Le Bon Samaritain

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LE BON SAMARITAIN

Je quittai la ville de Jéricho au petit matin, pressée de rentrer à Jérusalem. Les lampadaires étaient encore allumés et je voyais dans mon rétroviseur s'éloigner la ville des palmes. De part et d'autre de la route les plantations se succédaient puis j'attaquai la montée. Au lieu de suivre la route n°1 il fallait que je continuer la route 90 en direction de la Mer Morte afin d'atteindre le kibboutz de Kalya où je devais livrer des tentures pour la fête. La route était sinueuse. Jéricho en effet se trouve à -250 mètres d'altitude. Pour rejoindre la Mer Morte il faut s'élever dans un relief aride et complètement désertique. Je n'avais pas de crainte, mes papiers étaient en règle et j'avais acquis le droit de sortir du territoire palestinien. Je faisais la route pour mon travail un certain nombre de fois par mois. Dire que tout allait pour le mieux serait beaucoup mais j'étais assez volontariste pour penser que les relations entre Juifs et Palestiniens devaient évoluer.
Je voulais atteindre le check point avant que la foule des travailleurs palestiniens n'arrive au passage de la frontière. L'aube commençait à poindre. Le ciel nocturne avait pali et la lune s'effaçait petit à petit. La lumière découpait les crêtes arides. J'aimais ce moment solennel où l'aube verte se teinte d'orange et où d'un coup le soleil semble bondir de l'horizon. On se croirait alors au premier jour de la Création lorsque Dieu a fait sortir du néant l'astre des jours. C'est alors que je me sentais renaitre. J'aimais ce pays et je trouvais toujours affreux le sort qui lui était imparti, déchiré, sanglant souvent. Mais moi, Israélienne, j'avais acquis le droit de me sentir enfin chez moi. Dieu sait que mes grands- parents avaient payé ce droit très cher. J'écoutais un CD de musique arabe. Ces voix et ces chants étaient en accord parfait avec l'aube et le relief sec et aride. Je transportais avec moi les cartons qui contenaient les tissus que venait de confectionner pour moi l'atelier de Jéricho.
Soudain la voiture fit une embardée, le moteur hoqueta puis s'arrêta. Je n'étais guère douée pour la mécanique, je l'étais davantage pour dessiner des modèles ou des tissus. Malheureusement je n'étais pas sur la route principale où j'aurais trouvé́ du secours. Je sortis de la voiture. Le vent me fit frissonner et tant bien que mal après avoir ouvert le capot, je tentai de comprendre les mystères du moteur à 4 temps. Je n'ai pas saisi ce qui m'arrivait. Je sentis un violent coup sur le crâne et je m'évanouis. Combien de temps plus tard, je ne saurais le dire, mais le soleil était chaud lorsque je sortis des limbes. J'avais de violents maux de tête, il m'était impossible d'ouvrir l'œil droit et j'avais mal partout. En passant la main sur mon visage, je m'aperçus que j'étais pleine de sang. J'avais été sauvagement agressée sans pouvoir dire par qui ni comment. Gémissante, je cherchais à me mettre sur mon séant, mon corps était tellement douloureux que je ne pouvais ne serait-ce que de manière infime, lever le bras droit. J'étais exposée en plein soleil et je pensais qu'il faudrait que j'arrive à me glisser sous la voiture pour me mettre à l'ombre, elle n'était qu'à quelques pas. Quand je parvins à me soulever, je m'aperçus que mon pantalon était déchiré et que j'avais eu une hémorragie. Avais-je été violentée ? Je perdis connaissance à nouveau.
La chaleur me réveilla et j'essayai tant bien que mal de me souvenir. Où étais-je ? Les cymbales du soleil martelaient mon crâne douloureux. Il fallait que j'aille à la voiture. Mais où était-elle ? Je pris alors conscience que la voiture avait disparu. Non seulement on m'avait agressée mais j'avais été dépouillée de mon véhicule et du produit de mon travail. Je me sentais très mal, perdue dans ces lieux peu fréquentés. On m'avait laissée pour morte. Je crus ma dernière heure arrivée. Il fallait absolument que je me mette à l'ombre. Je parvins en rampant à atteindre un rocher qui bordait la route. Là, j'étais un peu à l'abri des rayons qui tapaient dur et je m'endormis d'un mauvais sommeil traversé de visions de cauchemar. Je me souviens d'une en particulier, sans doute provoquée par la soif intense qui me brûlait la gorge. Je vis un parc magnifique, vert et herbu traversé par une rivière fraîche dont j'entendais le gargouillis, je voulus m'approcher de ce paradis lorsque soudain, un personnage terrible, au vêtement écarlate et à l'épée sanglante m'interdit d'avancer. Dès que je faisais un mouvement, l'épée rouge me fouaillait le corps. Je sortis enfin du brouillard.
