Le bol de Thérèse

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Patrick Villemin, né en 1966, est romancier. Il a publié quatre romans : La Morsure (Calmann-Lévy, 1997), Jeux d’ombre (Calmann-Lévy, 2000), La Valse des pions (Flammarion, 2005), Classement  [+]

C’était un bol ordinaire, d’une facture traditionnelle en terre cuite, sur lequel le nom de Thérèse avait été peint des années plus tôt. Ils l’avaient acheté à Saint-Malo, en cinquante-trois. Ils avaient acheté celui-là mais aussi le sien. Combien de temps leurs deux bols étaient-ils restés côte à côte dans le placard de la cuisine ? Plus tard, il y avait eu aussi ceux des enfants. Un pour Florence, un pour Nathalie et le dernier pour François. Cinq bols utilisés, lavés, rangés ensemble pendant des lustres. Cela représentait des milliers de petits-déjeuners, des kilos de café, un nombre incalculable de sachets de thé ou de boîtes de chocolat instantané. Et le sucre ? Tant de morceaux plongés dans l’eau bouillante ou dans le lait tiède. Si bien que ces bols avaient acquis une valeur sentimentale très forte. Ils avaient été là, dans leurs maisons successives, sur toutes les tables, pour toutes les occasions. André se souvenait parfois de tel ou tel autre petit-déjeuner. Chaque fois la silhouette rebondie des cinq bols se profilaient dans ses souvenirs. Ils étaient une sorte de point d’ancrage, un repère auquel revenait sans cesse sa mémoire. Les enfants avaient grandi, les parents avaient vieilli. Les filles étaient parties les premières. François avait suivi un peu plus tard. Thérèse et André n’avaient bientôt plus sorti que leurs deux bols. Ceux des enfants étaient restés dans le placard, toujours religieusement empilés dans le même ordre. Ils n’y avaient plus touché ; comme si le fait de s’en servir eût violé une règle non écrite et pourtant respectée depuis toujours : chacun utilise le sien et non celui des autres.

Et puis Thérèse avait eu un accident cérébral. Elle s’était levée ce matin-là d’une humeur maussade. Elle avait dit à son mari qu’elle ne se sentait pas bien avant d’aller préparer les deux petits-déjeuners. André avait traîné un peu au lit. Depuis quelques temps, il éprouvait des difficultés à se lever vite comme autrefois. La faim l’avait finalement attiré... C’était là, sur le carrelage, qu’il avait trouvé Thérèse. Elle était allongée sur le côté, un bras étendu devant elle, l’autre replié sous sa tête. Elle avait entraîné dans sa chute une chaise et le bol d’André. La chaise gisait à côté d’elle, tandis que le bol avait éclaté en mille morceaux. Le transistor posé sur le vaisselier diffusait un flash d’information sur les intempéries qui avaient touché dans la nuit le sud-est de la France. D’abord André n’avait pas compris ce qui se passait. En dehors de Thérèse, la cuisine était comme tous les jours. Une casserole tremblait sur l’un des brûlots de la cuisinière. Les pots de confiture, les cuillers, le pain de la veille, tout était posé sur la table en formica. Il y avait même un stylo et une feuille de papier sur laquelle sa femme avait commencé de lister les courses de la journée. Ce n’est qu’en s’approchant, lorsqu’il avait senti sous son pied un éclat du bol qu’André avait tout à coup pris conscience de la gravité de la situation. Saisi par la panique, il s’était agenouillé auprès de Thérèse, lui avait relevé la tête et avait murmuré en vain son prénom.

Trois jours plus tard, les obsèques avaient eu lieu. La messe avait été courte et une partie seulement de l’assemblée – les personnes les plus proches de la défunte – avait accompagné le cercueil pour la mise en terre. On l’avait descendu avec des cordes jusque dans le caveau familial après qu’une dernière bénédiction eut été donnée. Lorsque les quatre hommes des pompes funèbres s’étaient retirés et qu’on avait fermé la lourde dalle de marbre, André avait été submergé par une douleur invraisemblable. Nul sanglot, nul cri pourtant n’était sorti de sa gorge. Cette souffrance-là était trop vive pour autoriser une quelconque manifestation extérieure. Elle était enfouie au fond de son être, dans cette partie de lui qui avait autrefois donné naissance à l’amour qu’il portait à Thérèse. Comment vivre sans elle ? Cette question résumait à elle seule toute l’infinie solitude qui s’ouvrait désormais devant lui.

Ses trois enfants s’étaient bien comportés. André avait passé près de trois mois chez eux, d’abord chez ses filles puis chez son fils. Le contact avec ses petits-enfants - il en avait neuf - la vie de famille, la belle saison qui arrivait avaient constitué autant de raisons de se lever le matin et d’y croire encore un peu, même si chacune de ses pensées, chacun de ses gestes revenaient sans cesse vers Thérèse.

