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Tanguy Mandias

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Le soleil affleurait à l’horizon et la lune blafarde montrait déjà sa face ronde en lisière des montagnes gibbeuses lorsque Lionne atteignit l’auberge.

I.

Le Coq et la Mante était déserte à cette heure tardive.

Après avoir attachée sa monture dehors, Lionne poussa la porte et pénétra la bâtisse. Aussitôt, la chaleur du foyer flatta les parties nues de sa peau et la belle guerrière se rendit compte de la fraicheur particulière de cette région, et des frimas qui entouraient les Montagnes Dorsales, descendus des sommets éternellement blancs.

Elle s’approcha du comptoir, fit signe au tenancier, un petit homme au regard brillant qui lustrait une couronne d’or lorsqu’elle entra, et lui commanda son plat du jour.

- Une aventurière, hein ? grogna l’homme après lui avoir amené une assiette guère inspirante de bouillie d’avoine, agrémentée d’un demi-oignon cru. Ayant trop faim pour faire la fine bouche, Lionne mordit dans l’oignon à pleines dents, et répondit la bouche pleine.

- Ach Bie’v’bise, auch delàch dech Dorchales.

- Bièvrebise, hein ? Pour cela tu comptes emprunter la durande ?

La durande était une rivière serpentant de Bièvrebise à l’est, jusqu’à Perlcouchant, au sud. La rivière traversait les montagnes et le royaume nain de Toussaldoum, permettant le commerce entre le royaume et les duchés alentours au moyen d’un système en théorie ingénieux, en pratique désastreux, de tonneaux flottants emplis de marchandises, pour le plus grand bonheur de toutes les bandes de larrons de la région...

- ‘t-à fait, dit Lionne léchant ses doigts, éructant son repas. T’as de la bière ?

L’aubergiste se glissa le doigt sous le nez.

- La route n’est pas sûre, en suivant la durande... Tu dois savoir que nombre de bandits pullulent dans ses grottes, bois et fourrés, lui dit l’aubergiste en revenant avec un pot de ale. Le voyage pour une femme seule, même aventurière puissante telle que toi, n’est pas sans danger...

- Par ma langue, dit Lionne en reposant violemment le pot de bière. Tu dis que moi, Lionne d’Eylsweyr ne suit pas de taille à affronter une poignée de vas-nuls-culs mal dégrossis ?

La guerrière gonfla le torse et fit jouer ses muscles impressionnants sous l’ambre de sa peau.

- Non, bien sûr que non, je n’oserai pas, patronne ! sourit le tenancier en levant les mains, mais... Laisse-moi te donner le conseil que je donne à tous les voyageurs qui passent par mon auberge et se rendent à Bièvrebise : ne prends pas la route principale ! Tu tomberai sur Daar, et sa terrible bande de brises crânes, prend plutôt le chemin de gauche, à la fourche ! Tu traverseras ainsi les bois muets, remontra le vallon de chant de bièvre, et arrivera ainsi directement à Bièvrebise par la passe de l’ours ! Un chemin bien plus sûr, plus rapide, et bien moins dangereux ! Connu de moi seul, et de quelques autres drôles seulement, hin hin hin... Voilà le conseil que je pourrai te donner, voyageuse, libre à toi de le suivre en ton âme et conscience... Quant au reste de ton séjour... Une chambre pour la nuit ? La paille est propre et comme je dis toujours, on ne peut avoir de puces quand on n’a pas de lit !

- Très peu pour moi, dit la guerrière en grimaçant : je préfère la belle étoile et les vents du nord ! D’ailleurs, ce soir, je dormirai dans la couche de ton Daar, couche qui sera souillée par son sang et celui de ses hommes ! Adieu, tavernier ! Et bonne continuation !

La guerrière quitta l’auberge, laissant le tenancier seul dans la pénombre.

- Drôle de personnage... Dangereuse ! lança une voix depuis l’ombre. Es-tu sûr de ne pas avoir mieux fait de lui laisser prendre la route principale, Gartyz ?

Le tavernier se retourna vers la couronne et la prit délicatement entre ses mains.

- N’aie crainte, ô mon roi, je sais exactement ce que je fais, et bientôt elle aussi rejoindra nos rangs... et sa richesse sera nôtre, commença à rire Gartyz à la pensée des sacs lourds sur la monture de l’aventurière. Hahahaha !

