Le borgne

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Je suis borgne depuis mon enfance !
A cause de ce con de Monsieur Barbasse, mon instituteur de CM1. Je l'entends encore affirmer d'un ton péremptoire, l'index levé, avec un petit sourire condescendant au coin des lèvres : « Au royaume des aveugles les borgnes sont rois. »
Tiens, prends-toi ça dans la tronche !
Merci Monsieur Barbasse ! Grâce à toi je me suis toujours senti borgne.
Nous étions, pour beaucoup, fils de mineurs ou de sidérurgistes. Il y avait aussi, dans la classe, des enfants d'employés, de petits commerçants, de petits fonctionnaires... Petits, oui. Petit peuple industrieux dans une petite ville industrielle. Petites gens que le maître, comme on l'appelait, considérait assez peu évoluées.
Alors, même si le journal local, les emballages alimentaires et la persévérance de ma mère m'avaient permis de savoir déjà lire à la maternelle, et même si, depuis le cours préparatoire, j'avais toujours été le premier de la classe, je pensais ne pas en avoir grand mérite. Juste la veine de voir d'un œil, au milieu de mes copains « aveugles »...
D'ailleurs quand le père Ficheur, directeur de l'école, se pointait dans la classe pour distribuer les dossiers de demandes de bourses à ceux qui auraient la chance d'entrer en 6ème, il ne pouvait pas s'empêcher d'ajouter avec dédain : « Ah ! encore de la confiture pour les cochons ! ».
Merci à toi aussi, père Ficheur ! Sans doute croyais-tu que cette métaphore permettrait à des gosses d'ouvriers de se construire une superbe image de soi ! Pauvre imbécile !
Comme l'était, du reste, ton copain Duvergé qui nous terrorisait, le sourire aux lèvres, avec un plaisir touchant au sadisme. Je me souviens de ce pauvre Bastien qui s'était trompé dans une division et qu'il avait empoigné, soulevé et frotté sur le tableau pour effacer sa faute, de toute sa petite personne terrorisée et comment il l'avait laissé retomber sur l'estrade, disloqué, honteux, la figure et les habits maculés de craie.
A croire que transmettre votre peu de savoir par la terreur était votre credo ! Combien d'enfants avez-vous esquintés ?
Et dire qu'aujourd'hui il existe des voix pour proférer des « Ah ! Ca rigolait pas à cette époque ! Il y avait de la discipline au moins ! On laissait pas les gosses faire n'importe quoi comme maintenant ! Mais croyez-moi, personne n'en est mort. Ca les a pas empêchés de devenir grands et forts ! »
Pas si sûr, mon cochon, pas si sûr ! Ils sont restés en vie aux yeux du monde, ça oui. Mais qui peut seulement imaginer ce que l'on a tué au plus profond de certains d'entre-eux ?
Pour ma part, en fin de compte, je ne m'en suis pas trop mal sorti. J'ai fait les choses plus ou moins comme tout le monde, suivant un chemin sans grande originalité. J'ai fait le même métier que les Barbasse, Ficheur ou Duvergé. Peut-être moins bien que d'autres, mais sûrement bien mieux qu'eux. Pour le coup, les aveugles c'étaient eux ! Alors que beaucoup avançaient dans la plaine, dans tout ce que j'ai entrepris, j'ai pu gravir quelques collinettes. Sans jamais m'attaquer à la montagne ni atteindre de grands sommets. Plus haut et moins haut à la fois. Quelque part entre les deux. Comme un borgne quoi !
Comment la parole entendue dans l'enfance peut laisser son empreinte ! Profonde et durable. Parfois indélébile. Comme un tatouage. Une marque au fer rouge à jamais incrustée dans la peau. Gravée là, juste sous les cheveux. Partie du corps. Fragment d'identité.
Oh ! J'ai ma part de responsabilité dans tout ça. « Peut mieux faire » écrivaient parfois certains de mes professeurs sur mes bulletins. Je ne sais pas si cette appréciation toute faite correspondait à la réalité ou si elle révélait un manque d'inspiration ou de perspicacité de leur part, car j'avais alors l'impression de m'appliquer à être bon élève. C'est peut-être devenu plus ou moins vrai ultérieurement, à l'âge adulte. J'aurais pu en vouloir et me battre davantage. Je me suis contenté de peu. Mais quelle grande ambition pouvais-je avoir ? Monsieur Barbasse l'avait si souvent répété : quoi qu'il fasse, le borgne ne pourrait jamais surpasser que les aveugles. Alors à quoi bon me battre ? Parmi les voyants c'était peine perdue !
Et puis, je n'ai de goût ni pour le combat ni pour la compétition. Je n'aime pas forcer les choses, préférant souvent renoncer. Défaut ? Qualité ? Je ne l'ai jamais su mais je suis ainsi. Tout au long de ma vie, j'ai livré tant de fois mes désirs au renoncement que j'ai fini par m'y habituer.
Qu'est-ce qui rend plus heureux ? Conquérir ou bien se satisfaire de ce qu'on a ? Question difficile. Faux problème sans aucun doute et surtout sans réponse absolue...

