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Marenda

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FINALISTE
Sélection Public

C’est l’été chaud et sec, il y a dans l’air les remugles chargés de vase de l’eau du fleuve qui se retire, la marée devenue basse. C’est une fin de matinée, le soleil fait cogner ses rayons sur la surface de la vase brune qui apparaît au fur et à mesure que l’eau s’enfuit vers l’océan. L’enfant plisse le nez, un peu dégoûté par cette odeur qui émerge soudain des berges du fleuve et des chenaux mis à sec. Si l’on y prête bien attention, l’air tremble légèrement sous l’effet de cette chaleur qui prend possession du jour, ce samedi de fin juillet. Les bateaux, petites barcasses attachées aux pontons de guingois, semblent s’assoupir, laissant reposer enfin leur fond ventru et large sur ce lit de boue marron. L’enfant croit entendre des soupirs de soulagement dans le claquement des coques de bois qui commencent à sécher sous l’effet du soleil. Les cordes d’amarrage restent tendues toutefois et retiennent, vaincus, ces bateaux à la terre ferme. Jusqu’à présent, le courant vif les incitait à prendre le large, faisant courir l’eau contre leurs flancs avec force et insistance. Il s’en était fallu de peu, comme à chaque fois, que les bouts ne se rompent et que les esquifs, fatigués, épuisés par cette lutte inégale capitulent à la volonté du courant.
L’eau continue à s’écouler avec un clapotement de plus en plus ténu, couvert maintenant par le cri des mouettes qui prennent possession de la vasière pour y plonger leur bec avide de mollusques et crustacés restés dans quelques flaques d’eau.
L’enfant interrompt sa marche un instant et se baisse pour ramasser, sur la terre dure du chemin, un gros caillou lourd et joufflu entre son pouce et son index. Le caillou est lourd dans sa main, plus lourd qu’il ne se l’était imaginé. Tant mieux, son plaisir n’en sera que décuplé, lorsque tout à l’heure, la pierre s’enfoncera dans la vase souple et creusera un trou parfait sous l’effet de son poids et de la vitesse que l’enfant mettra dans le lancer.
L’enfant le pèse, le soupèse, le fait sauter dans sa main, retardant ainsi le moment où son bras se détendra, mû par l’influx nerveux de son biceps et de sa main qui libéreront dans l’air le caillou dur et inerte. Il imagine le bruit de l’impact dans la boue et sourit. Est-ce que la vase sera assez molle et avalera la pierre illico presto sans coup férir ou bien aura-t-elle séché suffisamment pour que le caillou y creuse un petit cratère sous l’impact de la chute ?
N’y tenant plus, il lève enfin son bras et jette le caillou aussi loin que sa force le peut. Il voit avec satisfaction le caillou s’enfoncer dans la boue humide avec un bruit sourd et disparaître dans l’épaisse couche visqueuse.
Sur le talus herbeux, quelques fleurs de sureau attirent l’enfant. Il en cueille une tige et dépiaute quelques fleurs qu’il porte à sa bouche pour en aspirer le sucre. Il sourit, il est heureux. Il sent sur sa langue le sucre qui descend, coule dans sa gorge.
Il regarde les filets des pêcheurs étendus verticalement sur des fils tendus entre des piquets. Ils sont secs maintenant et sentent le poisson. Tout à l’heure les pêcheurs viendront les chercher et les ramèneront dans les bateaux, prêts pour la pêche de ce soir lorsque la marée sera à nouveau haute.
L’enfant revient sur le chemin en glissant doucement le long du talus. Il sent le long de ses jambes nues, les boutons d’or qui frôlent sa peau. Le blockhaus est en bas, au même niveau que le fleuve, dans l’anse d’un port naturel où quelques bateaux au sec attendent le calfatage à l’étoupe et au goudron bouillant.
Le bâtiment gris, en béton, est imposant. Il a une forme bizarre, un toit arrondi, posé sur un cube. Il est entouré d’une clôture en ganivelles d’acacias, protégeant une sorte de potager maigrelet. Parfois, les grands montent sur le toit et sautent à terre, comme ça, par bravache, et fanfaronnent, l’exploit accompli.
