Le Borgne

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A retrouver au format audio sur : https://www.youtube.com/channel/UC11awWfEG_KiV-KAeWM8RqA Mes thèmes de prédilection ✒️ ▶️ Le polar ▶️ Le surnaturel ▶️ Le "détournement de ... [+]

Quand il raccrocha, le Borgne n'en revenait pas lui-même. Atteint d'un cancer incurable , à presque soixante dix huit ans, il savait que c'était son dernier contrat mais aussi l'apothéose de sa carrière. Quand il publiera son œuvre , après sa mort bien-sûr, le monde découvrira son génie. A n'en point douter, sa dernière affaire restera de loin celle qui fera de lui le maître incontesté de sa corporation. Ce soir-là, il s'endormit pour la première fois depuis très longtemps avec un sourire figé sur le visage qui ne le quittera plus jusqu'à sa mort, porte d'une seconde vie, celle de la postérité, enfin...

En rentrant dans la discothèque, elle savait qu'elle entrait dans l'antre des prédateurs. A seize ans, ses formes déjà matures ne pouvaient qu'attiser l'appétit de tout ce gratin alcoolisé, habitué des lieux et amateur de rencontres faciles. Leur célébrité acquise ou à venir en faisait des êtres incontrôlables dont on pardonnait les écarts sur l'autel de leur génie créatif. Ce soir-là, l'envie de nouer des contacts pour obtenir un job ou même un stage dans l'univers féroce du cinéma spectacle l'emporta sur toute autre considération. Elle se sentait forte et prête à affronter toute situation. Se faire mater, quelques mains baladeuses, ce n'était finalement pas si grave si cela lui permettait d'obtenir un entretien, son rêve absolu. Avec un large sourire, celui de l'insouciance, elle se lança sur la piste de dance...

Quand elle se réveilla, son regard hagard avait du mal à fixer un point au hasard. Un puissant mal de crâne la terrassait. Elle ne put réfréner des tremblements qui prirent rapidement la forme d'une peur panique. Que faisait-elle nue dans cette chambre d'hôtel ? Elle n'avait plus aucun souvenir. Elle éclata en sanglots. Des douleurs vives au niveau de ses parties intimes, les traces de sang sur les draps, ne laissaient cependant aucune place au doute. Reprenant progressivement ses esprits, des odeurs acres de sueur et de sperme émanant de son corps endolori mirent définitivement fin à son déni. Elle vomit tripes et boyaux puis s'effondra sur le sol en haïssant ce corps définitivement sali par un agresseur inconnu qui l'avait drogué et violé...

Il raccrocha ravi par la tournure des évènements. Il allait enfin pouvoir réaliser ce film qu'il avait tant rêvé où bien-sûr comme toujours il en serait le principal héros. A soixante dix ans, il avait encore le physique de ses débuts, moins la force, l'endurance et surtout moins l'appétit de gloire qui l'avait toujours caractérisé. Ce film, c'était presque un cadeau qu'il se faisait à lui-même pour probablement mettre un terme définitif à sa carrière qu'il savait derrière lui. Bien-sûr, cela il ne s'en vantait pas auprès du producteur qui lui, imaginait un succès planétaire avec des bénéfices juteux. L'occasion d'un nouvel élan à sa société de production qui stagnait depuis plusieurs années. Pour cela, le producteur était prêt à satisfaire tous les caprices de l'acteur réalisateur. Et cela, ce n'était un secret pour personne.

Froide, méticuleuse, acariâtre et renfermée sur elle-même, son savoir-faire était connu et reconnu par l'ensemble de la profession. Obtenir ses services pour la réalisation d'un film, quelque-part c'était un gage de succès. Probablement pour cette raison, le producteur accepta malgré le cachet exorbitant, d'accéder à la requête de son acteur réalisateur qui n'eut donc pas besoin de le supplier pour avoir gain de cause. Ce crétin céderait à tous ses caprices. L'acteur en était certain. Cette créature aussi glaciale que magnifique, son talent, quelque part il s'en foutait. Lui, ce qu'il voulait, c'était l'avoir dans son lit. La cerise sur le gâteau dans ce projet de film. Décidément, c'était le dernier mais ce serait celui de tous ses plaisirs. Une sortie en apothéose...