- Arrête de rire ainsi, Gartyz. C’est malaisant.

II.

Talonnant sa monture, Lionne filait sous les étoiles. Voyager de nuit était dangereux, mais elle devait se rendre à Bièvrebise sans plus attendre : le procès de Noiram avait lieu, et la barde ne pouvait attendre une seconde de plus les preuves décisives que Lionne apportait : le Trésor d’Akam ! Si ce dernier était en possession de la guerrière, c’était bien la preuve que Noiram ne l’avait pas volé ! En attendant, plus les jours passaient, plus la sentence de Noiram se faisait proche, et le sort du bourreau, tangible !

Arrivée à la fourche, Lionne arrêta brièvement sa monture. ‘Route de Bièvre’ disait la pancarte de droite. Celle de gauche avait disparu. Réfléchissant brièvement, Lionne tira sur les rênes de sa monture et, suivant les conseils de l’aubergiste, prit la route de gauche.

III.

Le chemin serpentait sous la tonnelle épaisse des arbres. Pas un bruit ne filtrait, l’endroit était calme, mort. Même les animaux semblaient avoir déserté le bois. Des formes sombres se dressaient dans la pénombre, anguleuses, immobiles... Des cadavres ? Un charnier ? Les contours d’une carcasse de cheval ? La nuit depuis son départ de l’auberge n’avait que s’épaissir et les ombres maintenant rendaient chaque relief suspect, fantastique, apte à cacher milles bêtes fabuleuses, mille créatures meurtrières.

Lionne sursauta alors que les doigts griffus d’une branche s’empêtraient dans son épaisse chevelure noire.

- Par mes dents ! cria-t’elle, par quel chemin maudit ce tavernier m’a fait passer ? Je ne vois plus rien sous ces arbres, et ma torche n’éclaire pas à plus de deux enjambées... Serai-je perdue dans ces bois aphones ?

Déchirant soudain le silence, un rire de crécelle rebondit contre les arbres du bois. Oubliant la branche, Lionne serra les poings.

- Hein ? Qui va-là ?

- Perdue ? Perdue, tu es perdue petite-fille, perdue dans ma grande forêt ? Hin hin hin hiiin !

- Qui est-là ? Qui parle ?

Lionne se tournait de part et d’autre, chassant les ténèbres de sa torche, mais la lumière tremblotante de sa flamme ne capturait nulle autre forme que celle des arbres endormis. Lionne était seule dans ces bois.

- Montrez-vous ! Lâches !

- Lâches ? Nous, lâches ? Pourtant ce n’est pas nous qui allons-nous enfuir en hurlant ! dit l’arbre à Lionne, après avoir enserré son emprise autour de sa chevelure, et attiré l’aventurière près du visage affreux, sombre et grimaçant qui venait de se découper dans l’écorce du bois !

Le cheval de Lionne se cabra, roula des yeux de peur et partit à toute vitesse à travers les bois, arrachant la branche vivante. Les arbres défilaient autour de Lionne, tirant sur la bride, elle tentait de calmer sa monture mais la bête était affolée. Les branches la griffaient, buissons, ronces et arbustes cinglaient son corps tels des fouets alors que toute la forêt, de concert, semblait vivante. Son cheval se cabra une dernière fois, la jeta violemment au sol et disparut au loin.

- Aïe, grommela Lionne en se levant, autant pour le trésor... Et merde... Foutue forêt...

Elle se leva lentement au cœur de la petite trouée où elle se trouvait. Autour d’elle, tronc, arbuste, fleurs vertes et grasses et champignons, tous se tournaient lentement vers elle et voyaient des traits humains, horriblement humains, se dessiner en masques grotesques sur leurs ignobles faciès végétal.

- Hin hin hin, prisonnière, tu es prisonnière de ces bois maintenant... Tu fais partie de notre armée... A jamais !

Et la forêt marcha, inexorablement, vers la guerrière.

IV.

Lionne, recula, trébucha contre un objet métallique qui dépassait du sol, un casque, un vieux casque rouillé de soldat.

Les arbres s’approchaient. Les arbres, les fleurs et les rochers, rampaient sur le sol, retournaient la terre, tendaient vers elle des racines griffues, des branches fourchues...