Mais ça c’était avant, quand la bâtisse était vide depuis que les derniers occupants avaient trouvé un autre logement, plus décent.
Maintenant, le blockhaus est de nouveau habité. Un couple y est depuis l’hiver dernier. Un couple singulier. Elle, grande gigue, marchant à petits pas, vêtue d’une blouse tablier, un chignon sur le sommet du crâne, maigre, les pieds dans des bottes en plastique. Le regard portant sur le bout de ses pieds quand elle croise des gens, la bouche toujours close. Elle s’appelle Thérèse.
Lui, petit, très petit, perdu dans une veste de costume noire trop grande pour lui, arrivant au ras de ses genoux, nerveux et sec comme un coup de trique, l’air toujours pressé, le front coupé par une casquette enfoncée au ras de ses yeux. Il porte également des bottes, mais en caoutchouc noir celles-ci, qui lui montent jusqu’aux genoux si bien qu’il n’y a plus aucun espace entre ses rotules et ses pieds, comme s’il n’avait pas de jambes. Il est si petit que tout le monde l’appelle « le petit nain ».
L’enfant trouve cela idiot. Il est petit, mais il n’est pas nain. Et puis pourquoi « petit nain », « petit » ou « nain » auraient pu faire l’affaire.
Il se nomme Christian et il a toujours l’air en colère. Les enfants s’écartent de son chemin et plus personne ne s’aventure aux alentours de son logis de peur d’y être séquestré par cet homme si petit, colérique à l’air méchant.
L’enfant les avait vus arriver un mercredi soir d’hiver, alors qu’il neigeait. Il était au chaud dans la bibliothèque municipale, après une journée d’école. Il lisait L’île au trésor face à la grande baie vitrée qui s’ouvre sur la Garonne. Il regardait avec plaisir une couche blanche recouvrir le terrain vague qui séparait la bibliothèque du fleuve et qui menait au blockhaus. C’est alors qu’il les avait vus, lui tirant une charrette à bras chargée de chaises, table et matelas et elle derrière poussant le véhicule, le dos courbé.
L’enfant les regardait peiner sous le chargement, se dirigeant vers le blockhaus, ou du moins le supposa-t-il. Dans la neige fraîche, les roues de la charrette laissaient deux grands traits noirs parallèles comme des rails de chemin de fer. Entre ces rails, des traces de pas étaient instantanément recouvertes par les gros flocons qui tombaient de plus en plus drus.
L’enfant revint à bord de l’Hispaniola tant bien que mal, frissonnant malgré lui en s’imaginant l’ambiance glacée et obscure du blockhaus vers laquelle les deux pauvres hères allaient trouver abri.
Des canards domestiques déambulent le long du chemin picorant les pieds d’orties blanches qui poussent démesurément en recouvrant les vestiges maçonnés des fondations de la BETASOM.
Le garçon fouille maintenant la terre humide en face du blockhaus, à la recherche de petits morceaux de verre multicolores. Il fait un carré dans la terre humide avec quatre branches d’une même longueur et débarrasse la terre du moindre brin d’herbe présent dans le carré. Avec une autre branche, il fouille la terre pour l’ameublir. Enfin avec le plat de la main, délicatement, il étale la terre, la lisse patiemment. Il dispose les petits bouts de verre, jaunes, rouges, verts, bleus afin de faire une mosaïque. Il est agacé. Il lui faut trouver d’autres petits morceaux pour remplir la totalité du carré. Ce n’est pas gagné, mais il se met à la tâche, opiniâtre et patient. La terre sent bon, agréable sous ses doigts brûlants, elle lui apporte la fraîcheur dont il a besoin. Il fait chaud, le soleil est à son zénith.
— Tu t’embêtes ?
Il lève les yeux en direction de l’entrée du blockhaus, abandonnant un instant son ouvrage. Il regarde son père. Il est ébloui par le soleil et plisse les yeux. Il distingue sa silhouette debout. Il tourne un peu sur ses jambes, accroupi, il se déplace pour être moins gêné dans sa vision.