Mais je ne comprenais pas pleinement le tragique de ma situation. Je pensais seulement que je serais en retard, que David, mon commis, ouvrirait la boutique mais ne pourrait satisfaire aucun des clients qui viendraient pour retirer leurs commandes. David d'ailleurs serait inquiet. S'il téléphonait à Jéricho, on lui dirait que j'étais partie mais je n'avais dit à personne que je devais aller à Kalya. On ne me chercherait pas par là. Je me sentais accablée. Les douleurs étaient moins fortes, pourvu que je ne bouge pas. J'hésitai à me tâter pour savoir où j'étais blessée. Je ne pouvais m'empêcher de penser que j'étais punie là où j'avais péché. Ma liaison avec David toute récente m'avait un peu fait perdre la tête. Moi, une femme déjà̀ mûre et un jeune homme...tout cela n'était pas moral. J'avais succombé à la tentation. Et puis je m'étais fait des ennemis par ma réussite trop voyante qui m'avait remplie d'un orgueil démesuré et m'avait fait abandonner toute prudence. J'aurais dû faire attention à donner un peu plus aux ouvrières de Jéricho mais j'étais si fière de mon petit empire, je ne pensais qu'à l'augmenter. J'avais ouvert récemment une petite boutique de bijoux...Et voilà̀ que tout ceci allait périr avec moi. Je me laissais aller au désespoir et je sombrai dans une sorte de dépression passagère due sans doute au coup que j‘avais reçu sur la tête.
Plus tard, je ne sus si c'était dans une sorte de rêve ou dans la réalité, j'aperçus deux personnes qui me regardaient puis s'éloignaient rapidement en prononçant des paroles où je crus entendre « On ne peut la toucher si... » je n'eus que le temps de voir qu'ils portaient la kippa et les peots, ce qui les caractérisait comme des Hassidim. Je tentai de les appeler mais aucun son ne sortit de ma bouche. Cela finit de me réveiller. Le soleil commençait à tourner et j'étais à nouveau en danger de recevoir de plein fouet ses rayons aveuglants. Je ne me sentais pas la force de changer de place. D'un coup l'horreur de ma situation m'apparut. Je me dis que j'allais mourir là sans personne pour me réciter le kaddish de l'enterrement.
Tout à coup, je crus entendre du bruit. Était-ce encore dans mon rêve ? Un regard d'homme m'examinait. Je tentais un effort surhumain pour lui faire comprendre que j'étais en vie et en même temps j'étais terrifiée. Si c'était un de mes agresseurs ? L'homme avait posé sa main sur mon cou et avait senti que mon cœur battait faiblement. Aussitôt, il prit son téléphone portable et se lança dans une discussion en Arabe. Puis il prit de l'eau dans sa voiture, me fit boire, nettoya un peu mon visage. Je comprenais qu'il n'osait pas trop me toucher de peur de me faire mal. Mais je pus enfin voir de l'œil gauche. Ce n'était pas une blessure à l'œil mais sûrement à la tête. J'avais des ecchymoses partout. L'homme avait mis une couverture sur le bas de mon corps et je lui en fus très reconnaissante. Il me parla en arabe et je répondis comme je le pus dans cette langue. Mon fort accent israélien ne lui laissa aucun doute sur ma nationalité. Il parla à nouveau au téléphone et je compris qu'il se mettait en colère parce qu'on lui demandait si j'avais de quoi payer. Il demandait aux secours de se hâter, il avait pris mon poignet entre ses doigts et comme je me sentais de plus en plus faible, je compris que ma vie ne tenait qu'à un fil.
