Le Bretonigord

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A 60 ans, je reprends le stylo, ou plutôt le clavier car mon écriture est indéchiffrable. Une écriture de docteur ? Tout de même pas, de kiné. Personne n'est parfait. Des bords de la Dordogne ... [+]

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Le touriste qui arpente la forêt de Huelgoat, cheminant le long de la Rivière d'Argent, au milieu des amoncellements de rochers énormes et moussus, finit toujours par arriver au pied d'une roche à la forme étonnante. Il se fera photographier au pied de ce qui ressemble à un bolet parfait, haut comme deux hommes de haute taille, et de plus deux toises de largeur. Il se laissera convaincre par les explications du guide, et repartira enrichi de science géologique. Il n'aura pas remarqué le sourire en coin du vieux barde. Il sera exempt de la révélation d'un mystère qu'il n'est pas autorisé à connaître, et que se transmettent depuis des siècles les héritiers des druides et les amis des fées.
C'est la fabuleuse histoire du Bretonigord. Non, ce n'est pas une bestiole, pas une sorte de Kouign-amann ni le prénom d'un Korrigan. C'était une province, aujourd'hui écartelée entre le Nord et le Sud-Ouest. Il y a de cela une brouette de siècles, du temps des druides, des fées, des korrigans et des animaux fantastiques, la Bretagne et le Périgord étaient unis. Les deux pays étaient voisins, et bien que leurs peuples fussent différents, ils vivaient dans une entente exemplaire.
Les deux nations commerçaient, leurs habitants se rendaient visite et ne s'affrontaient que dans des compétitions bon-enfant, prétexte à ripailles et explosions de bonne humeur. Ainsi, les Périgordins remportaient toujours le concours du meilleur foie gras, de la meilleure omelette aux truffes ; les Bretons gardaient le trophée du meilleur hydromel, de la galette ou de la plus belle pêche. C'était ainsi, et tout se passait bien.
Un jour, pourtant, certains Bretons décidèrent de rompre ce bel équilibre. La date du concours du plus gros cèpe s'approchait. Les druides acceptèrent, peut-être le voyaient-ils comme une plaisanterie, d'aider à la victoire de leur camp. Dans l'endroit le plus secret, la forêt la plus sacrée, ils répandirent sur le sol, avec l'aide des korrigans, le contenu de plusieurs marmites dans lesquelles avaient mijoté pendant des mois des ingrédients secrets. Le résultat fut à la hauteur de leurs espérances : en une nuit, il poussa le plus énorme champignon qu'on ait vu de mémoire d'homme ou d'être magique. Les druides étaient fiers, les Bretons se frottaient les mains, heureux de pouvoir l'emporter cette année-là.
Les Périgordins, au départ, ne se doutèrent de rien. Mais, ils remarquèrent un changement dans le comportement de leurs amis bretons. Ils paraissaient sûrs d'eux, osaient proposer des paris sur le résultat, ce qu'ils ne faisaient jamais. Un korrigan un peu niais, passant devant une taverne périgordine, ne refusa pas les pintes de bon vin qu'on lui proposait, et révéla tout. On l'enferma dans la cave, et on convoqua d'urgence sorciers et sorcières. Ceux-ci formèrent une unité volante, et se posèrent à la nuit profonde dans la forêt de Huelgoat. Le cèpe n'était pas gardé, les korrigans ronflaient et les fées étaient parties danser. Après avoir admiré le cèpe géant comme il le méritait, ils prononcèrent des incantations, récitèrent des formules magiques. Aussitôt, une pluie pétrifiante tomba sur la forêt, surtout sur le champignon magique. Le lendemain, celui-ci n'était plus qu'une énorme pierre.
L'affaire aurait pu en rester là, les protagonistes auraient pu s'expliquer et rire de tout cela devant des cuvées de cervoise, d'hydromel et de vin rouge. Mais, le destin fut différent. Périgordins et Bretons s'accusèrent mutuellement d'avoir triché, d'avoir trahi leur amitié séculaire. Les compétitions furent annulées, on s'interdit de visite et de commerce. La guerre menaçait. On forgeait des épées et des lances. Quand soudain, le vieux chef des druides, sorti de la forêt des Carnutes, réussit après de longs discours à calmer l'ardeur guerrière des bouillants Bretons.
La guerre pouvait durer des générations, épuiser les deux peuples et personne n'en sortirait vainqueur. La solution était de partir, de séparer la Bretagne du Périgord, et d'éloigner suffisamment les deux nations pour que le conflit et l'invasion deviennent impossibles.
On se rallia à sa proposition. Au Pays des druides et des fées, sur la terre des enchantements, tout est possible, et on le démontra. Les Bretons coupèrent les forêts qui couvraient les Monts d'Arrée pour fabriquer des mâts, des gaffes et des avirons. La Bretagne se couvrit de voiles, toute la population se porta sur les bords du pays et chacun se mit à l'ouvrage. Ébahis, les Périgordins virent leurs anciens amis s'éloigner peu à peu, la Bretagne se décrochant lentement du Périgord, et s'éloignant doucement vers la haute mer.
Le voyage fut long et épuisant, les vents n'étaient pas toujours favorables, mais la Bretagne finit par dériver jusqu'à son emplacement actuel. On ne décrit pas l'étonnement des habitants de la Normandie actuelle quand ils virent s'approcher de leurs côtes un tel vaisseau... Les Bretons s'ancrèrent solidement, se présentèrent à leurs nouveaux voisins, et une vie nouvelle reprit. Au cours du voyage, et des manœuvres, des petits morceaux de Bretagne se séparèrent de l'ensemble. C'est l'origine de toutes les îles que nous connaissons : Bréhat, Sein, Ouessant...
Par un mouvement géologique, l'ouverture faite par le départ de la Bretagne se combla, et les nouveaux voisins des Périgordins furent les actuels Poitevins et Saintongeais.
Voilà donc la véritable et mirifique histoire du Bretonigord. Depuis, Bretons et Périgordins ont recommencé à se fréquenter. Un sorcier Périgordin connaît un secret : la formule magique qui rendra au cèpe géant sa nature originelle. Mais qui en voudrait, maintenant ? Quant au korrigan enfermé dans la cave, on l'oublia. Cet être magique survécut de longues années. Couvert de honte, il n'osa jamais revenir en Bretagne. Si vous le rencontrez dans les environs de Bergerac, ne soyez pas surpris...
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Armelle Fakirian · il y a
Une légende joliment contée, une lecture très agréable.
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E.H. Lakota · il y a
J'ai beaucoup aimé ce texte et sa justesse de ton. :) Bravo !
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Castier Véronique · il y a
Très belle écriture.Un beau moment de rêve et d’évasion.
Merci.