Son père, des ciseaux à la main, un peigne dans l’autre, est au-dessus d’une chaise où le « petit nain » est assis. Il lui coupe les cheveux. Il entend les ciseaux claquer lorsque les lames se touchent. Il regarde son père travailler avec soin. Il aime voir ses doigts animer les ciseaux comme s’il s’agissait de la paire d’ailes d’un oiseau de métal qui cherche à prendre son envol. Les doigts longs et souples sont si agiles qu’ils en viennent presque à disparaître. Il travaille avec application, concentré sur l’ouvrage, rapide, taillant les mèches inégales. D'un simple geste de la main, il guide la tête du patient pour l’aider dans son travail.
Le garçon est étonné de voir le « petit nain » sans sa casquette. Il a l’air plus jeune et pas du tout en colère. Sa barbe, longue et hirsute habituellement, a été taillée par son père, égalisée, courte. La moustache est effilée à chaque bout, découvrant les lèvres. Tout le visage est au repos, soudain calme, en accord avec les poils ordonnés, civilisés et propres.
Son père est venu ce matin avec tous ses outils. Il l’a accompagné. Il a porté la sacoche en bandoulière qui contenait un flacon de shampoing, la raquette Herold, le petit pot de baume à cuir, la lotion « sent bon », la serviette propre, pliée fraîchement repassée et la petite fiole d’alcool pur pour désinfecter les outils. Son père tenait sous son bras une autre sacoche contenant les ciseaux, les peignes, les tondeuses, le rasoir coupe-chou, la pierre à aiguiser, le blaireau, le savon à barbe et son petit bol en caoutchouc et le miroir.
Ils sifflaient tous les deux sur l’air de « Potemkine » de Jean Ferrat, ils se tenaient par la main. Un beau samedi matin d’été ensoleillé.
— Non je ne m’ennuie pas, je joue...
Le père a employé le verbe « embêter », à la bordelaise. Le père a toujours peur qu’il s’ennuie lorsqu’il est avec lui. C’est comme ça.
Le père enlève la serviette des épaules de Christian et la secoue au vent pour en faire tomber les poils et les cheveux. Il la remet en place pour terminer l’ouvrage sur la nuque.
L’instant est délicat, il passe la tondeuse sur le cou, il entend le cliquetis de l’outil quand le père exerce une pression sur les deux poignées. Il aime ce bruit, autant que celui des ciseaux. C’est un son régulier et doux. Les lames sont bien aiguisées et ne soulèvent pas la peau lors du passage. C’est presque une caresse et l’on sent de suite une fraîcheur envahir l’épiderme débarrassé des poils.
Maintenant, il faut retenir son souffle, décontracter les bras qui viennent de se crisper sur le travail de la tondeuse. Le père évacue, d’un coup de brosse, les minuscules débris de cheveux qui restent sur la peau. Alors, il prend d’une main la raquette Herold, de l’autre main, il passe et repasse sur le cuir, le coupe-chou. Il va tellement vite que le rasoir devient quasiment invisible. Mais le son du métal sur le cuir ne lui plaît pas. Mais pas du tout. Il le voit au froncement du sourcil du père. Il sait qu’il va prendre le pot de baume et en étaler un peu sur la surface du cuir pour attendrir davantage le fil du rasoir, pour « pas faire mal », dit-il toujours.
Le garçon reprend son jeu. Il fouille la terre à nouveau et trouve de beaux spécimens, de tailles diverses. Il est content lorsque son doigt découvre un bel éclat de verre couleur améthyste, en forme d’étoile.
Il a un beau petit tas de morceaux de verre devant lui, mais il en faut plus, beaucoup plus. Alors, il remet ses doigts au travail et les enfonce dans la terre, arrache des mottes d’herbe. Il trouve des tessons de porcelaine fine. Mais il les trouve trop gros et les casse en tapant dessus avec une pierre.
Il revient à son carré de terre et, assis en tailleur, se remet à le remplir en disposant ses trouvailles selon les couleurs. Cela fait des taches vives qui attirent l’œil. Il essaie de disposer les morceaux le plus serré possible afin de faire disparaître les joints de terre qu’il juge inesthétiques.