Elle tendit les bras, dans un cri en arracha quelques-unes mais rien à faire, ses assaillants étaient trop nombreux, bientôt elle finirait elle aussi en squelette, rejoindrait tous les morts en armure de ses bois si proche de son but et... Les morts en armure !

Lionne eut un sursaut, elle repensa à l’aubergiste, à son histoire de bandits et de route peu sûre, à la couronne qu’il lustrait...

- Azüm !

Et elle cria quelque chose à la forêt, quelque chose en langue ancienne, en Eylsweyr, qui fit aussitôt s’arrêter tous les arbres, fleurs, feuilles et rochers, et les fantômes en peine qui les habitaient.

V.

Dehors, dans la froide lumière du matin, l’aubergiste recoiffa la couronne face à la vitre salle de son établissement.

Elle lui allait plutôt bien, lui renvoyait, flatteuse, l’image tremblotante sur le mur. De roi, il n’avait peut-être pas (encore), le statut, mais grâce à sa petite combine il en aurait bientôt la fortune, rien qu’avec ce que la guerrière qu’il allait lui rapporter... L’imbécile, elle avait été si facile à duper... Plus qu’à attendre que le fruit mûre tombe, littéralement, de l’arbre !

Il allait se remettre à nettoyer ses carreaux quand il se rendit compte que l’arbre derrière lui s’était déplacé de quelques mètres sur la gauche... Quelques instants plus tard, avant même avoir eut le temps de crier, c’est toute la forêt qui l’encerclait et, saucissonné par des ronces et des lianes, c’est suspendu à quelques pieds du sol, la tête à l’envers, qu’il vit la guerrière marcher vers lui et venir récupérer la couronne.

- Alors, aubergiste ! Tu sembles avoir un problème de jardinage !

- Ma couronne ! Maudite ! Comment as-tu pu... Et vous, cracha-t’il à l’encontre des arbres et de la forêt, vous êtes censé m’obéir, je suis votre maître !

- Non ! Leur véritable maître est celui qui, originellement portait cette couronne ! Il y a plus de cinq cents ans, quand les armées d’Eylsweyr marchèrent sur l’empire humain d’Andar, le roi Casmir et son armée, ensorcelés par la sombre magie d’Uriane, passèrent par cette forêt en croyant trouver un raccourci... C’était un piège ! Perdus à jamais dans les bois, leurs âmes ne purent s’échapper des racines maudites où ils s’étaient perdus, et finirent par investir les arbres, plantes, champignons et pierres mêmes des bois, les rendant... vivants. Quant au roi, conscient de ce piège, il s’enfuit de la forêt, partant guérir de l’aide pour ses hommes, jurant qu’il ne les abandonnerait il finit par périr sous les flèches de ses poursuivants mais sa couronne demeura introuvable, et les bois où se trouvaient les âmes de ses hommes attendent depuis le retour de leur roi. Et la revoilà enfin, cette couronne, tu t’en servais pour contrôler la forêt, détrousser les voyageurs qui passaient par ton auberge, hein ? Imbécile, comment l’as-tu trouvée ?

- C’est un ermite, répondit en s’étouffant l’aubergiste. Un ermite en robes grises, à moitié fou qui passait par là ! Il ne pouvait pas payer sa nuit, il m’a remis sa couronne et m’a promis qu’elle pourrait me rendre riche ! Qu’elle contrôlait – argh – les arbres et les bois ! Voilà, tu sais tout ! J’ai très peu volé, libère moi maintenant ! Nous pourrons partager les gains, si tu le souhaites ! Je te laisserai la couronne ! Pitié !

- M’associer avec un voleur comme toi ? Lionne partit d’un grand rire et, d’une seule main, brisa la couronne sous les yeux de l’aubergiste. Très peu pour moi, allons : je choisis mieux que ça mes partenaires !

- Imbécile, qu’as-tu fait ?

Au bris de la couronne, tous les bois furent parcourut d’une sorte de soupir silencieux, les arbres tendirent leurs branches vers le ciel...et s’immobilisèrent. Les bois retrouvèrent leur silence.

Les bois muets n’avaient jamais aussi bien portés leur nom.
Laissant l’aubergiste suspendu à son triste sort dont elle se moquait éperdument, Lionne, son trésor retrouvé, reprit la route, bride abattue, les cheveux au vent, écrire le reste de sa légende !
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