Le blouson gris urbain

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Je vous souhaite la bienvenue sur ma page ! Mon dernier texte en date : AU CROISEMENT DES POSSIBLES (Prix des 10 ans) À redécouvrir : UNE ÂME DE VERRE (Prix Renaissances) et RETOUR DE  [+]

Image de Été 2018
Huit heures du matin. Le portable sonne dans la poche de Rémi qui s'apprêtait à sortir.

— Je parie que c’est Madame Gnolette !
Bingo ! Son indéfrisable bleue s’affiche sur l’écran, couronnant un visage aux rides avenantes.

— Encore elle ! Croky doit avoir fait un pet de travers.

Rémi affiche un sourire. Il paraît que ça s’entend, au téléphone. Ne pas contrarier la vieille !
Il la prend en ligne. Surtout, ne pas lui demander comment elle va, c'est parti pour trois plombes et il doit trouver une place dans le métro avant la nuit...

— Bonjour, Madame Gnolette. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service aujourd’hui ?
— Bonjour mon petit Rémi. Pourriez-vous m’amener mon Croky chez le vétérinaire ? Il n’a pas mangé hier soir, il n’a pas mangé non plus ce matin, je me fais un sang d’encre.

... Eh bien, Madame Gnolette, il mangera mieux demain...
Non, pas ça, même pas en rêve !

— À quelle heure voulez-vous que je passe, Madame Gnolette ?
Les crocs, sous le sourire, est-ce que ça s’entend ?
— À dix heures, si ça ne vous dérange pas.

Bien sûr que ça dérange Rémi, qui vient d’étrenner son tout nouveau tout beau badge d’accréditation. Le voilà depuis une semaine musicien officiel du métro parisien. Avec trois cents autres il fait partie de la sélection de printemps. L’espace n’est pas extensible et ne se partage pas toujours en douceur.

Rémi est un peu contrarié car la petite course chez le véto risque de compromettre ses projets, mais au tarif de 10 euros de l’heure, comment refuser ? Il compte deux bonnes heures d’attente au milieu du vacarme des animaux malades. Ensuite il raccompagnera Croky, passera prendre sa guitare et hop ! direction le métro. Madame Gnolette paye bien, et son Croky n’est pas trop agressif avec lui. C’est un chihuahua qui pèse ses deux kilos tout mouillé. Rémi le sort deux fois par jour, avec le caniche Edgar de Monsieur Gantua et le bichon Manny de Madame Vêle. Le reste du temps, il teste ses nouvelles compositions dans le métro, agrémentées des grands classiques de Brassens ou Le Forestier qui ont toujours l’heur de plaire.

Il n’a pas les doigts qui s’emmêlent, et la voix a fait le reste à l’audition. Avec le badge officiel il va enfin pouvoir penser à autre chose qu’aux contrôles et aux amendes qui vont avec. Mais en grand pacifique jamais candidat à l’embrouille, il redoute ce qu’on lui a décrit comme une jungle où, même légale, la concurrence reste féroce. Il a horreur de l’agressivité et préférerait que le hasard d’une rencontre lui donne un petit coup de pouce.

Rémi crèche chez des copains. Sa vie : la débrouille, les petits coups de main à droite et à gauche contre un repas, deux accords de guitare. Pas d’espèces sonnantes et trébuchantes entre amis, pourtant c’est ce dont il a le plus besoin. C’est pourquoi il est si content d’avoir réussi son audition. Mais le succès ne lui arrivera pas tout cuit dans l’écuelle, et son flegme risque d’être mis à l’épreuve.

À Bastille où il jouait depuis quelques jours, ça ne marchait pas bien fort pour lui. Alors autant viser tout de suite très haut. Il guigne un bon spot à l’un des embranchements de la station Châtelet – Les Halles, véritable ville souterraine où des dizaines de musiciens se partagent le terrain. Là, ça roulerait pour lui !