Heureusement l'ambulance arriva. Je n'étais plus consciente lorsqu'on m'emmena sur la civière. Je ne repris connaissance que longtemps après : j'étais alors couchée dans un lit au milieu de beaucoup d'autres. Une atmosphère lourde régnait. Mais j'étais vivante. Ouvrant les yeux je découvris mon sauveur. Je me souvenais vaguement de ses traits que j'avais vus à travers un brouillard. C'était un homme d'une cinquantaine d'années. Il me dit son nom : Ismaël et me dit qu'il habitait Jéricho et qu'il se rendait à son travail lorsqu'il m'avait vue gisant dans mon sang sur le bord de la route. Il était venu avec sa voiture jusqu'à l'hôpital où l'on m'avait amenée et il revenait me voir tous les soirs. Je le remerciai vivement et j'étais frappée par son nom Ismaël qui est un prénom biblique et coranique à la fois. C'est ce personnage qui selon la tradition musulmane a été sacrifié par son père, Abraham. Nous, les Juifs croyons qu'il s'agit d'Isaac. En hébreu son nom signifie « Dieu entend ».
J'avais la tête bandée et le médecin que je vis me rassura en me disant que la blessure avait beaucoup saigné mais était superficielle. Par contre il ne me cacha pas que j'avais subi des sévices sexuels, ce qui me bouleversa encore. Je reçus aussi la visite de la police palestinienne qui m'assura faire tout son possible pour retrouver les auteurs de l'agression. Lorsque j'allai un peu mieux, je pus donner enfin de mes nouvelles à David à Jérusalem. J'appris qu'il y avait eu de grosses tensions entre Palestiniens et Israéliens suite aux événements de Syrie. David ne pouvait venir me voir en Cisjordanie. Je demandai à être transférée à Jérusalem. Mais vu les événements, ce n'était pas possible.
Lorsque je fus assez bien pour sortir de l'hôpital, les relations israélo-palestiniennes n'étaient pas encore bien remises en ordre, je ne pouvais toujours pas sortir de Cisjordanie. Ismaël me proposa son hospitalité que j'acceptai temporairement. J'allai donc dans sa petite maison où sa femme m'avait préparé leur chambre. Pourtant dès mon arrivée je sentis la colère sourde de Fatiha. Ce n'était pas de la jalousie comme je le crus mais c'était contre l'Israélienne que j'étais. Je compris alors toute l'étendue du sacrifice qu'Ismaël avait accepté en me procurant non seulement son secours mais aussi son attention, sa bienveillance. Fatiha me le répéta hargneusement. Elle me dit qu'à cause de moi, son mari était considéré comme un traitre par sa communauté.
La police ne s'occupait guère de mon affaire, sans doute avaient-ils d'autres chats à fouetter. Je pus enfin rentrer chez moi. Je dis adieu à Ismaël en souhaitant qu'il ne soit pas trop mal traité par sa communauté. Cet homme avait fait ce qui lui semblait bien sans se soucier de ce qu'on pouvait penser. Il s'était sacrifié : j'appris en effet qu'il avait été chassé de son travail et qu'il avait du mal à nourrir sa famille. Quelques temps après mon retour, je pus à nouveau faire revivre le petit atelier de tissage qui avait été mis au chômage à cause de mon absence pendant ma convalescence. Je fis alors appel à Ismaël pour faire marcher l'atelier et effectuer les trajets vers Jérusalem : mes maux de tête m'empêchaient en effet de conduire. Mais il ne put continuer longtemps car ses proches ne supportaient pas qu'il soit au service d'une Israélienne.
Je mis mon affaire entre les mains de la police israélienne qui se montra encore plus rétive à rechercher mes agresseurs. Je compris plus tard pourquoi : on découvrit qu'il s'agissait d'une vengeance : un de mes concurrents malheureux, israélien ultra, avait commandité cette agression pour que l'atelier qui représentait un enjeu économique mais surtout politique soit fermé.
Lorsqu'il me remit sa dernière livraison de l'atelier, Ismail avait un sourire un peu amer. Je lui demandai ce qu'il allait faire et si je pouvais lui être utile. Il me répondit qu'il allait retourner dans son village natal. Je lui demandai alors d'où il était : « Oh ! me dit-il de Sébaste ». Je situais mal ce village. Il me précisa alors que Sébaste avait été élevé sur les ruines de Samarie.
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Anne Dumas-Tauveron · il y a
Merci Edith, bien contente que tu aies apprécié mon "bon samaritain" (d'après un vitrail de la cathédrale de Bourges).
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GODIN Edith · il y a
Une nouvelle qui nous paraît bien proche de la réalité hélas...mais encore heureux qu'il y a toujours des personnes qui n'écoutent que leur cœur...surtout dans cette région...Bien aimé lire cette nouvelle! Edith

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