Troublé, complètement absorbé, dévoré par ses aporétiques pensées, Marco avait perdu tout contact avec la réalité qui l'entourait. Il ne sentait plus ni ses jambes ni son corps. La bête leur résistait de plus en plus et combattait leur moindre effort. Les ardeurs conquérantes du départ avaient maintenant cédé la place à de paralysantes douleurs. Le souffle court, les poumons en feu, le cœur tambourinant du fond de sa cage, la sueur qui lui brûlait les yeux, rien n'allait plus ! Il fallait, coûte que coûte, se libérer de cette souffrance devenue insupportable. Il s'apprêtait à renoncer. Une fois encore ! Quand la voix de Filou le tira de son cauchemar : « Qu'est-ce-que tu fous, bordel ? Je te sens plus ! J'appuie comme un taré et j'ai pas de retour ! On n'y arrivera pas si ça continue comme ça ! »
Son vieux pote le rappelait à l'ordre et sa voix avait les accents d'un appel au secours.
« J'ai plus de jus mon Filou ! J'en peux plus ! parvint-il à articuler dans son essoufflement.
- Oh ! Nooon ! Pas si prêt du but ! On peut pas déserter maintenant! Qu'est-ce que tu crois ? J'en chie moi aussi  ! Mais on s'est fait une promesse, non ? Allez ! Tiens bon Marco ! On a fait le plus gros. C'est pas le moment d'abandonner ! »
En effet, cela faisait déjà un sacré bout de temps qu'ils avaient vaincu les difficiles tronçons de la forêt et dépassé le chalet Reynard. Un bon bout de temps que Marco avait en ligne de mire l'observatoire monumental et sa fameuse antenne qui donnent à ce sommet, comme une cerise sur le gâteau, sa silhouette, reconnaissable entre toutes à l'échelle de la région. Ils avaient franchi la stèle dédiée à Tom Simson, mort d'épuisement dans cette même ascension. Ils venaient de passer au Col des Tempêtes et même si la caillasse, tout autour d'eux, réverbérait la chaleur d'un soleil accablant, ils n'étaient plus, malgré tout, qu'à un kilomètre du but... Filou avait raison : arrivés jusque là, ce n'était vraiment pas le moment de flancher.
Filou ressentait tout mais il ne voyait rien. Il avait perdu la vue à la suite d'un glaucome détecté tardivement. Son quotidien était devenue difficile mais il avait une telle soif de vivre, il dégageait une telle énergie, un enthousiasme si contagieux qu'il avait réussi à entraîner Marco dans cette aventure inouïe. Jamais, sans la volonté de son vieil ami, sans son courage et sa ténacité, jamais, au grand jamais, Marco n'aurait osé s'embarquer dans un projet aussi extravagant. Il s'en sentait incapable. Et pourtant, aujourd'hui, lui qui vouait à la pratique du vélo un intérêt plus que réservé, tant le derrière de sa personne souffrait, au bout de peu de temps, de cette chevauchée mécanique, il se retrouvait là, avec son vieux Filou aveugle, devenu ses yeux, écrasant de tout son poids les pédales du tandem qui unissait leurs efforts, avec l'espoir de vaincre ensemble un sommet que chacun d'eux était incapable d'atteindre seul, celui du Mont Ventoux.
Alors qu'à bout de forces il s'apprêtait à jeter l'éponge, dans un sursaut d'amour propre, il se ressaisit soudain, vivifié par le courage extraordinaire de son ami et résolu d'honorer la promesse qu'il lui avait faite de le guider jusque là-haut. Mettre pied à terre, descendre maintenant de la machine infernale eût réduit à néant des mois de préparation, d'entraînement, d'engagement et d'espoir. Il ne pouvait pas lui faire ça. Il se devait d'aller au bout.
De tous ceux que Filou et Marco avaient parcourus sur leur double monture, leur procurant un sentiment de liberté aussi intense que celui des premiers vacanciers tandémistes de l'été 1936, de tous ceux avalés par tous les temps et dans toutes les conditions, lors de leurs pariades cyclotouristiques plus d'une fois harassantes, le dernier kilomètre fut le plus terrible qu'ils leur eût été donné de rouler ensemble. Les yeux de Marco, ces yeux si nécessaires à Filou et à leur entreprise, ne voyaient plus la route qu'au travers d'un brouillard de sueur brûlante. Ses muscles tétanisés de douleur ne répondaient plus que par nécessité. La bécane géminée titubait, telle une vieille pochetronne au bord de l'effondrement. Les deux forçats étaient debout sur leurs pédales, pesant sur elles de tout leur corps, et l'on pouvait deviner, de temps en temps, dans un souffle haletant, un filet de voix, celle de Filou qui murmurait : « Lâche pas... Marco ! Surtout... lâche pas ! On arrive ! On arrive ! »
Quelques minutes plus tard, malgré la souffrance, exténués, sous les applaudissements de leurs familles et amis venus les attendre pour partager leur exploit, les deux compères descendaient de leur tandem devant le panneau portant l'inscription « Sommet Mont Ventoux 1912 m ». Certes, Marco avait été les yeux de son ami, mais c'était surtout grâce à l'incroyable ténacité de Filou qu'ils avaient réussi à vaincre ensemble le mythique géant de Provence. Et le plus handicapé des deux n'était peut-être pas celui que l'on croyait.

