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Margaux aime ce moment doux où le jour se retire. Assise sur son banc, elle goûte le vent léger qui danse dans les arbres, caresse ses joues creuses et emporte ses douleurs. Les pieds bien ancrés à la terre, elle se relâche et regarde la montagne, une vieille femme comme elle, usée par les vents trop violents et les neiges trop lourdes, fatiguée mais solide. La nuit s’installe doucement, l’air est plus frais, elle va rentrer.
Elle le voit à l’instant où appuyée sur sa canne, elle se relève. Il ouvre la barrière et s’avance, il marche d’un pas sûr en fixant son regard. Elle ne bouge pas. Il porte une chemise bleue usée, une veste marron à laquelle il manque des boutons et de vieilles chaussures montantes pleines de boue. Son regard est dur et profond. Elle s’accroche à ce regard noir qui la jauge, elle ne baisse pas les yeux mais se raidit. Il s’arrête devant elle et attend, sans un mot. Le silence de la montagne les enveloppe, le vent froid fait trembler son vieux corps. Elle se retourne lentement, va vers la porte de la maison, pose une main sur la poignée. Elle sent le grand corps maigre se rapprocher, hésite à ouvrir. Va-t-il la tuer maintenant ? Il la suit dans la maison et ferme la porte. Dans la cheminée, elle pose une grosse bûche sur les braises rouges. Ses mains tremblent mais son visage reste impassible. Pourvu qu’il ne la torture pas ! Il s’assoit à table et dévore un morceau de pain. La faim, le creux à l’estomac qui fait mal, elle a connu. Elle avance vers un placard, l’ouvre et prend un pot de confitures. Il se redresse brusquement, son regard se fait menaçant et son corps se tend. Leurs regards s’affrontent à nouveau, Margaux voit la peur et la haine dans ses yeux. Elle pose le pot sur la table et va s’asseoir dans un fauteuil face à lui. Il la regarde d’un air surpris et son visage s’adoucit l’espace d’un instant. Margaux s’accroche à ce pâle sourire. Peut-être a t-il seulement faim ? Mais pourquoi ce silence, ce regard sombre et inquiétant ?
La lumière rouge des flammes, le blanc des cheveux de Margaux, deux taches de lumière dans le noir. Le claquement du bois qui se rend, le cliquetis de la cuillère dans le pot, deux notes qui brisent le silence. Le grand corps se déplie et s’installe dans un fauteuil face à elle. Margaux a envie de hurler, elle veut qu’il parte, qu’il n’ait jamais existé ! Mais aucun mot ne sort de sa bouche. Le jeune homme étend ses jambes, cale ses mains sur les accoudoirs et l’observe. Une petite femme au chignon bien tiré, aux lèvres fines avec des lunettes rondes sur un nez bien droit. Une petite femme au corps frêle mais dans ses grands yeux tristes, la volonté de ceux qui ne plient pas. Il s’enfonce dans le fauteuil, la chaleur l’enveloppe quand il commence à s’assoupir. Elle se sent prisonnière. Peut-être aurait-elle dû écouter ses amis qui lui conseillaient de quitter sa maison pour se rapprocher de la ville ? Elle détaille son visage aux traits fins et s’arrête sur ses boucles brunes. Que son visage est doux quand il dort ! Un assassin peut-il dégager tant de douceur ? Elle observe ses longues mains fines, des mains d’artiste. Mais les poignets sont robustes et puissants, ils l’étrangleraient aisément. Elle avance sans bruit jusqu’à sa chambre, s’allonge tout habillée sur son lit. Les draps sont froids, des images terribles tournent dans sa tête, des larmes de colère et d’impuissance brouillent son regard. Ce soir elle ne peut rien faire mais demain elle se sauvera ; elle ne sait encore comment mais elle sait qu’elle lui échappera.
Elle ferme les yeux et respire lentement, elle commence à s’apaiser quand elle entend du bruit dans le salon. Elle se relève et s’approche du fauteuil. Il gémit dans son sommeil, une longue plainte douloureuse. Elle est émue, terrorisée, elle a envie de fuir mais se penche vers son visage. Il se réveille, se lève brusquement, saisit du pain et le pot de confitures, puis fonce vers la porte. Il est parti, Margaux est sidérée. De longues minutes passent avant qu’elle aille fermer la porte à clé puis s’effondre dans un fauteuil. Elle pleure, elle a l’impression qu’elle ne cessera plus jamais de pleurer. Tout s’embrouille dans sa tête. Elle s’en veut de l’avoir soupçonné, il ne lui a fait aucun mal, il ne l’a pas volée. Pourquoi ne lui a-t-elle pas préparé un bon repas ? Pourquoi n’avoir pas recousu des boutons à sa veste ? Pourquoi se méfie t-on tellement de ceux qui nous sont étrangers ? Puis elle revit la situation minute par minute et la peur à nouveau s’insinue ; elle vérifie que la porte est bien verrouillée.

