Le blues du dictateur

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Ecrire c'est raconter des histoires, faire naître des personnages, jouer avec les mots. Ecrire c'est aussi le moyen de transmettre ses idées, C'est un loisir jouissif, un défouloir, un exutoire et  [+]

Je me réveille, mes yeux se posent sur le monde que j'ai mis à ma botte. Je m'ennuie et j'ai le sentiment de revivre sans arrêts la même journée. Les hommes sont lâches, ils applaudissent et soutiennent celui qui crie le plus fort. Ils finissent toujours par se soumettre. Ce sont des petits roquets qui aboient de loin et rentrent dans le rang à la première morsure.
J'ai suivi une voie ordinaire : fils de paysan, je me suis engagé très tôt dans l'armée, j'ai gravi les échelons un par un à force de cruauté, de trahisons. Puis j'ai fomenté un coup d'état qui m'a propulsé au pouvoir à vingt-sept ans. J'ai commencé par faire exécuter tous les anciens généraux à commencer par le premier d'entre eux (il faut toujours tuer le père!) et recruté de nouveaux soldats parmi le peuple, la foule des frustrés ! Que de têtes sont tombées pour affirmer mes idées ? Je suis parti du principe que de toutes façons, on ne peut jamais faire l'unanimité. Il y aura toujours quelqu'un pour émettre une idée et un autre pour penser le contraire. Alors j'ai tranché, chacun obéira à mes ordres et approuvera mes idées ! Ceux qui ne seront pas d'accord seront matés ! Il a fallu m'entourer d'une cohorte de fidèles qui me craignent. J'ai flatté leurs plus vils instincts, monté les uns contre les autres, le peuple contre l’intelligentsia : regardez-les, ils vous trahissent, ils ne pensent qu'à leur bien-être, à leur petit confort, tandis qu'ils vous laissent crever à petit feu ! Il a fallu s'entourer d'une petite troupe d'inconditionnels et briser dans l’œuf toute velléité de rébellion. Je me suis entouré d'hommes qui avaient une revanche à prendre sur le destin , les frustrés de la vie. Je les ai flattés, j'ai aiguisé les jalousies, favorisé les trahisons et je leur ai montré l'ennemi en prenant bien soin, selon le célèbre adage, de diviser pour mieux régner ! Bien sûr, ça n'a pas été de tout repos car j'étais le premier sur la liste, le premier à trahir, le premier à éliminer ! Il m'a fallu dormir que d'un œil, suspecter chacun, à commencer par mes proches, anéantir tout désir de partage du pouvoir et n'avoir aucune faiblesse dans le courroux ! J'ai sacrifié une partie de ma famille pour montrer l'exemple. Je me suis appuyé sur la lâcheté et le désir de certains de vouloir me plaire. Les hommes sont ainsi, ils ne se sentent bien que s'ils sont guidés et obéissent à une autorité, cela leur permet de ne pas trop réfléchir ! Par contre, une fois la ligne de conduite édictée, ils sont prompts à critiquer, ils ne peuvent pas se l'empêcher ! Et là, je tranche, je soumets, je supprime les envieux et encore une fois flatte les coléreux.
Cela a été plus facile pour la deuxième génération car ils ont été élevés dans le culte de la personnalité. Ils ont été formatés dès le premier âge à m'aimer, que dis-je à m'adorer. Mes pensées sont leurs pensées, mes idées sont leurs idées, leurs désirs sont mes désirs ! Bien sûr, quelques malins ont essayé de s'écarter du droit chemin mais une punition exemplaire a fait réfléchir les plus retors ! La plupart n'ont connu que mon régime et n'ont aucune comparaison. J'ai muselé la presse, supprimé internet et interdit les touristes. Je suis le roi de mon îlot ! J'ai instauré la défiance et formé des brigades de dénonciation et encore une fois l'homme est assez vil pour dénoncer ses voisins afin de s'attirer les bonnes grâces de celui qui gouverne ! Les concitoyens dénoncent leurs voisins, les enfants leurs parents et les conjoints se dénoncent entre eux !
