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Le Bourgeon

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Egali Mère

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Elle plonge la main dans son sac, en sort son téléphone portable et consulte le cadran. Encore un message vocal...
Elle l’imagine dans leur salon à tourner comme un lion en cage en attendant qu’elle arrive. D’habitude, à cette heure, la table est mise, le repas est prêt et elle l’accueille dans une jolie petite robe noire et des talons hauts parce qu’elle sait que c’est ce qui lui plait.
Ça fait donc deux heures qu’il l’attend, deux longues heures pendant lesquelles il tente de la joindre sur son portable, lui envoie des textos. Deux longues heures sans réponse mais elle ne peut pas faire autrement.
Il a certainement déjà appelé la police mais elle ne peut rien faire avant un délai de 48 heures.
Les larmes commencent à lui monter aux yeux. Il doit être furieux, c’est sûr, il déteste quand elle ne répond pas au téléphone et encore moins quand il ne sait pas où elle est. Elle n’a pas laissé de petit mot pour dire où elle allait, elle n’en a pas eu le temps, tout est allé si vite...
Ses doigts tapotent les touches du clavier téléphonique. Elle hésite un instant puis secoue la tête et range le téléphone.
Au moment où elle le plonge dans son sac, il vibre de nouveau, encore un message.
Elle tourne la tête vers l’extérieur, cherchant au loin, dans les dessins des nuages, un signe, quelque chose qui lui dise quoi faire pour se sentir mieux.
Son regard s’attarde alors sur ces différentes formes, comme lorsqu’elle était enfant et qu’elle s’amusait à y voir des animaux, des objets, des princesses et des licornes.
Qu’il est loin le temps de l’insouciance, de la légèreté, de la liberté.
Le prince charmant, il a débarqué un jour dans sa vie sans prévenir. Il n’avait pas de cheval blanc mais une telle allure sur son vélo, les cheveux un peu long qui volaient au vent. Et un sourire... Ah ce sourire !
Tout est allé très vite entre eux, le premier rendez-vous, la première soirée, la première nuit et puis la vie à deux, le mariage, un déménagement dans maison sans rien dire à personne...
Elle a eu un peu de mal à se faire à cette maison un peu isolée de tout, loin de sa famille, de ses amies, des commerces, d’un cinéma mais il y avait tant à faire pour l’entretenir que ses journées étaient finalement bien remplies.
Elle trouvait son bonheur dans le jardin à planter de belles fleurs qu’elle prenait plaisir à voir pousser. D’abord, de petites tiges qui sortaient de terre, se dressaient, poussaient, puis des petits bourgeons qui laissaient deviner que bientôt, une fleur magnifique s’ouvrirait et illuminerait de ses belles couleurs cet endroit, apportant un peu de douceur et de chaleur.
Elle choisissait les couleurs avec soin : des jaunes, des roses, des parmes, des orangées, des bleues... mais jamais de rouge, oh non, surtout pas de rouge parce que cette couleur, elle la déteste.
La première fois, c’était parce que le repas n’était pas prêt quand il est rentré. Elle avait passé trop de temps à regarder la télévision, n’avait pas vu les heures s’écouler. Il l’avait rejointe dans le salon, le regard noir, et avait hurlé avant même qu’elle n’ait pu lui expliquer quoique ce soit. Sa main s’était levée et rabattue violemment sur son visage. Elle en était tombée à la renverse, aussi abasourdie par la violence du choc que par ce geste. Elle avait passé la main sur sa lèvre et là, sur ses doigts, cette couleur, ce rouge, du rouge sang, son sang... Pendant qu’elle pleurait, il avait débranché le téléviseur et l’avait rangé à la cave en lui disant que maintenant, c’en était fini des choses inutiles qui la détournaient de ses obligations.
Elle s’était excusée puis était allée dans la cuisine, passant vite fait un peu d’eau sur son visage, enlevant les traces de sang et séchant ses larmes.
Après, elle ne sait plus vraiment, les souvenirs deviennent flous. Elle se souvient de ces longues heures passées dans le jardin, ce semblant de liberté en voyant sortir de terre ces plantations, les petits noms qu’elle leur donne à chacune, les histoires qu’elle leur raconte parce qu’elle n’a plus personne à qui parler.
Le téléphone ? Il a également été coupé parce qu’il lui faisait perdre du temps avec ces conversations inutiles alors qu’elle avait tant de choses à faire dans la maison.
Elle aurait aimé écrire mais le secrétaire contenant les feuilles et les stylos était dans le bureau fermé à clé dans lequel elle n’avait absolument pas le droit d’entrer.
Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait plus de contact avec les autres, avec sa famille... Il lui avait tellement répété que toutes ces relations étaient nuisibles à leur couple qu’elle avait fini par le croire et avait même pris sa défense lorsque ses parents lui avaient signifié qu’ils trouvaient sa manière de faire avec leur fille un peu étrange. Elle était partie fâchée après cette rencontre et avait compris que ce qu’il lui disait était vrai : personne ne pouvait comprendre leur relation et toutes personnes qui tenterait de leur nuire serait écartée de leur vie.
La maison était sous surveillance vidéo. Un système qu’il avait fait installer pour sa sécurité à elle lui avait-il dit, pour qu’il puisse intervenir si un intrus venait à s’introduire dans la maison pendant son absence et risquait de lui faire du mal.
En cas d’urgence, elle pouvait se servir du téléphone portable qu’il lui avait offert. Un téléphone bloqué qui ne permettait de composer qu’un seul numéro de téléphone, celui de son mari. De cette manière, elle était joignable quand elle n’apparaissait pas sur les écrans de vidéo-surveillance. Elle avait pour consigne de répondre immédiatement sous peine de le contrarier et elle savait très bien ce qui arrivait quand il l’était.
Quand tout se passait bien, il rentrait avec des présents : des petites robes noires sexys, des chaussures à talons hauts, des déshabillés... mais ce qui lui faisait chaud au coeur, c’était de voir qu’il revenait avec des petits sacs de graines qu’elle avait choisies sur un catalogue.
Elle n’avait pas besoin d’argent puisqu’il s’occupait de tout, gérait les factures, les courses, la moindre dépense et qu’elle ne pouvait de toutes façons pas sortir de la maison.
Avec le temps, elle avait appris ce qu’il fallait faire pour éviter de le mettre en colère.
Parfois, elle sortait de sa ligne de conduite et les coups pleuvaient, plus forts, plus douloureux. Elle en perdait connaissance mais se réveillait dans son lit, soignée. Il s’excusait et lui expliquait comment elle l’avait poussé à bout pour qu’il en arrive là et qu’il fallait qu’elle fasse plus attention pour que cela ne se reproduise plus. Elle acquiesçait, pleurait, et la vie reprenait son cours...
Enfin, la vie... Ce mode de vie... Parce qu’elle savait très bien que cela pouvait être autrement, elle avait vu tous ces couples avant, avait lu toutes ces histoires, vu tous ces films. Elle s’en souvenait mais cela lui paraissait être une autre réalité, comme une vie parallèle à laquelle elle n’appartenait plus.
Encore ce téléphone qui vibre... Elle n’ose pas imaginer dans quel état il doit être. Elle s’attend à le voir débarquer maintenant et il faudra qu’elle se protège vite avant qu’il ne puisse atteindre son visage, son ventre...
Elle revoit chaque pièce de la maison, chaque endroit où les coups se sont abattus.
Elle repense à ces heures passées à pleurer, à panser ses blessures autant physiques que morales.
Elle ressent encore cette solitude qui la dévorait de l’intérieur, à ces phrases qui la rabaissaient sans cesse et la faisaient se sentir incapable de tout ce qui lui arrivait. Elle avait perdu toute confiance en elle, se sentait un peu plus inutile chaque jour, incapable de faire quoique ce soit sans celui qui dirige sa vie.
Une voix la tire de ses pensées. Elle tourne son visage et sourit. Pas un sourire forcé comme celui de ces longues années, un sourire spontané.
Ce matin, alors qu’elle était dans son jardin, elle a entendu un bruit. Une voiture qui s’approchait mais pas celle de son mari.
Elle s’est réfugiée à l’intérieur de la maison, sachant qu’elle ne devait parler à personne, qu’il le verrait et que ça ne lui plairait pas du tout.
Elle a entendu les portières claquer, des bruits de pas, des silhouettes s’arrêter sur le seuil de la maison.
Pétrifiée, elle retenait son souffle...
Et soudain, un appel, un prénom, son prénom... Cette voix, elle l’aurait reconnue parmi toutes les voix. Son coeur a explosé dans sa poitrine, des larmes se sont mises à couler, elle a commencé à trembler de tous ses membres...
« Tout va bien ma chérie ? ».
Cela fait deux heures qu’il l’attend mais maintenant, il va pouvoir l’attendre encore longtemps. Elle sort son portable et cette fois, l’éteint avant de le remettre au fond de son sac.
Son sac, la seule chose qu’elle ait emporté avec elle en prenant bien soin d’éviter le champ de vision des caméras.
Elle se tourne vers son père, lui sourit. A ses côtés, sa mère lui tient la main.
Sur la route, les kilomètres défilent et l’éloignent peu à peu de cette vie dont elle ne voulait plus. Elle sait que tout n’est pas fini, que les mois à venir vont être difficiles mais elle se sent libre, elle se redresse, et son visage s’illumine comme s’illuminaient les belles fleurs du jardin...
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