Le Brasier de l'Oubli

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23 septembre 2019, 15h52, heure de Paris.

La chaleur est étouffante. Un vent de poussière a blanchi la végétation. Pareils à des squelettes, les arbres et les buissons pleurent leur ombre disparue. La pierre et le sable se partagent un royaume muet qui s’étend de la plaine jusqu’aux collines.
Quarante huit degrés. Un record. Une humeur infernale s’écoule jour et nuit d’un ciel béant. Le diable a déménagé sur terre. Avec ses bras arachnéens, il tisse une toile apocalyptique autour de la planète.
A l’écart du village, retranchés dans leur bicoque branlante, Georges et sa femme cuisent à petit feu. Thermostat 180, position gril.
Voilà plus d’un mois qu’ils ne se sont pas aventurés dehors. Ils suivent à la lettre les recommandations du ministère de la santé.
Garder portes et volets clos... Ne pas sortir... et s’hydrater en permanence.
Avachi dans son rocking-chair, le débardeur lâche et le short crasseux, le vieux Georges suçote en silence un bâtonnet glacé tandis que sa femme, dont il ne se rappelle même plus le prénom, radote en compagnie de son transistor.
En caleçon, chemise ouverte dans les relax, nus sur les lits dans le vrombissement des ventilateurs, à tremper dans la baignoire ou sous la douche, les villageois ne savent plus quoi inventer pour se rafraîchir. Le monde est en train de bouillir, mais l’humanité ne songe qu’à se refroidir à grands coups de ventilateur, de brumisateur, d’air conditionné et de sorbetière.

15h54.
Les lèvres pincées, presque douloureuses, Georges tête avec obstination. A présent, à part le bruit de l’air et des gargouillis indélicats, il s’épuise pour rien. Le bâtonnet qu’il s’obstine à mâchouiller lui soulève le cœur.
Le vieillard décide de se lever. La bouche entrouverte, l’air lui attaque les poumons à la toile émeri tandis qu’il prend appui sur les accoudoirs. Après un dernier effort, il parvient à s’extirper de son fauteuil. Il ne transpire même pas car son corps décharné, aussi sec qu’un sarment, n’a plus rien à donner. A moitié groggy, il slalome entre les têtes bouillantes des clous du plancher. Chaque pas le rapproche un peu plus de la mort, mais il continue quand même d’avancer. A son âge, il n’a plus rien à perdre ni à gagner, alors il se laisse glisser.
Quand il atteint la table de la cuisine, il s’abandonne sur une chaise. Le poste de radio lui murmure sa rengaine tandis qu’un congélateur souffreteux, un vieux modèle des années 90, ronronne doucement.
Sa femme se redresse. Son visage n’a pas résisté à l’usure du temps et aux divagations du thermomètre. Dans le désordre de ses cheveux, la peau rougie et les yeux harassés, les joues gonflées de lassitude, elle agite un éventail. Chaque mouvement a un coût, chaque pensée lui incendie l’esprit. Ils se regardent, s’observent, se jaugent. Ils sont vieux. Consumés de l’intérieur. Ils savent que l’enfer est à leur porte.

15h56.
Elle augmente le volume de la radio. Highway to hell du groupe australien AC/DC.
Le poste grésille. Les haut-parleurs s’enflamment. Une nuée ardente de notes s’abat sur eux pour leur rappeler combien ils ont brûlé leur jeunesse. Mais, il est trop tard. Ils doivent se retirer.
Peut-être un dernier répit.
Elle soulève le capot du congélateur.

A l’intérieur, le contraste est étourdissant. Un rai de lumière inonde les compartiments. Les occupants sont sous le choc. Habituellement, la lumière se déverse l’espace d’un instant avant de disparaître. Habitué au froid et à l’obscurité, ce monde de fantômes, ordinairement si calme, est agité par une vague d’inquiétude. Si quelques ombres tendent le cou pour s’enquérir de ce bouleversement, la quasi-totalité s’est recroquevillée. Serrés les uns contre les autres, ils invoquent à voix basse les esprits pour consoler leur peur.
Un seul a une conduite singulière. Non seulement il s’est redressé et s’approche de la source opaline, mais il sourit béat, comme capturé par une mission divine.
– Awan ? Où vas-tu ?
– J’y vais.
– Mais où ?
– Je ne sais pas... mais je dois leur dire.
– C’est dangereux ! Tu ne peux pas.
Mais Awan est devenu sourd à ces voix sépulcrales. Il voit dans cette douche de lumière qui effraie tant les siens une issue à sa vie. Le noir et le froid lui étaient devenus intolérables. D’ailleurs, à chaque fois que le grand couvercle de la nuit se soulevait, il se redressait pour qu’on l’emporte loin d’ici. En vain. Mais à présent, puisque le passage reste ouvert, il ne peut laisser échapper cette opportunité.
Revêtu de son costume argenté, Awan est fier. Il a en mémoire les rires de ses ancêtres, les chasses fabuleuses menées jadis, les danses sacrées et la rondeur des ventres et des igloos. Il est le dernier représentant. Le guerrier du froid et de la glace. Il n’en peut plus de cet endroit. Il ne veut plus vivre parqué comme un animal, comme une bête curieuse que ceux du dehors choisissent comme ils l’entendent. Il veut rencontrer son destin, partager le monde, le découvrir, l’embrasser... le protéger.
Alors, il bande ses muscles et lance son grappin. Ensuite, suspendu à cette corde qui dégringole du ciel, il se hisse le long de l’immense miroir gelé. Ses bras lui font mal, ses jambes tremblent, ses mâchoires s’entrechoquent, mais il poursuit son ascension vers les autres. Un seul écart, une maladresse provoquerait l’avalanche qui emporterait son peuple. Il est parti pour une odyssée vers l’inconnu. Il doit rencontrer les gens, expliquer que son peuple se meurt, que par la faute du reste de l’humanité son pays rétrécit de jour en jour, que la banquise fond, que les ours polaires disparaissent et que les phoques se font rares. Ils doivent savoir ! Personne ne peut rester indifférent à leur sort. Il saura les convaincre.
Le sommet atteint, debout sur le rebord du monde, il observe. Autour de lui, des précipices gigantesques dont il aperçoit à peine le fond. Quelque chose entre en lui. Il ignore ce que c’est. Il ne parvient pas à l’identifier. Au début c’est agréable, c’est comme l’étreinte d’un ami. Ça réchauffe le corps, ça apaise l’esprit. Mais au fur et à mesure, les bienfaits s’estompent. Quand il a compris, il est trop tard. Sournois, insidieux, le mal s’est glissé en lui. La chaleur est partout, elle paralyse ses mouvements. A genoux, lui qui croyait trouver le salut, il est entré dans la fournaise du monde moderne. L’univers s’enflamme. La peau d’Awan grésille, ses lèvres se craquellent, sa langue n’est plus qu’un lézard assoiffé de mots. Dans un ultime effort, il tente de se relever.
Des mains ardentes serrent sa gorge. Il ne peut pas appeler. C’est tout juste s’il respire encore mais il sent qu’il va bientôt s’écrouler. Plus d’air, plus de vie. Il va disparaître comme son territoire, comme des milliers avant lui.
Quand il entraperçoit l’ombre gigantesque dressée devant lui, il songe à la délivrance. On lui tend la main. Il se redresse, s’envole vers ce visage qui se penche sur sa souffrance, vers cette bouche qui va l’embrasser. Il l’espérait depuis si longtemps ce baiser libérateur.
Mais le couvercle se referme dans un bruit de tonnerre. Le calme est revenu. L’oubli.

La vieille a un regard de cendre froide. Elle écarte son éventail et tend l’esquimau à son mari.
– Tiens, lui dit-elle avec un sourire édenté. C’est le dernier.

16h.
La musique s’interrompt. Le flash info.
Le Secrétaire général de l’ONU António Guterres a ouvert ce matin à New York le sommet Action Climat pour mettre en œuvre l’accord de Paris sur le changement climatique...

Awan n’a pas eu le temps de comprendre.
Son monde a été englouti.

16h01
A qui le tour ?
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M. Iraje · il y a
Un chaud et froid digne du Capitaine Igloo ...