Je fais en sorte que chacun ait suffisamment à manger et de quoi tenir le coup pour aller travailler dans les mines d'uranium que je revends au prix fort à l'étranger. J'achète le silence des gouvernants en leur reversant un petit pourcentage et en les conviant à des petits séjours exotiques !. Ma fortune personnelle ne cesse d'augmenter et j'ai les plus belles femmes du pays, attirés par le pouvoir et le luxe. Je prêche la bonne parole sur l'unique chaîne de télévision qui diffuse en boucle les mêmes programmes constitués principalement de reportages hagiographiques sur ma petite personne, d'émissions de variétés où je pousse la chansonnette entouré de starlettes. Je partage la vedette avec d'autres artistes qui composent des arias à ma gloire. D'autres viennent présenter les épopées qu'ils ont écrites en mon honneur, dans lesquelles le passé est falsifié à mon avantage. Je suis l 'égal d'un demi-dieu (ma modestie naturelle m’empêche de me comparer à Dieu lui-même!)
Mais voilà, je m'ennuie ! J'ai fait le tour des biens matériels, des conquêtes et des abus de pouvoirs. J'ai le sentiment que personne ne m'aime ! Certes, chacun m'aime à sa façon de peur d'être jeté dans la fausse aux lions. Dès que je fais une blague, on s'esclaffe et on m'applaudit, dès que j'ai une idée, on s'empresse de l'appliquer. Je me suis lassé des exécutions et des séances de torture. Je me déguise parfois comme certains de mes prédécesseurs et descends vers le petit peuple. Mais là encore, point de surprises. Chacun s'encanaille et se débrouille comme il le peut sans jamais affirmer la moindre opposition.
J'ai décidé de faire courir une rumeur : je me serais lassé du pouvoir et je chercherais quelqu'un pour me seconder. Et là, a commencé le bal des faux-culs : c'était à celui qui me prouverait qu'il était capable des actions les plus viles, les plus violentes, les plus dégradantes. Les femmes ont cherché à entrer dans ma couche, les hommes à dénoncer leurs semblables et m'ont apporté au palais la tête de leur ennemi juré, vociférant que ce dernier fomentait un coup d'état. Certains m'ont démontré que d'un clic d'informatique (j'ai quand même gardé des ordinateurs pour mon usage personnel), ils pouvaient ruiner une famille, une région, un pays. Des scientifiques m'ont apporté la preuve que des virus cultivés dans nos laboratoires seraient capables d'anéantir une population entière. Je pensais en mon for intérieur qu'avec tous ces outils, ils auraient pu me supprimer mille fois, mais la peur les retenait car j'avais réussi à faire régner la terreur dans mon royaume ! A l'instar de quelques dictateurs célèbres de l'histoire, je m'étais fait couronner sur le tard empereur ! Un généalogiste m'avait concocté un arbre digne des plus grands, je descendais en ligne directe d'Alexandre le Grand ! Personne n'y croyait mais tout le monde faisait semblant d'y croire ! Alexandre II, ça en jetait quand même ! Bref, aucun sujet ne m'apportait de satisfaction et je me lassais bien vite de ce défiler de traîne-savates ! Mes nombreux épouses, enfants et petits-enfants pataugeant dans le luxe, la luxure, l'hypocrisie et la délation me dégoûtaient !