La rencontre eut lieu dans un restaurant chic à quelques pâtés de maisons où se trouvaient les studios du tournage du film. Il s'était mis sur son 31. Cela n'eut aucun effet sur son invitée qui s'assit sans un regard pour son illustre hôte. Cette attitude ne fit que renforcer son excitation. Cette proie inaccessible représentait pour celui qui avait passé sa vie dans le lustre de rencontres faciles, tant il avait été adulé et aimé par des groupies et femmes totalement folles à l'idée de passer une nuit avec lui, le Graal absolu du dernier plaisir qu'il comptait s'offrir. Celui de désirer et d'aimer une femme insensible à sa notoriété. Les échanges s'animèrent rapidement autour du projet. Des idées fusèrent dans tous les sens pour apporter du relief au scenario ainsi qu'aux prises de vues dans un souci de réalisme, vecteur primordial de succès répétait la réalisatrice. Quand tous les sujets du film furent épuisés, un silence de plomb s'installa durablement. Un sentiment de gêne s'empara des deux protagonistes sans que ni l'un ni l'autre ne sut si ce qu'il ressentait était également perçu par l'autre. Un jeu démarra à celui qui se maîtrisait le mieux pour ne rien laisser transparaître. Ils bredouillèrent chacun quelques dernières bribes de conversation de complaisance puis se quittèrent sonnés comme après un combat de boxe. Ils ne se revirent plus pendant plusieurs mois. Jusqu'à cette date qui marquera à tout jamais l'histoire du cinéma.


Elle lui amena l'arme en main propre. Son regard l'évita. Lui s'empressa de faire demi-tour et de prendre place devant le bar où allait se jouer la scène. Une tension palpable régnait sur le plateau. Des bruits de réglage, de déplacements d'objets, de chuchotements, envahissaient l'espace électrique quand jaillit un puissant "SILENCE ON TOURNE" qui figea le décor. Dans un geste sûr et violent, l'acteur se retourna vers la caméra, tendant majestueusement le bras au bout duquel trônait un incroyable Colt authentique. Le regard torve, il fixa l'objectif avant de faire feu sans sommation dans un bruit ahurissant de réalisme. La détonation courait encore sur le plateau quand tous les regards éteints tentaient d'enregistrer désespérément cette information improbable et effrayante. Le corps de la réalisatrice gisait sur le sol baignant dans une mare de sang...

L'enquêteur allait devoir prendre des pincettes. Cela n'était pas dans ses habitudes. L'acteur réalisateur était abattu. Sa tête pendait. Ses bras tombaient le long du corps comme s'il souhaitait s'enfoncer dans le sol. Les yeux ternes et la voix poussive, il tenta de se connecter aux paroles lointaines du policier qui, compréhensif, gardait un ton monocorde. La connexion effectuée, ce dernier put enfin démarrer son interrogatoire. Les échanges furent brefs, les questions directes et les réponses évidentes. Il s'agissait d'un accident. Pour des raisons qu'il allait falloir élucider, le Colt avait été chargé avec des balles réelles. L'enquêteur quitta les lieux après avoir pris soin de mettre l'arme sous scellé pour analyse. Il avait le vain espoir de pouvoir elle, la faire parler...

