Le Boomerang

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Né en 1989, dans une petite ville de l'ouest Algérien, diplômé en économie, sportif, discipliné, ambitieux, amoureux de la nature, fasciné par l'âme humaine, je me passionne très tôt pou  [+]

Adam avait vingt ans, quand il s'est enrôlé dans l'armée. Il menait une vie paisible, venait de finir ses études et s'apprêtait à emménager avec la femme de sa vie, Lili. Un soir en rentrant à la maison, il trouve une lettre qui lui était adressée. Le pays était en guerre sur des terres lointaines, et sa patrie avait besoin de ses enfants. Une semaine plus tard il avait le crâne rasé et portait l'uniforme, prêt à défendre les couleurs du drapeau. Six années sont passées depuis ce jour là, un mariage entre deux déploiements et le voilà de retour.
Son corps est revenu mais sont âme est restée là-bas, perdue sous le moisi dédale, de ces corps entassés, ensanglantés, déformés par la haine et la brutalité des affrontements. Non il n'a pas oublié, comment oublier cet art abject qu'est l'art de la guerre, où l'homme puise dans ses entrailles et met son génie au service de la terreur, de l'horreur et de la mort.
La joie des premiers jours, des retrouvailles, le manque ont fait qu'Adam a oublié pour un temps toutes les atrocités qu'il a pu voir. Il aimait sa femme, il l'aimait de tout son cœur, et elle l'aimait à en perdre la raison. Depuis qu'il était là, elle ne cessait de se démener pour le gâter, lui faire plaisir. Elle a aussi remarqué qu'il ne lui faisait pas l'amour comme avant, quelque chose avait changé, pas en terme de fréquence, sur ça on pouvait compter sur lui, mais il n'était plus aussi doux et tendre qu'avant, il était le seul à prendre du plaisir. mais ça ne l'affectait pas plus que ça, le plus important c'est qu'il était à ses cotés!
C'était quelqu'un de très actif, en quelques jours seulement, il a réparé tous les robinets qui fuitaient, les poignées cassaient, les portes qui grinçaient. L'oisiveté était pour lui le pire des supplices, le bricolage l'occupait au grand bonheur de sa dulcinée.
Quelques semaines passèrent, quand son père l'a appelé :
-Allô! salut fiston
-Salut papa, comment vas tu?
-ça va tranquille, et toi?
-Je respire.
-Encore heureux... Dis! j'ai besoin de toi à la boite, pour gérer les affaires, je n'ai plus la force d'avant, je veux prendre ma retraite, je...
Adam ne l'a pas laissé finir
-Je commence quand?
-Viens demain si tu le souhaites ! répondit son père, un peu déconcerté. il savait que son fils détestait le travail de bureau, il s'attendait à de rudes négociations, mais là il n'y avait rien à négocier.
-D'accord j'y serai.
-Parfait, passe le bonjour à Lili.
-Passe le bonjour à maman.
Le lendemain, comme à son habitude, Adam s'est levé tôt, se rendit au siège de l'entreprise. La réceptionniste lui a demandé : - Je peux vous aider?
La jolie blonde aux yeux clairs ne le connaissait pas.
-Vous êtes nouvelle vous ?! je viens voir le patron.
-C'est de la part de qui ? lui répondit elle un peu énervée par la remarque qu'il venait de faire...après deux ans on l'appelait encore la nouvelle.
-Son fils.
D'un coup elle s'est redressée, elle était presque au garde à vous
-Ah ! c'est vous Adam..euh Monsieur...désolée je ne vous ai pas reconnu. Votre père ne tarit pas d'éloges à votre égard. Montez, il vous attend dans son bureau.
-Merci. Adam s'est dirigé vers l'ascenseur un peu troublé par la beauté de la petite nouvelle.
Dans l'ascenseur Adam réfléchissait à une façon un peu théâtrale pour rentrer chez son père.
-Il parait que t'as parlé de moi à ta réceptionniste ! dit il en poussant la porte du bureau.
-Ah! mon fils, t'es un héro de guerre maintenant.
-Les héros meurent à la guerre papa.
- Tu t'es levé du mauvais pied à ce que je vois. Allez viens, on va faire le tour des autres bureaux.
Adam et son père ont visité tout les services de l'entreprise, il connaissait presque tout le monde; plus jeune, il venait souvent , il a même fait son stage de fin d'études dans le service marketing.