Il est patient, absorbé par son jeu, il a pourtant conscience que son père termine sa coupe de cheveux lorsque des effluves de « sent bon », arrivent à ses narines. C’est de l’eau de Cologne de lavande.
Madame Thérèse est à côté de lui, tout à coup. Elle regarde son carré avec curiosité. Celui-ci est maintenant en plein soleil et les éclats de verre brillent de mille feux et se reflètent étonnamment sur le visage de Madame Thérèse. Elle revient de chez Calatayud avec une bouteille d’eau minérale qu’elle vient probablement d’acheter. Elle regarde ses mains sur le devant de son tablier et remarque les taches de couleur des bouts de verre qui s’y reflètent. Cela semble l’amuser puisque le garçon voit sur ses lèvres un petit sourire. Ça lui fait plaisir de voir cette femme un peu heureuse. Elle dit :
— C’est beau ces couleurs. On dirait des bijoux.
Le gosse est surpris, il ne l’a jamais entendu parler jusqu’alors. Elle a une petite voix douce à peine audible. Il la regarde et il a envie de lui sourire à son tour. Ils se regardent enfin. De la poche de son tablier, elle sort un carambar et lui tend doucement.
— Tu es un gentil garçon toi...
Sa phrase reste en suspens comme s’il était inutile de la poursuivre. Ces quelques mots sont suffisants. Pas besoin de plus, se dit le garçon.
— Merci madame, lui dit-il en glissant un œil du côté de son père.
Celui-ci, qui n’a rien perdu de la scène, est en train de passer ses outils à l’alcool et de les ranger dans ses trousses. Il fait un signe de tête à son fils, lui signifiant d’accepter le cadeau avec un petit sourire.
L’enfant est content, il aime cette friandise. C’est bon cette pâte de caramel et de chocolat mélangés, ça emplit la bouche d’une douce saveur pas trop sucrée, ou juste ce qu’il faut. Il trouve que c’est le meilleur qu’il n’ait jamais goûté.
Le « petit nain » se regarde dans le miroir que le père lui a tendu. Il le place suivant plusieurs angles et regarde son visage intrigué. C’est vrai qu’il a l’air jeune. C’est un autre homme, presque beau. Ses sourcils ont même été taillés, dégageant son regard. Il a quitté sa veste le temps de la coupe et l’on voit ses bras noués de muscles sortir de son maillot de corps. Sa peau blême lui donne l’apparence d’un fantôme, pense le garçon.
Madame Thérèse passe à côté de lui et pose la bouteille d’eau minérale sur une table en bois à l’entrée du blockhaus. Elle marche, comme à l’accoutumée, les yeux rivés sur le bout de ses bottes. Pourtant, lorsqu’elle s’approche de Christian, son visage se lève, sa bouche s’arrondit d’étonnement. Elle a peine à réaliser qu’il s’agit du même homme. Depuis combien de temps ne l’a-t-elle vu comme ça, presque à nu, le visage dégagé d’un masque grimaçant, tordu de douleurs ? Peut-être au fond ne l’a-t-elle jamais connu comme ça.
Est-ce que son père est magicien, se demande le garçon ? Est-ce qu’il a le pouvoir de transformer les gens, de leur donner l’apparence de ce qu’ils sont réellement ?
— Sors des verres, on va prendre un Pernod.
La voix du « petit nain » a traversé l’espace comme un coup de fouet, le ton rude a surpris Madame Thérèse et l’a fait sursauter. Avant qu’elle ne s’active, le père dit :
— Non laisse tomber. Je ne peux pas boire.
Le môme, qui s’est remis à son œuvre, lève la tête et regarde le père. Il sait que ça ne lui dit trop rien de boire un coup. Il aime l’hygiène, le paternel.
Il sait aussi qu’il va se lancer dans son numéro d’acteur. Ce numéro de raconteur d’histoire, il l’aime bien. Le soir, avant de s’endormir, il lui raconte ces histoires. Plus jeune, c’étaient ses mains qu’il transformait en marionnettes avec l’aide de chaussettes. Il en faisait des personnages burlesques, changeant sa voix, passant du rire à la tristesse, et chaque soir une nouvelle histoire.