Les évènements occupèrent les journaux télévisés pendant plusieurs jours. Ils mirent en lumière les nombreux manquements en matière de sécurité, de moyens budgétaires et autres raisons matérielles expliquant le drame et la mort subséquente de cette illustre inconnue auprès du grand public. La réalisatrice avait pourtant régulièrement défrayé la chronique dans le monde très fermé et puissant de l'industrie du cinéma. Sa personnalité énigmatique et austère contrebalançait avec son ineffable beauté. Cela avait toujours été un sujet de questionnement et de rumeur. On la disait lesbienne adepte du sadomasochisme. Dans ses rares apparitions publiques où elle venait pour des raisons exclusivement professionnelles, on pouvait compter sur les doigts de la main les mots qu'elle prononçait. Elle fascinait les hommes qui pourtant n'osaient l'approcher. Ce d'autant plus qu'elle ne buvait jamais et refusait systématiquement tout verre proposé. Sa réputation d'inaccessibilité était la seule chose qu'elle pouvait offrir et cela lui suffisait largement...

On ne retrouva finalement sur l'arme que deux empreintes, celle de la réalisatrice et celle de l'acteur réalisateur. Le propriétaire de l'arme fut interrogé. Il avait démonté intégralement le Colt pour le nettoyer avec toutes les précautions d'usage, ne laissant ainsi aucune trace possible quand il l'avait amené lui-même à la production. C'était pour lui une question d'honneur et de réputation. Ce joujou acquis à bon prix, il prévoyait après le film, de l'exposer comme un trophée dans son bureau. Quant aux balles, là aussi, il en était certain, l'arme n'était pas chargée, ni à blanc, ni à balles réelles quand il a livré le Colt. L'enquêteur restait perplexe sur les deux conclusions issues de ce témoignage conforté par le passage du propriétaire au détecteur de mensonge. Pourquoi et comment avoir choisi ce plouc pour commander une arme alors que de nombreuses entreprises ont pignon sur rue pour ce genre de location ? Et surtout, pourquoi c'était la réalisatrice qui avait réceptionné, stocké et chargé le fusil ? En effet, les dernières nouvelles mettaient en avant cette affirmation, rendant l'incident encore plus cruel. L'acteur a tué la réalisatrice par accident avec une arme qu'elle avait elle-même chargé par erreur avec des balles réelles. C'était donc pour raison de restriction budgétaire et plus spécifiquement par manque de personnel qualifié que la réalisatrice succomba. Ils retrouvèrent deux boîtes de balles dans le coffre où l'arme avait été stockée. Elle avait tiré le mauvais lot.

L'enquêteur dormait mal ces derniers temps. La thèse de l'erreur commise par la réalisatrice elle-même devenait la plus plausible. Elle était reprise en boucle par l'ensemble des médias. Une enquête administrative pour négligence était en cours auprès de la société de production qui criait au scandale. Certes, cela n'était pas normal que la réalisatrice se soit attribuée la responsabilité de l'arme, mais toutes les preuves convergeaient sur le fait que personne n'avait été sollicitée sur le sujet. Elle s'était arrogée pour une raison indéterminée l'octroi de cette mission dangereuse qui lui fut d'ailleurs fatale. Parallèlement, l'acteur-réalisateur se remettait plutôt bien de ces péripéties. Il avait été surpris par des paparazzi dans des soirées mondaines aux bras de pulpeuses amazones qui, selon ses dires, avaient la vertu de lui remonter le moral dans une période difficile que son médecin qualifiait de dépression post-traumatique. Sans ses écarts de conduite, il aurait été probablement totalement épargné par le tsunami médiatique autour de cette affaire. Cela perturbait fortement l'enquêteur. Apparemment, il n'y avait que lui que cela dérangeait.

Le serveur parut surpris des questions très intrusives de l'enquêteur sur cette fameuse soirée où la réalisatrice et l'acteur réalisateur avaient diné dans le cadre du projet de film. Par deux fois, il redemanda la carte de police de son interlocuteur qu'il soupçonnait être un journaliste à l'affût d'un scoop quant à la relation supposée entre eux. Le serveur confia finalement son ressenti de fin de dîner où tout semblait séparer les deux professionnels comme s'ils avaient eu une dispute et qu'ils ne se reverraient jamais. Pourtant le ton n'était jamais monté, aucune incartade entre les deux, juste une crainte respective sourde et muette qui s'est installée comme un mur infranchissable. Une chape de plomb mentale avait liquéfié les deux visages qui rejetaient une forme de dégoût respectif et maîtrisé. Il fallait cependant mettre des réserves à son ressenti car ils s'étaient par la suite mis d'accord pour réaliser le film ensemble. Peut-être que tout cela n'était en fait que le fruit de son imagination.