J'allais renvoyer tout ce monde dans ses pénates, non sans avoir ordonné quelques exécutions sommaires pour non-respect du protocole, quand un des hommes de ma garde rapprochée insista pour que je reçoive un dernier candidat. J'allais le chasser d'un geste de la main quand il me signifia avec mille courbettes et excuses que je devrais peut-être le recevoir et que cet homme allait peut-être me distraire. Lassé, je lui fit signe de le faire entrer. C'était un petit homme insignifiant, vêtu de quelques haillons. Contrairement aux autres, il semblait ne rien vouloir, rien m'imposer, rien prouver et ne trahir personne. Un rictus effleurait ses lèvres. L'homme se tenait droit et contrairement aux autres n'avait effectué aucune courbettes, n'avait professé aucune jérémiade. Il m'avait tout simplement salué d'un « bonjour Jean-Marc ». Ce « bonjour Jean-Marc » m'avait replongé dans un océan de souvenirs. C'est ainsi que mes parents (que j'ai fait exécutés depuis longtemps) m'avait baptisé. A cette époque sévissait encore la religion catholique que j'ai remplacé par un pseudo-culte de la nature, des astres et de mon humble personne ! J'avais édicté quelques inepties sur le monde, la nature et surtout l'amour de leur sauveur, à savoir Moi-Même ! J'avais élu au rang de caste privilégiée tous ceux qui étaient nés à la même date que moi, à savoir le 25 décembre (je ne suis pas né un 25 décembre mais je trouvais cette date assez symbolique). Je m'amusais beaucoup des efforts et des calculs que faisaient les famille pour que les femmes enfantent ce jour faste ! Pour procréer à cette date, la conception devait avoir lieu à peu près début avril et j'avais décrété pour me distraire que la date du premier avril , serait journée nationale de procréation. Ce jour férié, le seul de l'année avec le 25 décembre était chômé sauf dans les alcôves !
- Qui es-tu, qu'as-tu à me proposer, demandais-je au vieil homme ?
- Je suis Roland de l'école communale Amin Dada. (J'avais fait renommer toutes les écoles d'après un dictateur célèbre), ton voisin de pupitre : Madame Cora, troisième année. Je fouillais dans ma mémoire et revoyais ce petit être malingre que je martyrisais, à qui je volais les bonbons et sur qui je copiais les interrogations.
- Arraches-tu toujours les ailes des mouches, me dit-il dans un demi-sourire ?
Je partis d'un franc éclat de rire, aussitôt imité par toute ma garde rapprochée.
- Sais-tu que certains ont perdu la tête pour moins d'impertinence ? Non, je fais bien mieux maintenant, j'arrache les bras de ceux qui me résistent ! Il y a fort longtemps que je n'ai pas ri ainsi ! - Alors qu'as-tu à me proposer ?
- L'amour !
Je riais encore franchement.
- L'amour ? Mais tous mes sujets sont à mes pieds, ils m'adorent et si je veux une femme, je n'ai qu'à choisir !
- Non, pas cet amour là, mais le vrai, l'universel, l'inconditionnel !
- Et toi, tu le connais cet amour ?
- Oui, je le pratique quotidiennement. J'aime mon prochain sans rien demander en retour. Je n'ai ni famille, ni bien.
- Cela me rappelait vaguement quelque chose. Es-tu heureux ?
- Je ne me poses pas la question, JE SUIS, c'est déjà suffisant !
- Et combien êtes-vous de la sorte ?
- Nous sommes quelques uns.
Je fronçais les sourcils. Un soldat de ma garde rapprochée posa la main sur son sabre d'un geste de défiance. (A l'âge de la bombe atomique et des missiles à tête chercheuse, il me plaisait d'affubler ma garde d'un sabre un peu désuet!).
- Et vous comptez contester mes idées, renverser le pouvoir ?
- En aucun cas, nous essayons juste de changer les autres par l'exemple de l'amour. Nous ne contestons rien !
Je me levais d'un geste brusque.
- Vous me jugez, vous me prenez pour un tyran sanguinaire ?
- Nous ne jugeons personne, nous compatissons !
- Débarrassez-vous de lui ! Déjà deux gardes l'avaient saisi par les bras. Ou plutôt non..., rhabillez-le, il sera mon conseiller !
Les gardes se jetaient des œillades incrédules et l’entraînaient chez mon tailleur pour lui faire une livrée. (J'avais la mégalomanie très 17e siècle!). Je comptais m'amuser quelque temps avec lui puis m'en débarrasser !
C'est le premier jour depuis longtemps que je m'éveille avec un semblant d'intérêt pour la journée à venir. Je congédie la femme qui est dans mon lit et vais me préparer. Des vêtements propres sont toujours à ma disposition. J'enfile mon uniforme et me dirige vers la terrasse pour prendre mon petit-déjeuner. Je prends toujours la même chose mais je n'ai qu'à émettre un vœu pour qu'il soit exaucé !