La journée passe lentement, elle vaque sans enthousiasme à ses occupations. Le visage de l’inconnu la hante, un tout jeune homme, presque un enfant, mais la haine parfois dans son regard. Que fuit-il ? Quel crime a t-il commis ? Pourquoi est-il venu ? Margaux est déboussolée. Elle se refuse à appeler ses amis qui l’exhorteraient à partir mais la peur est désormais bien là et elle a l’impression d’étouffer. Elle s’approche de la fenêtre, la beauté de la montagne et le vent doux de l’automne l’invitent à sortir. Elle ouvre la porte, regarde de tout côté et va comme chaque jour s’asseoir sur son banc. Elle se détend et admire sa montagne. Elle ne la quittera pas, elle aimerait s’éteindre là, en l’admirant.

Elle le voit ouvrir le portail à l’instant où, appuyée sur sa canne, elle s’apprête à rentrer. Il est revenu ! Il est revenu mais il n’est pas seul. Son visage est dévasté, il porte dans les bras un enfant, un petit garçon dont le corps est secoué d’une vilaine toux, un tout petit au teint livide. Elle se lève et s’approche d’eux. Ces deux-là sont frères, ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Margaux les regarde, les yeux brouillés de larmes. Ce sont des migrants ! A la télévision, elle a souvent vu de longues files d’êtres humains en fuite, rejetés de toutes parts, elle a même souvent versé des larmes d’impuissance et de chagrin, mais ce n’étaient que des images fugitives. Là devant elle, il y a deux enfants que la folie des hommes a jetés sur les routes vers l’inconnu, vers elle.
Elle avance d’un pas décidé vers la maison, entre et fait signe à l’aîné de déposer l’enfant sur le canapé. Elle lui retire ses chaussures et son blouson, va chercher une couverture et lui donne à boire. Elle se tourne vers le plus grand, il semble épuisé. Elle pose une main sur son épaule et le conduit vers la salle de bain et une chambre, ouvre une armoire et montre des vêtements. Elle ne cesse de lui parler Margaux, des mots doux qu’il ne comprend sans doute pas, une musique rassurante pour qu’il se sente en sécurité. Elle se culpabilise de s’être méfiée de lui. Elle retourne au salon et se penche tendrement vers l’enfant, son front est brûlant et la toux ne cesse pas. Elle téléphone à ses amis médecins, Paul et sa fille Hélène qui s’occupe d’une association pour réfugiés. Ces deux enfants-là, elle veut les sauver à tout prix.

Au fil des jours ils se sont apprivoisés et leur vie s’est organisée. Margaux qui avait insisté pour garder auprès d’elle les deux garçons, fit en sorte que leurs moments partagés soient une douce parenthèse. Les cauchemars qui hantaient leurs nuits et les sanglots qui secouaient leurs corps fatigués disaient beaucoup, mais Margaux ne sut jamais précisément ce qu’ils avaient enduré. Rabee l’aîné était un adolescent réservé qui veillait avec tendresse sur son frère et sur elle ; entre Margaux et lui, un lien très fort se noua naturellement. Il rejoignait chaque matin Hélène pour suivre des cours de français et d’anglais, il faisait aussi avec elle des démarches afin de partir au Royaume-Uni où des cousins les attendaient. Rabee rentrait chaque soir chez Margaux, admirative de ses progrès spectaculaires en français. Hassan souffrait de graves problèmes respiratoires et il mit plusieurs semaines à se remettre. Margaux oublia son âge et ses douleurs pour le soigner. Les journées avec le petit passaient à une allure folle, elle le nourrissait, lui racontait des histoires, lui chantait des comptines ; Hassan semblait boire ses paroles et dans ses yeux, l’apaisement peu à peu s’installa et lui-aussi se mit à comprendre et parler le français.
Dès qu’il alla mieux, les gens du village prirent l’habitude de le voir se promener avec Margaux, sa petite main serrée dans la sienne. Leur complicité était évidente. Tous s’accordaient à dire qu’elle avait rajeuni et retrouvé son éternel sourire, perdu à la mort de son mari deux ans auparavant. Bien sûr, certains la critiquaient, mais que valent les critiques quand le bonheur est au rendez-vous ?
En prévision de leur départ, elle raccommoda leurs vêtements et tricota chandails et bonnets. Le jour où Hassan essaya un joli bonnet rouge, la vieille dame vacilla et des larmes brouillèrent son regard. La boucle était bouclée, elle l’avait sauvé. Rabee, désemparé, la prit dans ses bras et pendant quelques secondes, quelques secondes seulement, elle se laissa aller à pleurer, avant de se reprendre. Le jeune homme fut troublé et son attachement pour Margaux se renforça.
Quand leur sommeil fut plus calme, quand leurs forces furent revenues et quand des sourires puis des rires illuminèrent leurs visages, elle sut que le temps de la séparation était arrivé. Il y eut des larmes bien sûr, des promesses de rendez-vous que le destin ne permit de tenir, mais la sage Margaux ne garda que le bonheur de leur rencontre ; ils avaient enrichi son quotidien de leur présence et elle les avait sauvés. Jusqu’à la fin de sa vie, un an après leur départ, chaque jour ses pensées s’envolaient vers eux. « Mes fils de hasard » murmurait-elle pour elle seule en souriant.
Elle aurait été fière de leur réussite Margaux. Hassan devint grand reporter et Rabee cinéaste. Son premier film lui était dédié, il avait pour titre « Le bonnet rouge ». Les premières images montrent Margaux le jour où ils partent pour rejoindre le Royaume-Uni. Elle sourit, son visage est beau et serein et elle lève la main pour leur dire au revoir. Une voix off accompagne ces images : « Avec elle, mon frère et moi avons renoué avec l’humanité. Margaux fut la première, sur la route de l’exil, à nous faire croire à nouveau à la beauté de l’avenir. » Le film retrace deux vies en parallèle, celle de Rabee et celle de Margaux, deux histoires qui se rejoignent. En 1942, alors qu’elle n’avait que huit ans, elle-aussi avait dû fuir quand ses parents résistants avaient été arrêtés. Son petit frère adoré ne survécut pas à la faim et à la maladie ; dans le souvenir de Margaux, il portait toujours un joli bonnet rouge, que leur mère lui avait tricoté.