Le juge hésita. La requête de ce jeune policier paraissait incongrue et surtout une bombe à retardement si cela venait à être repris par la presse. Il souhaitait fouiller l'appartement de la réalisatrice. Il était très intrigué par la relation de cette dernière avec l'acteur réalisateur. Si cette recherche ne donnait rien, il avait promis , afin d'inciter le juge à accepter sa demande, de qualifier et donc de classer l'affaire sur un accident avec négligence où le seul responsable direct était de toute façon impossible à poursuivre, puisqu'il s'agissait de la victime elle-même.

Dans la boîte rose typique des jeunes américaines pubères, caché sous un tas de pull en laine élimée qui a priori n'avait plus d'autre fonction que de dissimuler l'écrin, il retrouva un journal intime qui se terminait brutalement par un coup de crayon rageur sur une date, sur laquelle il allait devoir investiguer et un vieux téléphone portable que la réalisatrice avait conservé pour une raison qu'il allait découvrir.

Cela faisait plus de dix fois qu'il visionnait la vidéo retrouvée dans le portable de la réalisatrice quand elle n'était encore qu'une adolescente. Il recherchait le moindre détail pouvant révéler l'identité de ces hommes. Il n'y avait forte heureusement pas de délai de prescription pour ce genre de crime. Il retrouverait ces ordures. Il se le jurait. Les images étaient insoutenables. A chaque fois cela le retournait. Dans l'émotion de l'instant, il se savait tout à fait capable de les abattre lors de leur arrestation. Les yeux luisants de haine et de tristesse tant l'impuissance le gagnait, il eut alors un choc qui stoppa net toute velléité de pensée rationnelle. Il zooma au maximum l'image sur l'arme que les individus s'échangeait comme un symbole de leur virilité en chevauchant l'adolescente. La large rayure sur le côté droit de la crosse ne pouvait être une coïncidence. Il en était certain, c'était le Colt prêté par le plouc du ranch.

Les véhicules de police foncèrent vers le ranch à une vitesse vertigineuse. Toutes les patrouilles à proximité furent mobilisées pour une arrestation musclée suivie en direct par les hélicoptères dépêchés par les médias suite à la fuite de l'information. Les motifs de l'arrestation circulèrent rapidement. Un traitement particulier sera fort probablement réservé à cet ordure. Le bon père de famille, riche propriétaire terrien, amateur de films patriotiques allait passer un sale quart d'heure entre les mains des policiers décidés à faire remonter rapidement la vérité sur cette affaire. L'interrogatoire dura des heures. Le suspect totalement nu dans la salle d'interrogatoire ne collait pas aux images de la vidéo. Mais l'affaire rebondissait. Le regard hagard, épuisé et lui-même complètement écœuré par les images insoutenables visionnées de force durant l'entretien, le propriétaire du Colt révéla le nom du vendeur de l'arme, pourtant achetée sur le marché noir, avec le risque non négligeable de représailles. Il assumerait.