Le père excelle dans ce rôle-là, celui qu’il préfère, il rejoue maintenant à lui tout seul les dialogues des films qu’il a vu une fois. Où les a-t-il appris ces dialogues ? Mystère et boule de gomme ! Il n’empêche qu’il n’y a nul besoin d’images, il est le film à lui tout seul.
Il se déplace un peu. Il prend soudain l’air souffreteux du pauvre type en bout de course, il semble rapetisser à vue d’œil. Christian, le « petit nain » ne s’attend pas à ça. Il en reste la bouche ouverte, mais tente une dernière fois de le convaincre, pour l’honneur.
— Rien qu’un petit coup, ça peut pas faire de mal, allez...
L’enfant a fini son tableau, il en est satisfait, un peu fier. Les couleurs sont vives et luisent de mille étincelles comme un feu d’artifice. Il s’en éloigne un peu, pour en voir l’effet avec un peu de recul. Il se dit que le temps le détruira et qu’il en est ainsi pour tout ce qui l’entoure dans ce monde.
Il s’approche de son désormais petit père qui lui passe en bandoulière sa sacoche pleine d’outils. Il sait qu’il déteste faire de la peine, ne pas accepter de boire constitue un affront, c’est offert de si bon cœur. Il rit sous cape, il s’amuse du spectacle et se demande comment le père va se tirer de cette affaire.
— Non, non, je t’assure, je ne peux pas boire une goutte d’alcool, c’est les toubibs qui le disent.
Ça y est, la machine se met en branle, elle avance lentement comme pour un tour de chauffe. Le corps est en action, souffreteux maintenant. Le visage suit, les yeux deviennent caves, les joues se creusent sur les pommettes et les rides du front se creusent nettes et précises, crevasses irrémédiables. Le teint pâlit devient cireux et arrive à iriser la peau de tâches verdâtres. D’une voix d’arrière-gorge cassée par l’émotion, il poursuit pour achever la volonté sinon la crédulité du « petit nain » :
— Tu m’aurais vu, il y a un an de ça... Une force de la nature. Un coffre, j’avais un coffre, tu n’imagines pas. Un mètre quatre-vingt, je faisais, tu te rends compte ?
Le Christian en était comme deux ronds de flan, les yeux comme des soucoupes, horrifié, cassé par tant de misère.
— De l’eau, de la flotte, c’est tout ce que je peux m’envoyer dans le cornet. Une misère, je te dis !
Le « petit nain » est vif d’esprit, le garçon trouve que le père a un peu dérapé, il en a un peu rajouté en oubliant que Madame Thérèse était allée acheter une bonne eau pure exempte de microbes pour sacrifier au rituel anisé de fin de matinée.
— De l’eau, tiens regarde, la femme revient d’en acheter ! dit Christian dans ce même élan de générosité.
L’acteur n’est pas désappointé pour un sou, il enchaîne à peine l’autre a-t-il terminé sa phrase. Aucun temps mort, trahissant une réflexion.
— Penses-tu, jamais entre les repas. Ça brûle l’estomac quand il est vide.
Le « petit nain » est ennuyé, il ne sait pas comment faire plaisir. Depuis des années, il se coupe les cheveux lui-même quand il est trop gêné par leur longueur, au jugé. Une coupe de merlan, il n’aurait jamais imaginé que cela fût possible.
— Je vais te donner des ronds, au moins ça. Fais-moi plaisir...
Le père est songeur, il n’en veut pas des sous. Il veut rendre service, c’est tout. Tout le monde a besoin d’une coupe de cheveux à un moment donné. Lui, il en avait eu un salon de coiffure autrefois, mais faire payer les gens l’a toujours ennuyé, ce n’est pas un homme de commerce. Il a laissé ça à d’autres et pris un autre boulot. Bien payé, il avait eu de la chance.
