Le bruit du silence

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Du haut de mes 16 étés, Je suis une grande passionnée D’écriture, de lecture et de littérature Ainsi que de théâtre et de poésie. C’est pourquoi j’aimerai partager mes écrits  [+]

« Il était une fois, une jeune demoiselle qui travaillait durement, à longueur de journée et parfois même la nuit. Elle consacrait le peu de temps de répit qu’on lui accordait pour rêver. Au plus profond d’elle-même, la jeune demoiselle rêvait d’être comme ces personnes qu’on appelait « privilégiées ». Ces dernières possédaient la plus grande des richesses : la Parole. Elles pouvaient parler autant de fois qu’elles le souhaitaient et ce durant toute leur vie. La jeune demoiselle, elle, faisait partie de ceux qui n’avaient pas appris à parler. Elle devait rester silencieuse et garder constamment le visage impassible. Les seules fois où elle était autorisée à sourire timidement, étaient lors des deux célébrations nationales qui avaient lieu tous les ans. Si on considérait qu’elle avait travaillé deux fois plus que d’habitude, on lui accordait de prononcer deux phrases dans une journée. Seulement, les seules phrases que savaient dire la jeune demoiselle était : « A vos ordres » et « Je vous remercie ».

Elle se souvint d’une de ses collègues, qui, un jour, l’avait prise à l’écart et s’était mise à bouger les lèvres. Un flot de paroles en sont alors sorties. Stupéfaite, la jeune femme était restée clouée sur place, écoutant cet étrange son qui sortait des lèvres de sa collègue, sans en saisir le sens. Plus la collègue parlait, plus elle semblait lumineuse et pleine de vie, contrairement à ses semblables.
Le lendemain, la collègue fut absente, ainsi que tous les autres jours suivants. Cette affaire fut passée sous silence, mais tout le monde savait que la malheureuse avait été abattue. C’était ce qui arrivait lorsqu'une personne du peuple désobéissait aux lois pour parler ou pour exprimer une quelconque émotion.

La jeune demoiselle pensa souvent à ce tragique épisode. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle revoyait sa collègue, parlant avec en train, les yeux pétillants, si belle, si rayonnante. La jeune demoiselle pensa à sa propre peau, livide comme celle d’un cadavre. De grosses cernes marquaient ses yeux ; ceux-ci étaient d’ailleurs vide et dénué de toutes émotions.
Comme elle aurait aimé avoir eu le cran de parler, comme l’avait fait sa collègue ! Si parler procurait un tel bien-être et une telle beauté, la jeune demoiselle avait bien envie de prendre le risque et de transgresser la loi. Mais, à la vision de sa collègue abattue lâchement, la jeune demoiselle se résigna et continua sa vie silencieuse et monotone.

Un jour d’hiver, sa mère, déjà très malade, rendit l’âme. La jeune demoiselle et elle ne s’étaient jamais adressées un seul mot, ni même un seul sourire. Cela pouvait sembler étrange, mais tout le monde fonctionnait ainsi. La jeune demoiselle n’avait donc jamais partagé de moment complicité avec sa mère, ni avec personne d’autre, d’ailleurs. Cependant, la jeune demoiselle avait plusieurs fois voulu la prendre dans ses bas, lui dire qu’elle l’aimait ou même lui adressait ne serait-ce qu’un petit sourire. Mais, elle savait les conséquences qu’engendrait la moindre petite émotion, le moindre petit geste, le moindre petit mot. Alors, elle n’avait pas osé et avait laissé le temps passer, sans rien faire, sans rien dire.
Et voilà qu’aujourd’hui, sa mère était partie, sans que la jeune demoiselle n’ait pu sentir la sensation d’un câlin, ni voir son visage dominé par une quelconque émotion. Soudain, en pleine cérémonie, la jeune demoiselle se leva, comme si elle se réveillait.
Elle quitta alors le lieu et se mit à courir, loin, très loin, à en perdre l’haleine. Une fois arrivée au beau milieu de nulle part, la jeune demoiselle sentit sa gorge la piquer. Ce fut tout d’abord un râlement qui s’échappa de sa bouche, ensuite un petit cri aigu. Enfin, elle poussa un long hurlement. Les cordes vocales en feu, la jeune demoiselle se sentit renaître. Elle tomba à genoux, le cœur tambourinant dans sa poitrine. Dieu, que cela faisait du bien ! Le hurlement cessa, les émotions suivirent. Un torrent de larmes coula le long de ses joues ; la jeune demoiselle passa de la joie à la colère, de la colère à la tristesse, de la tristesse à la douleur. Puis, une certaine révolte et détermination l’envahit. La jeune demoiselle sentit quelque chose de nouveau s’être débloquée en elle.

Le lendemain et les jours suivant, elle continua à travailler durement, tout en gardant son habituel silence et en restant impassible. Cependant, au lieu de consacrer ses deux seules heures de temps libre pour se reposer, la jeune demoiselle alla discrètement chez les gens « privilégiés » pour écouter les conversations. Dans un lieu reculé, elle s’entraîna à répéter les phrases qu’elle avait mémorisé. Les premières fois furent laborieuses ; des sons étranges s’échappaient de sa bouche. Mais, huit mois plus tard, elle savait dire quelques phrases. La jeune demoiselle avait également appris à extérioriser ses émotions. Il devenait cependant bien difficile à les cacher. Certains la regarder étrangement. La jeune demoiselle avait remarqué que lorsqu’elle se mettait à parler, son teint devait plus lumineux et ses cernes s’estompaient. Deux an et demi plus tard, la jeune demoiselle savait parfaitement tenir une longue conversation et s’amusait parfois même à aller en ville pour discuter avec des privilégies, ceux-ci ne semblaient pas le moindre du monde se douter qu’elle était issue de la population. La jeune demoiselle se félicitait d’ailleurs de ne pas s’être fait repérer.

Il était une fois, une jeune demoiselle qui a réussi à délier sa langue, à faire entendre sa voix. Cette jeune demoiselle, c’est moi. Mais elle pourrait être vous, chers collègues. Vous êtes muets, le silence vous emprisonne et vous empoisonne. Regardez-moi, admirez ma beauté, admirez le bien-être dans lequel je baigne. Voulez-vous être à jamais ainsi vouté, replié sur vous-même, le teint gris et le visage fatigué ? Combien de fois avez-vous voulu dire « je t’aime » à votre mère ? Combien de fois avez-vous voulu enlacer votre famille, combien de fois avez-vous voulu tisser des relations ? Combien de proches avez-vous perdu sans leur avoir jamais témoigné aucune tendresse ? En possédant ce pouvoir, cette richesse, cette force qu’est la Parole, je peux vous garantir que vous pourrez manifester tout votre amour à vos proches. Je peux vous garantir qu’une fois les langues déliées, nous nous lèverons comme un seul homme face au Silence et à cette stupide loi. Je peux vous garantir qu’une fois le Silence à terre, la Parole triomphera. »
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Krisha · il y a
Et la chenille devint papillon ! Une belle histoire de métamorphose positive , j'adore les "happy ends", merci Plumette
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Alias One · il y a
Bravo Plumette, encore un beau récit. que de talent. Bisous.
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Atoutva · il y a
Un monde sans parole, sans émotion, serait bien triste !
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Albane Charieau · il y a
Les mots sont faits pour s'exprimer et vous le dîtes joliment jeune fille