L'intervention fut beaucoup plus compliquée et les échanges de feux firent un tué au sein du gang impliqué et deux blessés parmi les policiers. La vipère, le chef identifié, lâcha rapidement le morceau. Ses gros bras et son corps tatoué de la tête aux pieds ont cependant vite fait comprendre à l'enquêteur qu'il ne pouvait être l'un des violeurs. Il raconta alors comment ce vieil hibou malingre, le fixant de l'œil droit, un bandeau noir cachant l'œil gauche, l'avait abordé, puis donné un gros paquet d'argent pour une mission que même un cloporte comme lui, lui avait-il ironiquement craché à la figure, pouvait réaliser. La liasse de billets l'invita à ne pas répondre à la provocation. Le vieux partit aussi vite qu'il était arrivé comme un fantôme disparaissant dans le brouillard. L'enquêteur désespérait. Encore un cul de sac, comment retrouver ce vieil inconnu qui a priori jouer un rôle essentiel dans cette affaire ? Il s'apprêtait à sortir de la salle quand la vipère l'interpella. Avec un air goguenard, ce dernier détacha la clé qui pendait à son cou. Il la remit à l'enquêteur hébété. Selon lui, le vieux avait prédit que les flics allaient venir à lui, tout au moins, s'ils n'étaient pas trop cons. Quand ils l'interrogeraient, il devrait leur dire que cette clé appartenait au Borgne. Pour découvrir son secret, il fallait se rendre à son domicile. L'adresse avait été gravée sur la clé.

Cette fois-ci l'enquêteur se rendit seul à l'adresse indiquée par le Borgne. Quand il ouvrit la porte, une odeur rance émanait de la pièce principale. Il ne fut guère étonné de retrouver le cadavre du Borgne dans un vieux derby élimé. Un sourire ravageur masquait la mort sur ce visage cadavérique. Une pochette en cuir remplie de vieux papiers surannés traînait au sol. Il prit les documents entre ses mains. Il sentit que de ces feuilles sortirait l'exceptionnel. Il ne fut pas déçu. Elle racontait la vie d'un tueur à gages qui exerçait son métier depuis des lustres. Son génie et sa marque de fabrique, celle qui avait fait qu'il ne s'était jamais retrouvé dans les radars de la police, était qu'il avait développé une méthode particulière. Le commanditaire tuait lui-même sa victime. Ce dernier ne savait jamais comment, ni quand. La seule constante, c'était que le Borgne réussissait toujours à faire en sorte que son commanditaire ne soit jamais inquiété par la justice. Ou parce qu'il faisait disparaître le corps, ou parce qu'il transformait le meurtre en accident . Des pages entières expliquaient ces incroyables scenarios qui amenaient les morts violentes toutes plus improbables les unes que les autres, à l'insu des commanditaires bluffés qui pour la plupart, devaient vivre avec ce terrible secret jusqu'à la fin de leur jour.

Il tomba alors sur la dernière commande. Elle parlait de la réalisatrice et de l'acteur réalisateur. L'histoire était juste incroyable.

Ce fameux soir où ils dinèrent ensemble, au moment du dessert, le serveur sans le savoir venait de sceller leur destin. En débarrassant la table, il fit envoler la serviette de la réalisatrice jusqu'aux pieds de l'acteur. Tout deux réagirent vivement et spontanément pour la ramasser. L'œil de la réalisatrice tomba alors sur le poignet de l'acteur et plus particulièrement sur les initiales en lettres gothiques gravées sur le verso jusqu'alors inapparent de sa gourmette en or. Son sang se glaça immédiatement. Tous ces sens furent en alerte. Des angoisses enfouies dans son inconscient resurgirent aussitôt. Son regard à lui plongea dans le décolleté d'un coup béant, ricochant sur le sein gauche qui apparaissait dans toute sa splendeur. L'enchantement ne dura que quelques secondes. Ce tatouage si original en forme de double papillons inversés rouvrit les portes d'un monde d'ombres. Il fut pris d'un vertige abyssal. Quelque chose de profond qu'il sentait nauséabond remontait en surface sans qu'il ne sut expliquer réellement pourquoi. Le mal-être était installé entre ces deux personnes dont les bas fonds remontaient de manière inopinée. Il fallait qu'ils soient seuls, qu'ils retournent auprès de leurs démons. La soirée était terminée.