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Carl Pax · il y a
Au début je me suis senti un peu perplexe géographiquement parlant :)) Un conte légende qui embaume la forêt (et les cèpes) humoristique et sympathique à lire !
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Mijo Nouméa · il y a
Je ne mangerai plus de cèpes sans penser à ce conte humoristique, qui revisite légendes et créatures fantastiques. Merci pour cet agréable moment d lecture, j'ai aimé le ton de l'histoire, le vocabulaire avec ces noms de villages drôles et curieux. La Bretagne est riche d'histoires, j'en découvre tous les jours:)
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Ralph Nouger · il y a
Un conte original, un plaisir de lecture.
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Roll Sisyphus · il y a
Je conteste votre honneur !
Les bretons, même au nom de l'apaisement, ne sont pas des gens à mettre les voiles quand on leur cherche griefs et encore moins quand on vient semer des pierres dans leurs jardins.
Manquerait plus que les normands s'en viennent, de l'autre côté, réclamer une part du Mont.

Ne dit on pas que les bons "contes" font les bons amis.
A bon entendeur, salut !
Merci !

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Philippe Collas · il y a
Maison sait très bien le Mont St Michel est typiquement breton. Il est né d'une expérimentation : les Bretons semèrent des graines de dolmen, génétiquement modifiées par le druide fou Monsantix. Le résultat fut celui que nous connaissons. Monsantix péta un anévrysme et les Normands profitèrent de la confusion pour s'approprier le Mont.
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Roll Sisyphus · il y a
Tu m'en diras tant !
Je comprends mieux pourquoi la Bretagne, avec le druide fou, s'est étirée vers les Amériques.
Heureusement que les cailloux non OGM d’Ouessant et de Sein ont fait de la résistance pour l'arrêter en route.
Y parait même que longtemps après ils continuaient à agir de la sorte.

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Fred Panassac · il y a
Réjouissant et drôle, un conte qui littéralement ouvre des horizons !
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Annabel Seynave- · il y a
Le doux parfum enchanté de la Bretagne ... Un conte plaisant à lire, merci !
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J. Raynaud · il y a
comment se fait-il que le double titre n'ait pas été supprimé ?
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Carl Pax · il y a
Pourquoi vous ne vous adressez pas à l'auteur directement?
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J. Raynaud · il y a
parce que lui ne saura pas pq son oeuvre n'a pas été corrigée
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Carl Pax · il y a
Euh, Julien... je veux dire : pourquoi ne le faites-vous pas directement remarquer à l'auteur pour qu'il demande à ce que ce soit éventuellement corrigé ?
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Philippe Collas · il y a
Un coup des Korrigans ?
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Ray dit Kourgarou · il y a
M'étonnerait pas ! 🙄
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Ray dit Kourgarou · il y a
Bonjour cher voisin !
Demeurant près d'Issac 24400 (et de coins à cèpes donc) je confirme cette vérité historique qui n'a de légende que le nom attribué par les fâcheux mal informés.
En sont pour preuve les nombreux dolmens (près d'une centaine sans compter les menhirs) emblématiques du Périgord tels celui de Peyrelevado (Paussac-et-Saint-Vivien), de Larocal (Sainte-Sabine-Born) et le dolmen du Brel (Saint-Léon-d’Issigeac).
Certains historiens pensent même que les dolmens bretons furent copiés sur les nôtres !
Et si cela s'avérait vrai ? Ils ont bien copié 'notre' cèpe comme vous le précisez...

Quant au korrigan qui n'osa jamais revenir en Bretagne et s'installa dans notre belle région je suis certain de l'avoir croisé plusieurs fois, même qu'il semble bien y en avoir plusieurs, toujours vêtus de bleu : ils s'ingénient à nous faire des farces, arrêtant nos véhicules pour vérifier nos documents ou les éclairant de fugaces lueurs sur les bords de nos voies de communication afin de récolter la dîme. Sont fourbes les korrigans.
🤪😀

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Philippe Collas · il y a
Oui, il est temps de rétablir la vérité. Le menhir est bien périgourdin. Mais sachons partager cette invention, un peu de chouchen fera l'affaire pour la rémunération du droit d'auteur...
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Ray dit Kourgarou · il y a
Bon, on ne va pas leur jeter la pierre, (elle est lourde et Obélix n'est pas de chez nous).
Ils ont le chouchen, nous la liqueur de noix et s'ils ont des choux nous avons nos chênes.

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