En repassant devant la réception, Adam a regardé en direction de la réceptionniste qui l'observait à la dérobée, elle avait l'air d'une gamine avec ses gestes maladroits, mais il la trouvait assez mignonne, elle lui rappelait une femme qu'il a connu quand il était là-bas, avec le même regard enfantin. Elle s'appelait Mirka, une jolie veuve, éprit du jeune officier qu'il était, chétif et qui portait très mal son uniforme; elle a rendu son séjour un peu moins désagréable qu'il n'était.
Soudain son père le sortit de sa rêverie, "fiston, tu vas m'accompagner les six prochains mois, après ça, je te laisse les rennes."
-Monsieur, oui monsieur, dit Adam d'un air moqueur.
Sur le chemin du retour, il n'a cessé de penser à Mirka, qu'est elle devenue ? pense-t-elle encore à lui ?
Elle lui paraissait comme un souvenir très lointain, il n'a pas pensé à elle depuis qu'il est rentré, quand il est avec Lili plus rien n'existe, plus rien n'a d'importance, elle est son premier amour, l'élue de son cœur.
Le lendemain, il est resté un peu tard au bureau, il voulait revoir les bilans de l'entreprise et il n'a pas vu l'heure passer. Quand il est sortie, le parking était déjà vide, il n'y avait que son SUV et une petite citadine un peu plus loin, en passant devant, il a reconnu la réceptionniste, il s'est approché :
- ça va ?
-non, la voiture ne veut pas démarrer.
-Oh! elle a l'habitude de tomber en panne.
-C'est la première fois
- Vous avez appelé une dépanneuse ?
-Pas encore
-Venez je vous dépose et on appellera une dépanneuse en route
-Vous êtes sur ? ça ne vous dérange pas ?
-Du tout
-C'est vraiment gentil, merci.
En chemin Adam a appelé une dépanneuse, un vieux pote à lui avait un garage, le meilleur de la région.
-C'est quoi votre nom déjà ? demanda Adam, pour donner les renseignements au mécanicien
-Aînesse
-C'est un joli nom.
-Merci ! je suis vraiment désolée, je suis gênée.
-Ce n'est rien, c'est sur mon chemin.
-Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans vous !
-Appeler une dépanneuse par exemple ! On peut se tutoyer si tu veux, on a presque le même âge donc...
-Si tu veux oui.
Ils ont papoté une bonne demi heure, avec tout les bouchons qu'il y'avait. La guerre l'impressionnée, elle voulait tout savoir, comment c'était ? les combats ? la vie de soldat au front ? elle aimait les hommes en uniforme. Adam détestait parler de ça, il la trouvait immature, il ne comprenait pas comment pouvait elle aimer la guerre, le sang, la mort ? pour lui, ce qu'il y'avait d'impressionnant dans la guerre, c'est le nombre de ses morts.
Adam a trouvé dans son nouveau travail une échappatoire, une occupation, un moyen pour enterrer les démons d'un passé récent, il lui arrivait de se réveiller en plein milieu de la nuit en sueur, le cœur battant à toute allure, ses souvenirs refaisaient surface, il sentait comme si le sang chaud coulait encore sur ses mains, le sang de ses ennemis, le sang de ses frères d'armes qui n'ont pas eu la chance de revenir, de revoir le crépuscule à l'horizon et la nuit couvrir leur patrie de ses étoiles, la chance d'écouter le chant des oiseaux, de serrer contre leur cœur l'être aimé, ou tout simplement la chance de dire au revoir. Alors le sommeil fuyait ses paupières, il ne pouvait plus se rendormir.
Il est devenu distant, Il sortait très tôt le matin et ne revenait que tard le soir, ne parlait que très peu, souvent sur la défensive. Lili a eu des soupçons, pourquoi a t-il changé ? où est partie sa tendresse, sa bonne humeur ? Il n'était plus le Adam qu'elle avait connu. Elle a commencé à épier tout ses faits et gestes, son pc portable, son Smartphone, elle a même cherché dans ses poches à la recherche d'un ticket de restaurant ou d'un bon d'hôtel, le mutisme et la froideur de son mari l'ont fait faire des choses qu'elle ne pensait pas être capable de faire.