- Approche, approche, dis-je à Roland qui a passé sa nuit sur un lit de camp dans la pièce d'à côté auprès de mon garde du corps personnel qui m'est entièrement dévoué depuis que je l'ai sauvé d'une exécution ! Que prends-tu : café, thé, céréales, fruits frais, yaourts, charcuterie, œufs au bacon (on dirait le buffet d'un centre de vacances organisées!).
- Une infusion de thym et une tranche de pain complet. Aucun de ces éléments ne se trouvent sur mon buffet. Décidément, cet homme est plein de surprises et perturbe mon quotidien!
Je m'en amuse. Enfin quelqu'un qui ne pense pas comme moi, qui ne désire pas ce que je désire ! - Allez, allez ! Bougez-vous et trouvez-moi cette tranche de pain !
- Je me conterai de ce qu'il y a, répond Roland.
- Non, non, tu peux avoir ce que tu veux ! D'ailleurs on va aller faire les courses. Qu'est-ce que tu veux, une voiture, une Ferrari, une BM, un chien, une femme ? Une nouvelle télé, un ordinateur, réservé à l'élite, lui dis-je avec un clin d'oeil ! Demandes, tes vœux seront exaucés !
- Le problème avec le désir est que sitôt le désir assouvi, on se met à désirer autre chose !
- Quoi ? Mais qu'est-ce que tu me racontes ? Tu n'as envie de rien ?
- De très peu de choses. Plus on se tourne vers l'extérieur pour chercher satisfaction, plus on ressent le manque !
Mais qui es-tu, toi ? Une espèce de saint ?
- Un homme normal, sans désirs !
- Et tu ne trouves pas ça normal que j'assouvisse mes désirs, que je renforce mon pouvoir que je protège de mes ennemis ?
- Je ne dis pas ça. Encore une fois, je ne te juges pas ! Si cela te fais plaisir, alors fais-le !
Roland avait lu quelque part, avant le grand autodafé, que si l'on s'opposait à quelqu'un qui exprime une idée, même si elle vous paraissait complètement choquante, ça le vexerait et l'obligerait à défendre son point de vue coûte que coûte pour ne pas passer pour un idiot ! Il savait qu'il risquait gros en me contredisant mais il ne pouvait agir autrement.
Les jours, les mois se suivaient et se ressemblaient sans que Roland ne se départisse de sa sérénité. Il ne pouvait échapper à mes rebuffades, à mes colères et il prenait de grands risques en refusant d'assister aux exécutions, de visiter les prisons. Il refusait les conquêtes que je lui proposais. Il refusait de s'enivrer dans les banquets orgiaques organisés par mes généraux. Il avait senti qu'un petit frémissement, une petite étincelle de doute s'était immiscée dans mon cerveau de dictateur. Ma volonté semblait s'infléchir. Je me disais parfois : « et si c'était vrai ? »J'ordonnais moins d'exécutions, je fis relâcher quelques prisonniers politiques. Je me surpris à écouter certains conseils de Roland. Je n'entrais plus dans des colères noires lorsque quelqu'un me contredisait. J'essayais de comprendre et de pardonner ceux qui n'exécutaient pas à la lettre mes commandements. J'avais éloigné ma garde personnelle du palais. J'écoutais patiemment les récriminations d'une opposition d'apparat et je songeais même dans mes rêves les plus fous à rétablir un semblant de démocratie. Bref, je baissais la garde sans m'apercevoir du poison, au sens propre comme au sens figuré, qu'injectait Roland dans mon quotidien.
A ma mort, une chasse aux sorcières fut organisée. On élimina tous ceux qui de près ou de loin s'étaient compromis dans les exactions et les trahisons en tous genres.
Roland décréta l'amour universel d'intérêt public. La propriété fut abolie mais chacun devait reverser une grande partie de ses gains à la nouvelle secte qui régissait le comportement de tous et dictait les nouvelles règles à suivre.
Roland fut désigné comme Gourou Suprême sous le nom de Illatoucompry !
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