Aujourd'hui, dans le petit royaume où il règne depuis son enfance, juste au dessous de ses cheveux désormais grisonnants, le borgne n'est plus roi car un aveugle a pris sa place...Et il en est heureux...
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Felix Culpa · il y a
Un très beau texte, plein d'humanité. Il mériterait d'être lu de tous.
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Ratiba Nasri · il y a
Un texte magnifiquement pensé et bien construit qui m'a beaucoup émue. C'est vrai que certaines remarques blessantes peuvent laisser des traces indélébiles dans le cœur et dans l'esprit. Les parents, les professeurs... doivent prendre conscience que la construction d'un enfant passe par l'encouragement et la méthode douce. La chute est superbe et pleine d'espoir, comme j'aime ! Merci pour ce bon moment de lecture.
Une invitation à lire ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci d'avance.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un texte très émouvant. On ne peut qu'être révolté au début par ces adultes assassins mais l'aventure humaine finale nous remplit de joie !
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Marie · il y a
Maîtres ou parents inconscients et tous ces Mozart assassinés ! La 1ère partie de votre texte m' a chagrinée car j'ai beaucoup aimé l'école et les études. Belle ré-interprétation du proverbe, belle leçon d'amitié, de courage et de dépassement de soi au Ventoux. Il faut du talent pour faire percevoir de si fines émotions !
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Koradock · il y a
Je vous remercie pour ce commentaire élogieux.
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Pabauf · il y a
Magnifique parabole... Moi qui ai en général plutôt tendance à penser qu'au royaume des aveugles le borgne est mal vu, ce genre de texte me réconcilierait avec l'humaine nature dans laquelle, avec un regard acéré, Koradock sait trouver des Filou qui existent malgré tous les Duverger, Ficheur, Barbasse du monde.
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Koradock · il y a
Merci, Pabauf, pour ce gentil commentaire.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire en hommage au courage et à la solidarité ! Bravo ! Mon vote !
Je vous invite à venir lire et soutenir, si vous l’aimez, mon “Soleil automnal” qui
est en Finale d’Automne 2017. Merci d’avance et bonne journée!