L’été s’était achevé. André avait manifesté la volonté de rentrer chez lui ; c’est à dire dans sa maison. Florence et Nathalie l’avaient accompagné. Elles avaient rouvert les volets, rebranché l’électricité et le gaz, fait un peu de ménage. Pour elles aussi, l’épreuve avait été difficile. Le souvenir de leur mère hantait chaque pièce. Comme si elles s’attendaient à la voir surgir au détour du couloir ou à entendre le son de sa voix dans le salon. André quant à lui n’avait pas pu résister. Il s’était assis sur la chaise de cuisine, celle-là même que Thérèse avait entraînée dans sa dernière chute. Il s’était assis là parce qu’il ne pouvait pas s’asseoir autre part. C’était aussi simple et dramatique que ça. Il avait fixé longtemps le carrelage. Il n’avait pas pu s’empêcher de regarder l’endroit précis où il avait retrouvé sa femme sans vie. Au bout d’un moment, ses filles avaient tâché de le sortir de son douloureux recueillement. Elles avaient eu beau lui parler, tenter de lui arracher un sourire, de le contraindre à venir prendre un thé dans le jardin, elles n’avaient pas réussi à le détourner de sa torpeur. André s’en était voulu devant les efforts déployés par Florence et Nathalie. Mais qu’y pouvait-il ? Comment leur dire ? Comment leur expliquer l’onde de choc qu’avait provoqué la disparition de Thérèse ? Il savait ce que cette tragédie avait provoqué. Il savait qu’elle l’avait brisé lui – en tant que tel – mais aussi en tant que père, ami ou plus généralement en tant que personne vivante. Il savait encore que de cet anéantissement, il ne ressortirait rien, sinon une infinie, et insupportable, et permanente souffrance. Tous les remèdes pourraient être prescrits, toutes les distractions proposées, tous les alcools ingurgités, elle demeurerait là et nulle part ailleurs : dans son cœur, au creux de sa vie, logée dans l’idée même de ce qu’il était et de ce qu’il deviendrait. C’était cela qu’il aurait voulu confier à ses filles. Mais il s’était contenu. Autant par pudeur que parce qu’il en était incapable.

Florence et Nathalie s’en étaient allées en fin d’après-midi. Inquiètes – en dépit des paroles rassurantes de leur père – elles s’étaient promises de le rappeler le soir même pour savoir si tout se passait bien. André avait refermé la porte de l’entrée. Après quoi il avait eu envie de se réfugier un moment dans sa chambre à coucher. Plus d’une heure, il était resté assis sur son lit, les mains jointes sur ses genoux. Ici aussi, les souvenirs étaient venus l’assaillir. Ils avaient été jeunes dans cette chambre. Ils avaient fait l’amour. Ils avaient accueilli leurs enfants les dimanches matins lorsque encore petits, ils venaient dans leur lit pour faire les fous. Thérèse était morte, semblait lui marteler une voix intérieure comme pour gâcher l’évocation d’un bonheur qui ne lui paraissait pas si lointain. Thérèse n’est plus là. Tu es seul. Ta vie va se résumer à cela : à ce malaise, à cette nausée de solitude, à ce silence obsédant... André s’était levé et avait décroché son téléphone avant de retourner dans la cuisine. Dehors, la nuit était tombée. Il avait allumé le plafonnier. La lumière blanche l’avait aveuglé. Quelques années plus tôt, ses enfants et sa femme prenaient leurs petits-déjeuners dans ce décor... dans ce décor, dans ce...

André s’était dirigé vers le placard. Les quatre bols étaient là. Florence, Nathalie, François et Thérèse. Quelle ironie, avait-il songé. Je suis le seul à les regarder et il ne manque que le mien. Il les avait sortis, puis les avait posés sur la table, devant chacune des chaises. Sans réfléchir, il avait pris aussi des couverts et les avait installés à droite de chacun des bols. Cela lui avait fait du bien. Un bien immense car il avait retrouvé dans ces gestes des repères qu’il avait crus à jamais disparus. Dans la foulée, André avait ouvert le frigidaire. Ses filles l’avaient rempli. Il n’avait pas eu besoin de leur dire ce qu’il fallait acheter. Il avait disposé le beurre, la confiture, la bouteille de lait sur la table. Petit à petit, son emprise sur le réel avait diminué à mesure qu’il persévérait dans cette sorte de cérémonie. Tout ce qu’il savait, c’est qu’en s’obstinant dans cette voie, sa douleur semblait diminuer pour la première fois depuis la mort de Thérèse. Ça, c’était un fait qui justifiait qu’il prenne une casserole, la remplisse d’eau et la pose sur le brûlot de la cuisinière. Il avait aussi découpé du pain pour le faire griller. Enfin, il avait allumé le transistor sur le vaisselier. L’illusion était parfaite. La scène – y compris dans les odeurs – ressemblait à ces matins d’hiver des années soixante-dix lorsqu’il rejoignait Thérèse et les enfants dans la cuisine avant de partir travailler. Il était neuf heures du soir ce jour-là et André prenait son petit-déjeuner. Il buvait son thé dans le bol de sa femme disparue.

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Zalma Solange Schneider · il y a
Un très beau texte, plein de sensibilité...!
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Mamyvonne Pierard · il y a
Très beau teste empli d'émotions et si proche du réel tout en restant poétique. On a aussi des bols ramenés de Bretagne et on vient d'y ajouter celui du petit dernier de nos petits enfants. Merci.
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Jhiggou · il y a
vraiment très nul
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Jhiggou · il y a
nul
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Sylvia Tempesta  Short Édition · il y a
nul
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Marie Legrixdelasalle · il y a
Vraiment belle et curieusement originale, même si elle s'inscrit dans le quotidien le plus familier. J'ai eu la gorge nouée. Sans doute parce que j'ai les mêmes petits bols dans mon placard de cuisine et que je frémis à l'idée qu'un jour ils ne serviront plus à personne...

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