La suite, l'enquêteur la devina. Il continua sa lecture

Ils comprirent tous les deux que le destin ne les avait pas épargné

Chose improbable, le Borgne reçut le même jour deux appels.

D'abord la réalisatrice qui lui envoya la vidéo enregistrée lorsqu'elle avait à peine seize ans. On y voyait ces corps d'hommes sans que les visages jamais n'apparaissent, abusaient chacun leur tour un corps frêle à tout jamais meurtri, le sien. Elle avait retrouvé l'un de ses bourreaux et voulait l'éliminer.

Puis l'acteur qui envoya la photo de la réalisatrice. Elle l'avait probablement reconnu. Elle risquait de révéler un scandale qui non seulement allait l'emmener tout droit en prison mais aussi compromettre la carrière d'un grand magnat de la presse et celle d'un homme politique en pleine ascension. Il fallait la faire disparaître urgemment.

Le Borgne , tueur à gages, fut bien malgré lui, leur confident. Tous deux s'épanchèrent sur les détails, expiant ainsi un passé douloureux et honteux. Le Borgne devenait le seul témoin de cette sordide histoire.

Au crépuscule de sa vie, il avait toutes les clés en main pour imaginer le scénario parfait , l'œuvre d'une vie où chaque commanditaire allait tuer lui même sa cible devant les yeux de la planète entière. Seule différence à sa routine meurtrière, cette fois-ci , c'était sa postérité qu'il allait mettre en scène. Il allait donc se découvrir.

Ce Colt virevoltant entre les mains des violeurs fut le point de départ de son scénario diabolique. Il suffisait de le récupérer et l'affaire était réglée. Idée simple et géniale. L'infime détail qui reliera les évènements pour faire jaillir le génie de son œuvre.
Voler le Colt chez ce magnat de la presse fut enfantin, il ne s'était d'ailleurs peut-être toujours pas rendu compte de sa disparition. Dégât collatéral, il finirait en prison tout comme le politique propre sur lui, mais ça, le Borgne s'en foutait.
C'était le Borgne qui avait demandé à la vipère de vendre le Colt à ce plouc de propriétaire terrien rencontré par hasard dans un bar où ce dernier se vantait de détenir une belle collection de pistolets et fusils anciens.
C'était le Borgne qui avait sollicité la réalisatrice à s'occuper elle-même du Colt pour le besoin du film, à louer celui du plouc, à le charger avec des balles réelles, à ranger les deux boîtes dans le coffre. Il lui avait dit que l'arme avait été trafiquée et que le coup se retournerait contre l'acteur qui ne s'en remettrait pas. Elle ne pouvait que faire confiance au Borgne.
C'était le Borgne qui lui avait dit que l'hypothèse de l'accident serait retenue par un mauvais concours de circonstance et que dans le pire des cas, des négligences seront révélées.

L'acteur réalisateur a abattu la réalisatrice. Son contrat avec lui avait été exécuté...

Pendant que l'enquêteur poursuivait sa lecture, les chaînes d'informations en continu révélaient le scandale d'un viol collectif sur une mineure droguée resurgi du passé. Les suspects étaient trois personnalités du monde des médias, de la politique et du cinéma, dont l'acteur réalisateur qui ne souhaitait pas s'exprimer sur ces accusations. Il s'était retiré dans sa villa pour fuir la pression médiatique.

... C'était le Borgne qui avait envoyé à la presse le témoignage de la réalisatrice et les aveux de l'acteur.

L'enquêteur eut à peine fini sa lecture sur la manière dont la réalisatrice allait tuer sa cible, que la police retrouvait l'acteur pendu dans son garage au milieu de ses bolides. Il n'était pas en mesure de supporter un tel scandale. Ce fut avec l'image de ce magnifique sein découvert qu'il mourut exactement comme le Borgne l'avait prédit.

La réalisatrice avait poussé son bourreau au suicide. Le Borgne venait d'exécuter son dernier contrat.
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