Alors, après la bruyante corvée de véto, il se pointe à Châtelet, et par pur hasard, il avise un certain Enzo, guitariste comme lui, un phénomène bien connu du milieu manchard. Enzo en est à sa pause casse-croûte et fait profiter le voisinage de sa sagesse. Petit détail, il a déjà un sérieux coup dans l’aile.

— Au sommet comme à la base, mon pote, si fallait du talent pour réussir, ça s’saurait. Ah, si t’es fils de, si t’es né avec une cuiller en argent dans la bouche, alors là, vieux, t’as ton nom en haut d’l’affiche illico presto. Mais si t’as pas quelqu’un dans ta manche, si t’as pas d’relations, si tu connais pas Pierre Paul Jacques tu peux aller t’faire cuire un œuf. Dans l’métro c’est pareil, frangin, faut êt’ pistonné pour avoir droit à tes deux mèt’ carrés de couloir, et c’est chaud pour toi si tu files pas doux.

Rémi écoute sans broncher les propos avinés d’Enzo. Ce gars fait vraiment peu de cas de la langue française !
Tout ébaubi, il répond vertement à Enzo, qui s’en bat l’œil et le lui fait savoir de manière beaucoup moins polie. Mais ils trouvent bientôt un terrain d’entente et échangent leurs numéros. Rémi occupe une place restée vacante, pour quelques heures.

Le lendemain, dès potron-minet, Enzo l’appelle pour lui proposer un petit arrangement.
— Rémi, frangin, Je dois aller me mettre au vert pour me refaire une santé. Si tu me tiens mon spot au chaud à Châtelet, sans oublier mes vingt pour cent, je te revaudrai ça, mon pote. Je te rappelle quand je reviens.

Le Croky de Madame Gnolette a encore fait sa mijaurée et au dernier moment il a fallu lui enfiler à grand peine un imperméable pour qu’il ne mouille pas ses petits poils fragiles sous la pluie. Alors Rémi n’arrive qu’à onze heures pour prendre la place d’Enzo. Bien trop tard ; juste à côté s’est installé un gars qui officie là avec son saxophone. Rémi le connaît vaguement. C’est Gérard, dit Gros Coucou, celui qui flaire les places vides pour y faire son nid.

— Qu’est-ce que tu fais là ? lui dit Gros Coucou. C’est la place à Enzo.
— La place D’Enzo ! C’est plutôt moi qui devrais te demander ça ! Je ne vais rien faire avec toi à côté. Alors barre-toi. Enzo est patraque et m’a filé son spot pendant qu’il prend le frais chez ses vieux. C’est un deal entre nous et ça n’est pas tes oignons ! En attendant, Gros Coucou, tu dégages. Tu connais Enzo, il n’est pas tendre avec les resquilleurs.

— Mon nom, c’est Gérard. Laisse tomber, j’me casse. Mais on s’reverra !
Pendant quelques longues semaines, Rémi mène une vie bien réglée. Debout à 7h, chiens de 8h à 9h, métro de 10h à 20h30, chiens de 21h à 22h, repas expédié rapidement, vaisselle, et au lit à 23h ; c’est tout juste si les copains l’entendent rentrer. Au boulot, pas le moindre couac de saxo à portée d’oreille, pas de chercheurs d’embrouilles à vue de nez, tout baigne ! Rémi finit par penser qu’Enzo, même absent, fait régner sa loi. Il ne lui viendrait même pas à l’idée de rogner sur les 20% de commission sur ses gains journaliers qui atteignent parfois la centaine d’euros ; il finirait presque par se prendre pour un fonctionnaire ! Non seulement il va pouvoir dédommager ses copains pour l’hébergement, mais l’achat du blouson de cuir dont il rêve commence à se profiler à l’horizon, retardé seulement par l’acquisition d’un nouveau micro et d’un ampli d’occasion.

