je n’avais rien compris, trop encore dans ma prime enfance, mais j’en gardais l’idée et la peur surtout. Il y avait deux robinets qui indiquaient à gauche l’eau chaude et l’eau froide à droite. Celui de gauche n’était relié à rien. L’eau froide en revanche n’hésitait pas à venir m’arroser le visage lorsqu’enfin sans attendre une main paternelle j’arrivais à tourner la croix pattée qui le formait. C’était mon moment de bonheur. Ensuite il fallait attendre qu’un adulte monte la bouilloire pour mélanger l’eau chaude à l’eau qui tentait de s’échapper par le trou de la surverse. Certainement les disputes coulaient avec mais n’avaient rien de grave au regard de la révélation qui me fut faite un jour que l’eau tournait en sens inverse dans l’hémisphère sud de la terre. Lorsque je creuserai le sable le lendemain, j’irai jusque-là et ferai couler l’eau pour vérifier la parole adulte.
Il y avait aussi une petite chaise noire, cannée, légère et élégante. Ornée de la même étoffe qui agrémentait les fenêtres mais cette fois-ci sous la forme d’une galette à frou-frou, retenue par des rubans noués.
Elle tranchait tout à fait avec la sobriété de la pièce exigüe. Sans doute les couches de peinture lui donnaient-elles sa solidité. Parce qu’il fallait qu’elle soit solide. Personne ne prétendait s’asseoir dessus excepté moi qui l’escaladais imprudente. Pour me voir dans la glace, comme les adultes, il aurait fallu que j’attende tellement d’années... Il n’était pas question d’attendre. La glace était ébréchée sur un angle, près de l’attache, le tain avait des tâches de rousseurs pareilles aux miennes. Par-ci par-là en amas dispersés, inégales mais présentes. J’avais l’impression alors, que ce miroir essayait de me ressembler. J’avais également entendu parler de glaces sans tain, à travers lesquelles ont pouvait voir. J’avais été très perturbée de cela. Je me demandai si le mur me voyait, et ce qu’il pensait. Grimpée sur la petite chaise je parlais au miroir. J’ai craint parfois de lui poser la question tragique « miroir, mon beau miroir, suis-je la plus belle ? » peureuse qu’il ne me trouvât une rivale, moi qui déjà cherchais ma place dans la famille que constituaient mon père, ma mère et mon frère. J’avais l’impression d’être là comme ma nounou, par épisode, et qu’un jour je partirais avec elle. Mais elle partit seule. La glace est restée au mur, la petite chaise à sa place, le robinet d’eau froide est resté fidèle à lui-même. Et toujours pas d’eau chaude.

J’ai su très vite écrire Chaud et Froid.

Sous la chaise trônait le petit pot. Celui de la nuit, jaune, usé par tant d’années de besoins urgents, nocturnes et enfantins. J’avais horreur de ce siège en forme de tasse avec un trou dans l’anse. D’ailleurs ce trou dans l’anse m’a souvent fait marquer le plancher de la chambre – j’essayais de viser dedans. C’était le seul objet qui ne fut pas bleu dans le cabinet de toilette. Je n’ai pas vu pire horreur depuis.
Sur le sol une sorte de caoutchouc irisé, bleu et vert me faisait penser à la mer. Lorsque je franchissais la porte du cabinet de toilette, j’imaginais entrer dans l’eau, je restais parfois en apnée, comme un plongeur, parfois je traversais les océans, d’autres fois, j’y déposais le sable de mes poches.