PRIX

Image de Été 2018
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Jennyfer Miara · il y a
Qui c'est qui épluche des oignons? Plus sérieusement, c'est une nouvelle très touchante, encore plus dans le contexte actuel, et j'aime votre style d'écriture :-)
Dans un autre registre, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

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Michèle Thibaudin · il y a
Ce n'est pas une histoire triste, elle est pleine d'espoir non? Un grand merci à vous! Je vais vous lire.
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Jennyfer Miara · il y a
En effet, elle donne envie de croire en un monde où les gens seraient plus solidaires les uns envers les autres :-)
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Robert Pastor · il y a
Je suis Madame un grand admirateur de votre talent. Votre style fait de phrases courtes me touche. Ici j'ai été douché. J'ai regretté cette phrase : "ce sont des migrants" qui m'a sorti de mon rêve. Mon imagination à l'œuvre s'est soudainement tarie par cette explication qui montait lentement en moi comme une bulle, que vous avez par votre précipitation, percée.
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Michèle Thibaudin · il y a
Merci de votre passage et de votre commentaire, je peux comprendre votre critique et sans aucun doute, elle me servira à l'avenir. Merci de votre fidélité de lecteur.
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Elena Hristova · il y a
ce bonnet rouge m'a fait bien de l'effet!
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci à vous.
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Plumareves · il y a
Belle histoire, très émouvante. Quand le dépassement de soi, de la peur de l'autre, conduit au bonheur. Jailli du passé funèbre, ce bonnet rouge est devenu symbole de vie et de générosité.
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Michèle Thibaudin · il y a
Merci de votre passage et de votre beau commentaire.
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Nadine Gazonneau · il y a
Voila une belle découverte et un très bon moment de lecture. +5. Permettez-moi de vous faire partager "en route exilés" en finale du prix lunaire.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/en-route-exiles
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci à vous.
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Sylvie · il y a
Merci énormément Michèle pour cette magnifique histoire. J'en ai encore les larmes aux yeux.
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Michèle Thibaudin · il y a
Merci à vous, contente que vous ayez aimé, à bientôt.
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Sylvie · il y a
J'aime les belles histoires. Je me suis permise de la partager sur mon mur facebook en utilisant le "f" à la fin de l'histoire. Merci encore pour vos histoires partagées.
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand MERCI, à bientôt.
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Virgo34 · il y a
Une belle histoire pleine d'émotion.
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire.

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Michèle Thibaudin · il y a
Merci, au plaisir de se lire.
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Marie · il y a
Un beau texte, Michèle !
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand MERCI Marie.
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Maryse · il y a
Belle histoire touchante, émouvante .. si bien racontée ! ... Margaux est formidable (normal avec ce prénom... c'est le prénom de ma fille... ;-) Si vous avez quelques minutes "vague à l'âme" un haïku est en lice pour le prix été et "vole papillon" est en finale sur le thème lunaire... A bientôt sur nos pages respectives !
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand MERCI et à bientôt de se lire.
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Cajocle · il y a
Que d'humanité...
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci!
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