Le bon lait de la nourrice

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Automne 2020
Rosemarie est née pauvre et elle a épousé un pauvre.
À la naissance de son garçon elle connaît enfin la richesse, des mamelles pleines d’un lait si onctueux qu’on dirait de la crème. Hélas, son bonheur est de courte durée, à peine a-t-elle le temps d’entrevoir le nourrisson que déjà il lui faut le sevrer, il sera nourri au pis des vaches et confié à la voisine, veuve depuis peu, au milieu d’une marmaille.
Elle l’arrache de son giron dans sa douleur de mère, abandonne la colline fleurie de feu, les reflets du ciel turquin sur le cristal du torrent, les clarines étouffées dans la brume du petit matin. Et sa vie au champ.
On l’attend à la ville.
Madame Madeleine vient de mettre au monde une petite fille. Elle ne peut gâter sa poitrine pleine et diaphane, ni creuser de vilaines crevasses autour de son joli mamelon, pas plus qu’elle ne peut gâcher ses nuits d’épuisantes tétées. On lui a rapporté les talents de Rosemarie, sa force et son endurance, vanté la qualité de son breuvage, le meilleur du canton pour la petite Victoire.
C’est ainsi que Rosemarie grimpe dans la carriole menée par son mari. Il affiche une mine sombre à l’idée de perdre une paire de bras solides, mais se satisfait de compter une bouche de moins à nourrir, qui rapportera un peu d’argent de sa nouvelle fonction, de quoi remonter l’appentis et acquérir une bête ou deux.
Il la dépose à la gare sans un mot, pressé de se remettre à l’ouvrage qui ne saurait attendre. Seul le vieux cheval pousse un hennissement enroué et quand la jeune femme met un pied à terre, il tourne vers elle son œil chassieux.
Le jour commence à fuir lorsqu’elle sonne à la porte des maîtres. La bâtisse lui apparaît longue et élégante avec sa volée de marches encadrées de colonnes tendues vers les étoiles. Sur le mur crépi de la tourelle, le chèvrefeuille s’enchevêtre qui embaume le crépuscule de fragrances sucrées, et dans le mystère d’entre chien et loup, le cœur de Rosemarie s’affole, oscillant entre la crainte et une sorte d’ivresse à découvrir un monde nouveau.
Elle n’a pas le temps de déposer son bagage, un maigre sac de toile cirée ayant appartenu à sa mère, une bonne peu diserte lui indique la soupente, son havre désormais. Les présentations à l’enfant se feront demain, l’agitation n’est pas de mise en cette paisible soirée. Nul n’imagine que la jeune femme pourrait avoir faim et dans la mansarde inondée de lune elle grignote la pomme qui lui reste du midi, un fruit au goût de miel, la saveur de chez elle. Ses seins gonflés auréolent sa chemise de coton et Rosemarie sangle l’étoffe qui les enserre, impatiente de distinguer les premiers rayons de soleil qui la libéreront de son fardeau. Elle plonge dans un sommeil saccadé, rêvant de son petit garçon égaré dans sa nouvelle demeure comme elle-même cherche ses repères au milieu de nulle part.
Sous son dais de guipure, Victoire dort, noyée dans sa robe d’organdi. On aperçoit sa frimousse claire, ses paupières ourlées de longs cils courbes, le nez de poupée laisse passer un mince filet d’air, soulevant à peine son torse minuscule. De la bouche nacrée les lèvres dessinent un orbe parfait d’où s’échappe une bulle de salive. Le teint est de porcelaine, de celles qui laissent deviner le doigt à travers la délicate coupelle.
Rosemarie croit s’évanouir lorsque la petite ouvre les yeux. Striés d’azur, ils semblent hésiter encore sur la nuance à sceller pour la vie. Victoire fixe la nouvelle arrivée et c’est comme si elles se connaissaient déjà. Elle ouvre sa bouche mignonne et se met à hurler, de faim peut-être, pressentant plutôt qu’il lui faut soulager celle qui va devenir sa seconde mère. Rosemarie soulève la fillette, une plume à ses bras robustes, elle dégrafe les boutons de son corsage et dégage un sein dont Victoire saisit le téton. Il lui paraît à sa convenance, le bout brunâtre épousant parfaitement l’ovale des lèvres qui aspirent le lait comme si on allait les priver de nectar. Rosemarie change de côté et Victoire crie à la pénurie avant de se remettre à téter, il semble qu’il en va de sa survie. Enfin apaisées, l’une sourit à l’enfant repue, l’autre fait savoir son contentement dans un rot d’une puissance insolite chez un petit si petit.