Quatre-vingt-dix jours par an, j’apercevais ma mère se débarbouillant, ma nounou et mon frère. Ma mère et ma nounou laissaient dans ce recoin intime, l’odeur de leur peau mêlée à celle du savon – sur l’emballage en papier il y avait un rameau d’olivier avec deux petits fruits – ce savon même qui laissait des limons blancs crémeux sur les rebords de la faïence avant qu’elles ne passent un peu d’eau et d’un geste ferme, un tour d’éponge sur les rebords. Cette odeur de peau féminine, humide, l’odeur de leur chevelure brossée, du dentifrice savamment étalé sur la brosse et mousseux dans la bouche, celle de l’eau de toilette ambrée. Elles chantaient toutes les deux, à chacune leur tour et chacune leurs mélodies, plus ou moins fausses. Ce devait être pour elles un moment de calme entre deux activités maternelles.

Il y avait le temps des toilettes de mon père si souvent absent de nos congés ; l’odeur changeait. Odeur de peau, plus virile et plus dense ; surtout, celle du savon à barbe. J’aimais regarder mon père se raser, il me laissait faire parfois, c’était un moment de connivence. Tout d’abord, faire mousser le savon avec le blaireau à même le bol, ensuite l’étaler en tournant le poignet avec une grande dextérité, se transformer en père Noël et chantonner (lui aussi et différemment). Mon père chantait aussi dans le cabinet de toilette et moi je riais de le voir ainsi. Il tordait la bouche vers la droite, vers la gauche et poussait son nez, du pouce ou de l’index, passait le rasoir comme on ratisse un chemin, laissant apparaître la peau douce et imberbe. Une trace de peau hâlée comme un chemin de terre dégagé dans la neige.
J’aimais ces moments-là. J’avais peur de la peau de son ventre brûlée dans son enfance par un cataplasme trop chaud...
Ensuite nous avions nous aussi droit au gant de toilette. Je n’en n’aimais ni l’odeur d’humidité difficilement séchée, ni le contact sur le visage, c’était comme si on me passait une éponge sèche sur la figure, je faisais la grimace, tirais la langue et bavais le savon, mes boucles d’enfant devenait moites et mates, et une odeur étrange restait sur ma peau.
Mon parfum était encore celui d’une fillette, plus chaud vers la tête, un parfum de mains moites, un peu collantes. Bien nettoyer les ongles était un supplice, on enlevait le sable de la journée alors que celui de la nuit restait collé aux coins des yeux, c’était désagréable.

L’été avant de partir à la plage, nous disposions au pied du mur de la maison, à côté de la pompe à eau, des bassines en métal galvanisé. L’eau y chaufferait l’après-midi, et au retour de la mer nous pourrions nous laver en petits sauvages, nus dans la cour, avec de l’eau tiède et beaucoup d’espace autour. C’était alors éclaboussures et rires. Le linge accroché sur la corde reprenait un peu d’humidité avant celle de la nuit. Rapide était le rinçage des cheveux sous la pompe. Pendant ce temps le cabinet de toilette attendait le brossage des dents avant le coucher.

Nous avons grandi. Le petit pot fut jeté. J’ai pu me regarder dans le miroir seule, sans rien escalader, j’ai lu « l’écume des jours », mon corps est devenu celui d’une femme, avec ses parfums particuliers, ses cycles de maturité, ses sous-vêtements affinés.
De la fenêtre je répondais aux appels de lumière qu’un camarade de mon frère faisait à heure fixe avec le rétroviseur cassé de sa bicyclette.

Le bleu restait le même ; celui de l’enfance, du ciel d’été lorsque sonne midi au clocher, à l’heure à laquelle les rues sentent le poulet rôti et que les couverts s’entrechoquent, le même bleu que le courrier d’un ami – lorsque nous ouvrions la porte de la maison au retour de la plage, le sable encore dans les sandales, ses enveloppes céruléennes, ornées de dessin, m’attendaient dans le ré de soleil.

Ce bleu, celui des souvenirs, celui de l’amour, celui de la mer.

Parfois et surtout par hasard me reviennent à l’esprit ce tout petit coin de ciel d’été, de parfums d’enfance, d’images familiales comme des photographies dans un carton et dans le bleu du ciel, dans les nuages, je cherche encore parfois des taches de rousseurs.

54

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !