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Le boxeur et la mort

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Mathieu Blard

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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Oscar « La Muerte » est un boxeur de talent, aux poings forts et vifs, à la carrière prometteuse. Un nouveau combat se profile, avec un challenger...

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Oscar « La Muerte » allait enjamber les cordes du ring, dans cette salle bouillonnante de Mexico City, d’ici quelques minutes. Il était un jeune espoir chez les poids moyens. Soixante-quinze kilos élancés de muscles noueux, qui roulaient sous sa peau à chacun de ses mouvements comme les remous d’une mer agitée. Son torse était large, ses deux jambes longues et fines. Il avait cette apparence féline qu’ont certains des plus grands boxeurs de l’histoire. Son visage était beau, peu marqué. Une élégance rare, et un regard dur comme ses poings d’acier. Il avait effectué une quinzaine de combats pour autant de K-O. Il les battait tous.
Son surnom lui venait de l’issue tragique de l’un de ses duels, son adversaire ayant succombé à ses blessures après cinq jours de coma. Il n’en avait pas fait grand cas, tout à sa course vers la renommée, la gloire et l’argent. Il avait réussi à oublier jusqu’à son visage. Il n’avait pas le temps pour les regrets. C’était pourtant cet affrontement qui lui avait apporté la notoriété, les gros cachets, et surtout l’amour du public. La foule aime les boxeurs qui ont donné la mort, dans leur recherche effrénée de sang. D’ailleurs, elle criait déjà son nom. Il allait se battre pour la ceinture du Mexique, mais ce n’était qu’une étape. Il visait plus haut. Dans le vestiaire, il frappait les « pattes d’ours » que lui présentait son entraîneur, un type rude au regard méchant, courtaud, le nez épaté et les paupières tombantes typiques de ces combattants qui en ont encaissé trop. Les coups partaient, puissants. De plus en plus forts, de plus en plus rapides. La sueur coulait désormais le long de ses muscles saillants, sur ses tatouages qui semblaient s’effacer. Le souffle était court, l’effort maîtrisé. Mais quelque chose n’allait pas. Il était pourtant prêt. Six semaines à cavaler sous le cagnard mexicain, deux heures par jour. Il en avait avalé des kilomètres. Il n’avait rien laissé au hasard, comme à son habitude. Méthodique, en jeune champion. Des affrontements terribles, comme à chaque fois, dans les salles locales, où des combattants inconnus venaient se faire un nom en échangeant quelques coups avec lui, celui que le pays tout entier attendait. Avec chaque fois, le même objectif : le descendre. Ils s’étaient tous cassés les dents, le nez, les côtes. Ce combat n’était qu’une étape. Le type d’en face était un vieux briscard des rings, la caboche vide et la cervelle abîmée, le corps dur, bien moins sec, la bedaine naissante. Un gaillard solide, dur au mal, qui se battait avec n’importe qui pour quelques billets dans des combats à la légalité douteuse. Il était parfois prévenu la veille, souvent mal entraîné. Un bagarreur plus qu’un boxeur, qui frappait fort mais mal, comme il en existe tant. De ces guerriers qui servent avant tout à faire briller les autres, et passent une partie de leur temps au zinc à oublier les coups. Mais une fois l’argent des bourses dépensé, il faut inévitablement aller en recevoir d’autres. Des existences consumées à coups de cuir violents, de commotions cérébrales oubliées et d’alcools forts frelatés. Souvent chez ces hommes, le désir de victoire est passé. On survit, on donne le change et on cherche à quitter le ring debout pour conserver le respect du public. Des coquilles vides d’espoir. Rien à voir avec le futur grand boxeur qu’il était, lui, Oscar. Mais quelque chose n’allait pas. Un sentiment lancinant, latent, épuisant moralement. Ce faire-valoir lui rappelait quelqu’un. Il tenta de balayer ses émotions d’un violent crochet du gauche dans le vide. De toute façon, il n’avait pas le temps. La foule l’appelait. Elle voulait du sang et hurlait son surnom, « La Muerte ». C’est pour ça qu’elle l’aimait tant. Des pains et des jeux, voilà ce qu’elle attendait de lui.

En bon favori, il montait le second entre les seize cordes. Les spectateurs bruyants l’avaient rasséréné. Il était connu pour son sens du spectacle. Son coach lui rappela qu’il ne devait pas décevoir ses supporteurs. Il fit son entrée sur une musique populaire, sautillant et dansant pour se donner de la confiance. Il se faufila sur le ring, se montra provocant, irrespectueux, mima à l’aide de sa main droite une décapitation à l’attention de l’illustre inconnu qu’il avait bien l’intention de descendre. Il croisa le regard de son adversaire, et y décela quelque chose d’indéfinissable et d’inhabituel. Comme une force qui le fit frémir. Pour la première fois et pendant un instant, la sueur de son dos fut froide. Le regard de cet étrange opposant ne cilla pas, même quand les deux hommes se touchèrent les gants au centre du ring. Il le fixait. Une détermination glaciale pouvait s’y lire, comme il n’en avait jamais vu dans les yeux d’un journeyman*, ces hommes qui combattent sans grand espoir de l’emporter. Il était animé par une force inconnue. Ces mêmes yeux qui, par ailleurs, lui rappelaient quelque chose.

Dès les premiers échanges, Oscar se rua sur cet insignifiant challenger qu’il ne pouvait s’empêcher de craindre, enchaînant plusieurs séries de coups lourds. Plus grand, plus mobile, plus souple, il aurait dû se mettre à danser autour de cet homme qu’il devait dominer facilement. Mais cette peur soudaine lui était étrangère et il souhaitait y mettre un terme. Il tenta de l’accabler de coups. L’autre colla ses mains au visage. Sans mobilité, sans classe, il se planta sur ses deux pieds au centre du ring. Quelques unes des attaques transpercèrent rapidement la garde, sans provoquer de réplique. Tout juste ce visage disgracieux sortait, subissait le choc avant de retourner s’enfouir sous cette carapace de cuir, laissant juste entrevoir ce regard, terrible, fixe. Le sang se mit à jaillir directement du nez, brisé une fois de plus. L’arcade fut ouverte, explosée. Un hématome de la taille d’un œuf de caille se forma sous le sourcil gauche, mais sans jamais fermer l’œil, toujours fixe. La bouche saignait. Le boxeur crachait entre chaque reprise un sang noirâtre et visqueux dans la bassine que lui présentait mollement un coach attiré là par un billet facile qu’il pourrait dépenser à assouvir ses vices dès le combat fini.
Pour Oscar, tout allait bien, selon son entraîneur. Le pointage des juges était unanime. Huit rounds qu’il allumait ce pauvre type sans aucune réaction. Le combat était prévu en douze. La foule, toujours plus avare de souffrance, hurlait son mécontentement. Il fallait allonger ce pauvre hère qui refusait de se battre, et n’avait toujours pas lâché un coup. Le champion, lui, ne fanfaronnait plus. À mesure qu’il abattait ses poings d’aciers sur cet animal blessé, il sentait que rien ne le ferait choir. Huit rounds qu’il frappait de toutes ses forces, de toute sa peur, et que ces deux yeux le transperçaient avec la même intensité.
Ce n’est qu’à la neuvième reprise que l’homme ensanglanté frappa. Une seule fois d’abord. Un terrible crochet du gauche en pleine mâchoire. Immédiatement, elle fut brisée. La vision d’Oscar se noircit plusieurs secondes, il recula sous le choc. Puis un, deux, trois autres suivirent. Le dernier, touchant le foie, le força à mettre un genou à terre. Durant le compte de l’arbitre, un mince filet rouge coula de ses commissures jusqu’au sol de l’arène. Il ne souhaitait pas se relever, pourtant il le fit, avant que ne soit prononcé le « dix » fatidique. Jusqu’au gong, l’autre resta de marbre, au centre du ring, les deux mains collées sur son visage qui n’avait plus rien d’humain, les yeux plantés au plus profond de ceux d’Oscar.

À la minute de repos, Oscar voulut demander à son coin de jeter l’éponge. Quatre coups lui avaient suffi. Mais sa mâchoire brisée l’empêcha d’articuler quoi que ce soit. C’est alors qu’il le vit. Son adversaire, dans le coin opposé, n’était plus le petit homme râblé et ingrat, couvert de sang et de sueur. Seul restait ce regard. À la place, il reconnut un vieil ennemi. Un jeune boxeur talentueux qu’il avait affronté au début de sa carrière. Un homme qui lui était en tout point similaire. Magnifique, terrible, dangereux et surtout impitoyable. Il était là, face à lui, cet homme qu’il avait tué. Il se rappelait désormais. Croyant rêver, Oscar ferma les paupières. Lorsqu’il les rouvrit, son challenger d’origine, pitoyable et terrifiant, était de nouveau face à lui. Il le fixait toujours avec la même intensité. Alors, fou de douleur et de peur, sans même attendre que l’arbitre donne son feu vert, il se jeta sur lui. Ce dernier avait déjà repris sa place au centre de l’arène, dans la même posture. Il le frappa sans aucune mesure, avec démence, les deux yeux exorbités. Une fois épuisé, il laissa échapper un râle terrible. C’est à ce moment que l’autre lança une dernière attaque, pleine face. Le champion s’écroula, les bras en croix, raide. Un silence macabre avait envahi la salle, alors que le challenger quittait le ring.

Un dicton Mexicain dit qu’on peut faire des affaires avec la mort, mais pas négocier avec elle.

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* Les journeymen, dans le jargon pugilistique, sont les boxeurs anonymes qui barrent le palmarès des champions. Il faut comprendre par « journey », étape pour celui qui veut progresser.

PRIX

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Patmarch · il y a
On s'y croirait
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Joël Riou · il y a
Une très bonne connaissance de la boxe anglaise alliée à un sens du rythme aiguisé nous entraînent sur le ring. Nous en sortons saoulés de coups !
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Aristide · il y a
Vous avez vécu à Mexico ?
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Zago · il y a
Superbe nouvelle sur le noble art. Sans artifice, simple et efficace. Bravo !
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Potter · il y a
Superbement bien écrit, ma voix !!!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin finaliste : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Ratiba Nasri · il y a
Votre texte est magnifiquement écrit : on est sur le ring et on souffre avec eux.
La fin est étrange et sublime, comme j'aime ! Merci pour ce fort moment de lecture.
Et pourtant, je n'aime pas la boxe : c'est trop violent pour moi.

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Thara · il y a
Bravo et félicitations pour cette recommandation S.E...
Une lecture que j'ai pris plaisir à relire !

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Guy Pavailler · il y a
J'aime.
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Dranem · il y a
Un texte surprenant qui vous laisse "au tapis " pour une fois le jury ne s'est pas trompé , ça nous change de toutes ces histoires " au gout du terroir" ... super ambiance mexicaine... vous devez aimer le cinéma d' Inarritu Bardem !
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