Rosemarie ne voit la mère qu’à la brune, tout au long du jour la jeune femme a nourri, changé les langes, décrotté et lavé les petites fesses, sous l’œil distrait de la gouvernante pressée de retourner à sa tâche. Le compte-rendu de la journée satisfait Madame Madeleine concentrée sur la soirée qu’elle doit organiser, on parle congés et gages. Rosemarie pourra s’en retourner au village, une fois le trimestre, voir son fils et son époux, mais elle doit éviter d’être grosse dans les deux ans qui viennent afin de s’occuper de Victoire, l’allaiter surtout. Rosemarie accepte, elle désire plus que tout n’être pas séparée du nourrisson.
Elle s’en va donc, au rythme convenu, voir son garçon auquel il lui arrive de penser et son mari à qui elle se refuse. Il ne comprend rien à ces histoires de femme et parfois la prend à la hâte. Rosemarie veille à ne pas être ensemencée, son mari se plie à ses exigences, l’appentis est solidement étayé tandis qu’une nouvelle vache est venue enrichir son bien, il n’en demande pas davantage.
Alors elle se rend chez la voisine pour embrasser son fils, un enfant corpulent et braillard, insensible à ses visites. Cette femme qui passe par hasard et repart aussitôt ne lui est rien qu’une ombre jetée sur ses jeux d’enfants, un bout de nuit sur la vie qu’il se construit jour après jour, cherchant à gagner sa place au milieu de sa tribu d’adoption. Au fil du temps, il s’effraie à son approche, cherchant refuge dans les jupes de celle qu’il appelle Maman.
De son côté, Rosemarie rechigne à monter au village. Sa dévotion pour Victoire – son petit ange – prend toute la place dans son cœur. Elle la câline en fredonnant des comptines et caresse sa peau douce, la berce à la lueur de la lampe rosée, console les pleurs, rares, tant la nourrice anticipe les besoins de l’enfant, frotte les gencives enflammées d’un chiffon imbibé d’eau tiède et sur ses gages lui offre un collier d’ambre supposé atténuer la cruauté des perles aiguisées fendant la chair.
Victoire, tout en sourire, fête ses deux ans. Pour l’occasion Rosemarie a tressé deux rubans roses dans les cheveux cendrés de sa princesse, le petit ange a grandi et promet de se muer en une gracieuse jeune fille.
Mais le lait de Rosemarie commence à se tarir malgré les tisanes qu’elle consomme en cachette. Madame Madeleine annonce qu’elle est à nouveau enceinte et qu’il serait bon que Rosemarie le devienne aussi – pour élever le second comme elle l’a si bien fait avec Victoire. Au passage, elle augmente les gages et multiplie les congés.
Le mois suivant, Rosemarie remonte au village, bien décidée à tout accepter de son homme pourvu qu’il lui fasse un enfant, que le lait coule à nouveau de sa poitrine généreuse. Elle ne souhaite pas être mère, mais rêve de ce deuxième nourrisson, celui de Madame Madeleine, à élever dans la grande maison, qui lui assurerait le bonheur de côtoyer Victoire. Elle en oublie son propre fils.
Et quand elle arrive, elle trouve son mari installé chez la voisine. Les bêtes réunies forment un joli troupeau.
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LaNif · il y a
Belle écriture pour ce récit si vivant...
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Flore Anna · il y a
Une nouvelle si bien écrite...mais qui a existée à la campagne. Il y avait des nourrices. J'étais un peu en retard pour mes lectures...Je rattrape doucement.
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Christiane Tuffery · il y a
J'adore !
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Jo Kummer · il y a
Chantal ne dort plus, elle écrit continuellement, comment indiquer le texte que l'on préfère, maintenant que l'on ne peut plus mettre de notes?
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Chantal Sourire · il y a
Vous pouvez me le dire, et pourquoi, les notes sont annexes.
Merci, Jo, pour votre fidélité !

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Fid-Ho LAKHA · il y a
Pauvre Rose- Marie , dans tous les sens du terme! Une très belle écriture pour nous faire partager ses peines, ses joies et ses rêves! Jusqu’à la dramatique chute! ....
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Willy Boder · il y a
Merci Chantal, de nous faire entrer dans le monde des petites gens et de leurs maîtres. Le sujet est original, et, comme d'habitude, superbement écrit.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Willy !
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Mod GUY · il y a
Belle histoire, belle écriture...
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Mica Deau · il y a
La perfection du texte vaut bien celle du récit.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Très implacable (et impeccable). Il y eut et il y a des situations analogues, aujourd'hui encore.

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