Plusieurs mois sont passé et Adam avait toujours le même regard vide, sans vie, sans désir pour elle. Lili ne se doutait pas des tourments de son mari, du combat interne qu'il menait contre l'abîme, contre ce qu'il y'avait de plus sombre en lui. Il n'était en vie que grâce à elle, c'est à elle qu'il pensait quand il était au fond des tranchées, mille fois il avait souhaité la mort tellement c'était dur, mais c'est pour elle qu'il était revenu. A chaque fois il aurait voulu avoir le courage de le lui dire, tout lui avouer, lui crier sa douleur, mais il ne savait pas comment faire, il avait perdu le mode d'emploi.
Elle était sûre que son mari la trompait et avait la ferme intention de découvrir avec qui. Elle avait déjà vu le nom d’Aînesse s'afficher sur son téléphone, elle a feint ne rien remarquer, mais le simple fait d'y penser l'empêchait de trouver le sommeil.
Un jour, Adam est rentré tard, comme à son habitude, il ne se doutait pas qu'une mauvaise surprise l'attendait à l'intérieur. Quand il a franchie la porte du salon, il est resté figé tel une pierre, une sculpture grecque, il n'arrivait plus à bouger, ni même à prononcer le moindre son, il n'en croyait pas ses yeux, assise face à Lili, Mirka.
Au début il ne l'avait pas reconnu, il aurait souhaité que ce ne soit pas elle, il aurait souhaité qu'elle soit morte dans son bled sous les décombres d'une maison tombée en ruine par les bombardements. mais non, c'était bien elle et il n'était pas au bout de ses surprises, en avançant encore un peu, il l'a vu, ce petit bout de chair qui remuait sur le fauteuil, elle n'avait pas besoin de parler, rien qu'en le voyant Adam avait compris, il avait ses yeux. Pendant ce temps, Lili observait la scène, silencieuse, les yeux remplis de larmes, dès qu'elle a vu la réaction d'Adam, elle a confirmé ses soupçons, pendant des heures, elle espérait s'être trompé,
que c'était juste un malentendu, maintenant il n'y avait plus de doute possible. Elle s'est levée avec le peu d'énergie qui lui restait, elle l'a regardé au fond des yeux, sans rien dire, pas même un mot, et elle est partie, à tout jamais.
Il savait que c'était la dernière fois qu'il la voyait, qu'elle n'allait pas revenir. Il aurait dû peut être la retenir, la prier de l'écouter, mais il n'en avait pas la force, c'est à peine s'il pouvait affronter son regard. A ce moment précis, il savait déjà qu'il venait de tout perdre, de tout briser... Et s'il avait parlé, aurait il pu lui expliquer que c'était un mal nécessaire dans l'état où il était réduit pendant la guerre, son instinct primaire avait pris le dessus sur la morale et les bonnes mœurs ; cette veuve était pour lui le seul exutoire, que c'était les seuls moments où il se sentait vivant et que la guerre avait ses propres règles ; mais, peut on vraiment dire cela à un cœur qui aime ? Un sentiment aussi pur que l'amour ne peut pas comprendre les méandres de la guerre, et n'accepte pas de partager l'être aimé.
Après le départ de Lili, l'enfant a cessé de bouger, comme pour respecter le silence sinistre qui régnait dans le salon, maintenant Adam avait les joues humide, il a perdu le contrôle de son corps, de ses pensées, de son esprit et même la notion du temps, il ne savait pas depuis quand elle était partie, une heure ou dix minutes.
Il voulait être seul, il pria Mirka de sortir de chez lui et de ne plus jamais revenir, il est monté à l'étage et fit couler un bain chaud, à peine est il rentré dans la baignoire qu'il est ressorti, il sentait ses oreilles qui bourdonnaient, tout dans la maison lui rappelait sa tendre femme, son odeur était partout. les chambres avait rétréci, se sentait à l'étroit, il a décidé de sortir, d'aller où sa femme n'avait jamais mis les pieds, dans son nouveau bureau.
En arrivant au siège de l'entreprise, il n'a trouvé personne, mise à part l'agent de sécurité ; tout était plongé dans le noir, il s'est assis sur son fauteuil et a commencé à méditer, à repasser les moments majeurs de son existence, à l'université, Lili, la guerre, les combats, le mariage, les déploiements, le cessez le feu, le retour au bercail. Dans l'armée, son instructeur n'arrêtait pas de lui répéter :"si tu rencontres un problème, trouve le et élimine le, c'est la meilleure façon d'avancer". Alors il a pris une feuille et un stylo, pour déterminer où résider le problème, qu'elle était la marche à suivre.