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Pascal Depresle · il y a
C'est beau, puissant, c'est fort. Une belle découverte, avec bien peu de voix, ce que je trouve étonnant. Vous méritez mieux. A l'occasion, et sans engagement, n'hésitez pas à poussez les portes de mon univers. Merci.
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Koradock · il y a
Merci (tardif) pour ce gentil commentaire. N'aimant guère la compétition, je ne propose plus mes textes aux concours organisés ici car ils induisent, chez certains, des comportements qui ne sont pas à mon goût. J'en paie donc le prix : étant peu visibles, mes textes sont peu lus. Mais je m'en accommode car le plaisir, sans arrière pensée, devient la seule valeur en jeu.
J'ai beaucoup aimé ton "Gamin".

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Pascal Depresle · il y a
Je préfère la réponse avec le "tu' plutôt que le "vous". Je l'avoue sans honte, j'aime être lu pour partager, commenter, échanger, et malheureusement il faut de la visibilité.
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Koradock · il y a
Excuse-moi pour l'envoi de deux réponses. Je pensais avoir fait une fausse manip et avoir effacé la première d'où une re-rédaction, de mémoire, de la seconde. Je viens de supprimer le doublon.
Je comprends très bien et partage avec toi l'envie d'être lu. Mais j'ai pu constater que, dans le cadre des concours, les visites et commentaires sous les textes en compétition sont parfois davantage motivés par l'espoir d'un retour sous forme de vote que par un réel intérêt pour le texte. On peut alors se poser la question de la sincérité des commentaires. Et puis, comme je l'ai dit par ailleurs, je préfère de loin l'esprit de coopération à celui de compétition, à moins que cette compétition ne se fasse envers soi-même. Ce qu'illustre, il me semble, la présente nouvelle.
Mais loin de moi l'idée de jeter une quelconque pierre à ceux qui participent aux concours. C'est aussi comme cela que j'ai débuté sur Short. Cela donne l'occasion aux lecteurs de découvrir de nombreux talents. Et c'est tant mieux. Mais cela ne me correspond tout simplement pas.

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Elena Hristova · il y a
Vous devrez faire partie de ces borgnes magiciens qui enchantent les lecteurs par la beauté poignante de leurs écrits. En plus vous écrivez sur des sujets qui me tiennent à coeur à force d'avoir vécu moi-même des situations similaires à celles que vous décrivez. Et la ronde des enfants esquintés se poursuit encore aujourd'hui, malheureusement. Le royaume des borgnes est remplis de petits sujets malheureux en quête de lumière.
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Koradock · il y a
Vous dites vrai, malheureusement. Cependant, nous pouvons tous devenir ce Marco qui sait réparer.
Merci (un peu tardif) pour votre lecture et votre gentil commentaire.

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Fred Panassac · il y a
Quelle belle illustration du courage et de la solidarité ! Marco grâce à Filou a pu surmonter des blessures morales qui, reçues dans l'enfance, marquent pour la vie. Merci pour cette histoire exemplaire racontée avec panache.
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Koradock · il y a
Peu présent sur SE ces derniers temps, je ne vous répond qu'aujourd'hui en vous remerciant pour votre passage et votre commentaire.
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JACB · il y a
Le début m'a beaucoup chavirée, moi à qui au contraire les enseignant(e)s ont tendu la main pour me propulser un peu mieux socialement que mes parents. L'école m'a tout apporté et m'a donné le goût de ce métier...La violence des mots est toute aussi redoutable que les coups, la suite de votre histoire lui fait un joli pied de nez, ce n'est que justice. Merci Koradock pour cette belle page de vie dont la générosité et le courage me touche.

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