Mais le moment arrive enfin d’arborer le blouson tant attendu, d’un beau cuir en agneau plongé gris urbain acheté rue de Rivoli, un modèle de l’année mais soldé de 30%. Même dans le luxe il faut savoir raison garder. Il le porte tous les jours et comme il a sympathisé avec un lascar qui accepte de lui garder son matériel contre une petite rétribution, il s’octroie quelques pauses shopping. Mais il est très agacé de constater qu’à peine a-t-il franchi le seuil d’un magasin, les vendeurs se dirigent droit vers lui avec un sourire obséquieux, des cher Monsieur inquiétants, et des piles de chemises et de t-shirts à lui proposer, Ce blouson lui donne-t-il donc tellement l’allure d’un bourgeois ? Il prend ses distances avec les vendeurs diaboliques et préfère retourner travailler ses accords de guitare.

Les semaines passent. Rémi est tenté de s’endormir sur ses lauriers car s’il n’y avait les inévitables fêlés et les immanquables provocateurs pour le remettre sur le plancher des vaches, il serait sur un petit nuage. Le bas de laine se remplit si bien que Rémi peut même combler son découvert à la banque.
Mais un matin – décidément Enzo aime le sortir du lit – le téléphone le réveille à 6h30. Au ton peu aimable de Rémi répond le son frigorifiant de la voix d’Enzo.

— Je t’ai bien dépanné, vieux, alors maintenant, j’attends le paiement.
— Mais... je t’ai toujours envoyé tes 20%, j’ai été super réglo ! Une enveloppe toutes les semaines, rubis sur l’ongle, que je remets à Milou selon tes instructions... Si ton Milou m’a doublé, il va m’entendre !
— Tatata... Calme-toi. J’ai bien eu le fric. Je te parle du vrai paiement !
— Mais... il n’a jamais été question de...
— Maintenant, tu la fermes et tu m’écoutes. Rendez-vous demain à 8h au pied de la fontaine du Châtelet. T’as intérêt à te pointer !
Et il raccroche. Rémi est furieux. Il va perdre une matinée de promenade canine... 40 euros de moins car demain il a quatre chiens à balader. Mais Enzo n’avait pas l’air de plaisanter...

Rémi va donc au rendez-vous, non sans s’être fait remplacer auprès des charmants clébards. Et Enzo lui met le marché en main :

— Le métro, c’est fini, mec. T’as huit jours pour dégager, pas un de plus. Si d’ici là tu poses pas tes fesses ailleurs, tu peux numéroter tes abattis.
— Toujours aussi élégant, Enzo ?
— T’occupe pas de mon élégance. C’est un conseil d’ami. D’ailleurs j’ai besoin de toi pour autre chose. Tu crois peut-être que je me la suis coulé douce, pendant tout ce temps ? Je me suis fait un peu la main sur quelques serrures. Il fallait que je change de crémerie...
— Je croyais que t’étais malade... que tu devais te refaire une santé...
Pour toute réponse, Enzo se fendit d’un rire énorme, de ceux provoqués par les paroles dignes d’être gravées dans le marbre éternel de la naïveté.

— Écoute, dit-il quand il se fut calmé, je commence à être en manque de bonnes adresses, alors toi qu’as des r’lations dans les quartiers chics avec toutes ces mémères à leurs chiens-chiens qui t’ont à la bonne... tu connais pas mal de gens solvables, si tu vois ce que je veux dire...
— Qu’est-ce... qu’est-ce que tu veux...
— Ce que je veux dire ? C’est pas compliqué mon bébé, tu me tiens au courant de l’emploi du temps de ces messieurs dames. Moi, quand ils mettent les voiles, je fais le reste avec mes doigts de fée, si tu vois ce que...

— Mais, pas question !
— C’est comme tu voudras, mais viens pas te plaindre si t’as des petits soucis...

Dès lors, la vie de Rémi devint un enfer. D’abord il vit débarquer Thor dans son couloir de métro. Thor, le teckel de son nouveau client Monsieur Ticcoli, lequel laissa complaisamment sa saucisse sur pattes uriner sur le tapis de sol de Rémi avant de l’informer que dorénavant il se passerait de ses services et qu’il en était de même pour Madame Orand et son labrador Jade.