Le lendemain matin, on entendit un cri perçant dans le hall de l'entreprise, Aînesse venait de découvrir le corps d'Adam pendu à la balustrade.
Un mois plus tard, Aînesse se rendit chez Lili, une lettre à la main...
-Bonjour
-Bonjour, c'est qui ? demanda Lili derrière la porte.
-C'est Aînesse, une collègue de....
-Je sais qui vous êtes ; elle lui ouvrit la porte.
Lili avait pris un sacré coup de vieux, elle était méconnaissable, ses cheveux étaient devenus gris, son visage s'est ridé et elle se tenait difficilement debout. le chagrin lui avait apporté le coup de grâce.
-Je viens vous remettre ceci ; elle lui tendit une lettre cachetée, qui portait son nom. Lili reconnu l'écriture de son défunt mari.
-Comment vous l'avez eu ?
-Adam me l'a laissé sur mon bureau ; j'étais la seule en qui il avait une entière confiance, il venait chez mes parents après le travail ; dans le cabinet de mon père, il est psychologue et il avait accepté de l'avoir comme patient, ils parlaient pendant des heures.
-Quoi ?! Adam voyait un psy ?
-Oui... depuis son retour il n'était pas bien, il n'arrivait pas à dormir le soir, il voyait qu'il était entrain de vous perdre.
-Quoi !!!...Mais...Lili sentit une larme couler
-Madame, il vous aimait de tout son être, il ne parlait que de vous, il ne voulait plus vous voir souffrir.
Lili ne pu prononcer un mot.
-Bon madame, je dois partir, j'ai une tonne de CV à déposer
-Pourquoi ? vous ne travaillez plus là-bas ?
-Non ; fit Aînesse de la tête en s'éloignant, c'est devenu insupportable.
Lili a fermé la porte, est allée au salon et s'est assise à la même place où elle avait vu Adam pour la dernière fois ; elle décacheta la lettre et lu :
Ma Tendre Moitié ;
Si tu lis cette lettre maintenant, c'est que je ne suis plus de ce monde. Je t'écris du fond du gouffre, avec un cœur meurtri mais sincère, sans détour, sans filtre, un cœur qui n'a plus rien à perdre après avoir tout perdu, un cœur pour qui il ne reste que quelques minutes à vivre.
Ce que j'ai vécu quand j'étais dans ce bled pommé est indescriptible, effroyable, barbare ; J'ai vu l'être humain dans sa nature la plus farouche, à l'état primitif, les principes de la morale ne sont bonnes que pour les philosophes, pour les soldats l'instinct de survie est le seul crédo. Il est difficile de se faire des amis , un jour tu déjeunes avec un gars, le soir il n'est plus, la mort est cruelle, elle n'épargne que ceux qui la désirent ardemment, tant de fois je l'ai souhaité, je
suis parti au devant d'elle, je ne supportais plus toutes ces atrocités, mais elle avait d'autres projets pour moi. La seul chose qui m'a aidé à tenir, c'est l'espoir de te revoir un jour.
Je croyais que la fin de la guerre sonné le glas pour mes souffrances, qu'une fois dans tes bras tout allé rentrer dans l'ordre. Je me trompais affreusement, mes blessures étaient bien plus profondes que je n'osais me l'avouer, personne ne revient vraiment de la guerre, quelle qu'elle soit, il n'y a pas de bonne ou de mauvaise, elles sont toutes aussi sales les unes que les autres. C'est là qu'a commencé mon plus grand combat, celui de ne pas te perdre.
Je ressentais toute la douleur et la peine que je te causais, je t'écoutais pleurer le soir quand tu pensais que je dormais, je ne pouvais supporter de te faire du mal, j'étais entrain de tuer la seule personne qui m'aimait vraiment, la seule qui donnait un sens à ma vie.
Mon amour, ma dulcinée, je t'aime d'un amour incommensurable, je n'ai jamais aimé que toi, et je t'aimerai jusqu’à mon dernier souffle. En te perdant, il ne me reste plus rien, ma raison de vivre n'est plus, comment se contenter du beau quand on a connu le parfait.
J'espère qu'un jour tu pourras me pardonner mon erreur ; car peut être que j'ai gagné la guerre, mais j'ai perdu ma plus grande bataille.
Je t'embrasse, Ma Tendre Moitié, très tendrement.
Adam.

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