Puis il lui arriva suffisamment de tuiles pour refaire son toit, qui n’était pas le sien. Un matin il trouva le sol maculé de goudron à croire que la vieille Érika s’était oubliée sur son territoire. Deux jours plus tard, après avoir bu une canette de coca offerte par un spectateur il dut prendre ses jambes à son cou pour filer dans les toilettes les plus proches en se tenant les boyaux. Enfin, guigne sur ce gâteau indigeste, coup de grâce qui le mit en fureur, il fut réveillé une nuit à deux heures par le téléphone. C’était Enzo.

— Demain 8h à l’endroit habituel. Puisque les hors d’œuvres ne te réussissent pas, mon pote, on passe directement au dessert ! Tu trouveras sous la statue que tu sais un mot qui te dira où te rendre. Là tu t’aboules avec 500 euros en liquide ou bien tu mettras longtemps avant de pouvoir rejouer de la guitare...

Rémi passa la nuit la plus horrible de sa vie.
On ne le dira jamais assez : le crime, ce n’est pas fait pour les bleus, les bonnes pâtes, les demi-portions, les amateurs. Le crime, ça requiert un certain professionnalisme. Le crime, ça ne s’improvise pas. Rémi voulait juste intimider Enzo pour qu’il lui lâche du lest. Il n’avait pas l’intention non plus de se plier à ses quatre volontés, de lui filer les adresses de ses clients, du moins de ceux qu’il lui restait encore après les manœuvres de cette crapule. Mais depuis quand une crème d’homme, un petit joueur comme Rémi intimide-t-il une pointure comme Enzo ?

Rémi est allé au rendez-vous la nuit suivante sur un parking désert avec une liasse de papier journal dans l’enveloppe. Enzo lui a dit : Tu te fous de ma tronche ? Et ça s’est terminé au couteau. Un couteau que Rémi venait d’acheter, et un autre dont Enzo ne se séparait jamais. Rémi sortit le sien de son beau blouson d’agneau plongé gris urbain. Il devait avoir quelques aptitudes et être plus agile qu’Enzo qui ressemblait à un coq en pâte.

Enzo réussit juste à agripper Rémi par la poche de son blouson sans parvenir à lui porter le moindre coup. Au bout d’un certain nombre de tentatives ratées d’Enzo, qui ne put qu’égratigner le cuir épais du vêtement, Rémi porta un coup qui à sa grande surprise mit fin à toute velléité d’Enzo de se relever. Rémi s’enfuit en courant, sans attendre qu’Enzo ne change d’avis.

Le lendemain, la mort du petit malfrat devenu musicien du métro faisait la une des journaux à grand renfort de bons sentiments et de théories savantes.
Le goût du luxe ne réussit pas plus que le crime aux gens qui ne les ont jamais cultivés. Rémi, la mort dans l’âme, se sépara du beau blouson abîmé par les coups de couteau d’Enzo.

Mais il ignorait que, même brûlé dans un terrain vague, l’objet était encore très bavard. Son beau blouson de cuir d’agneau plongé, gris urbain, acheté avec 30% de réduction, contenait une étiquette invisible, cousue dans la doublure de la poche gauche, celle-là même qu’Enzo avait réussi à arracher et dont la police retrouva un lambeau sur place. Une étiquette capable de transmettre à toute personne équipée d’un lecteur l’adresse du magasin, le nom et l’adresse de l’acheteur, la date et le montant de l’achat ! Un dispositif assez sophistiqué dont se servent certaines grandes enseignes pour proposer les articles adéquats au client qui franchit le seuil d’un autre magasin avec le vêtement qui porte l’étiquette. L’identification par radiofréquence qui permettait aux vendeurs empressés de se diriger droit vers Rémi lorsqu’il entrait dans une boutique, mit les enquêteurs sur sa trace le plus facilement du monde et presque sans bouger le petit doigt.

Trahi par les progrès du marketing du XXIème siècle, Rémi organise dorénavant des concerts pour ses codétenus, et va pouvoir enregistrer son premier CD : « L’blues’on d’la zonzon ».

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