Maintenant, il fait des coupes par-ci, par-là, aux copains, aux gosses des copains, aux plus miséreux. Il aime discuter le père, il aime embellir aussi, c’est sa nature. Au grand désespoir de sa femme. Toujours à ramasser « les chiens perdus sans collier », comme dirait l’autre. Et une couverture par là pour le clochard en bas de l’immeuble, un steak pour le beatnik sur le trimard qui ne doit pas bouffer grand-chose vu qu’il est aussi maigre qu’une merde séchée au soleil. Un tour en voiture pour le pépé qui veut aller voir son fils en Dordogne, vu qu’il n’a plus de nouvelles depuis perpète et qu’il risque bientôt de casser sa pipe.
Il réfléchit un peu le père, tout en regardant vers l’immeuble où il voit sa femme à la fenêtre de la cuisine, ce qui veut dire que le repas est prêt.
— Garde le ton pèze. Mais si tu veux, tu nous amènes pêcher sur la Garonne avec le gosse un de ces quatre, ça te va ?
Il est tout content le Christian. Le poiscaille, ça le connaît, il presse le bras du père dans sa pogne et dit :
— Ah ben mon vieux, tu parles si ça me va.
Voilà, le bonheur est trouvé pour chacun des deux. La félicité est donc possible dans ce monde : il y a un peu d’espoir.
L’enfant se met en route à la suite de son père, ils se tiennent la main. Il fait très chaud maintenant que le soleil est au mitan du jour. Bientôt la marée remontera.
L’enfant se retourne, il voit Madame Thérèse à côté du tableau, elle regarde ses mains tachées de lumière, elle les tourne lentement du dos à la paume, comme pour les peindre avec ces jets de couleurs.
Le père dit :
— Nous avons bien travaillé toi et moi ce matin, non ?
Le garçon sourit, il est fier. Tous les deux en même temps lèvent leur bras libre et saluent la mère qui les regarde approcher. Elle ôte son tablier de cuisine et le fait tourner au-dessus de sa tête pour les saluer à son tour. Le garçon sait qu’il y aura une tarte aux fraises au dessert.
Le temps est immobile et personne ne sait encore que dans trois mois, le père sera mort.

PRIX

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87

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RAC · il y a
Comme c'est bien écrit. Tout en délicatesse et crescendo. Une bien jolie découverte. Merci !
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Jean Calbrix · il y a
J'ai relu votre texte avec autant de plaisir, Marenda !
Vous avez aimé mon fauteuil, aimerez-vous ma pie ? : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pie-5

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Cannelle · il y a
Je découvre ce texte grâce à des auteurs qui l'ont élu comme coup de coeur sur le Forum. Le prix est fini, désolée de ne pas l'avoir lu avant. C'est superbement écrit. C'est d'une justesse photographique. Un joli moment de lecture.
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CristelD · il y a
La chute est inattendue face à ce beau tableau de vie que nous voyons dans les yeux de cet enfant.
si vous avez le temps, je vous invite à lire : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/fin-de-moisson

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Lionel Auberger · il y a
Une bonne nouvelle, mon vote.
Venez voir mon principe de précaution si le cœur vous en dit.

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Maud · il y a
Que voilà un beau texte, vu à travers les yeux d'un enfant, et la dernière phrase inattendue, j'aime beaucoup... moi j'ai un p'tit haïku en finale "Touareg" qui ne gagnera pas non plus cette compétition , mais une visite lui ferait plaisir... :-)
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Manuel Tan · il y a
Un magnifique texte qui a eu une profonde résonance en moi. Je pense qu'au delà de l'histoire personnelle qui se dégage du texte, c'est aussi un beau témoignage d'une certaine génération bordelaise. Un récit d'une dimension sociale et intime, Bravo Papa !
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Bruno Teyrac · il y a
Sincèrement le plus beau texte que j'aie lu jusqu'ici parmi les finalistes ! J'ai été happé dès les premières lignes. Votre écriture est magnifique. Et puis l'histoire, vraiment originale et touchante, avec le point de vue narratif qui fait vivre les personnages à travers les yeux de cet enfant, vif et sensible. Bravo. Mon vote ++++1
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Marenda · il y a
Merci Bruno pour votre commentaire auquel je ne sais pas trop quoi répondre sinon qu'il me va droit au coeur
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Didier Larepe · il y a
Mon vote pour votre nouvelle. Et n'hésitez pas à venir lire la mienne aussi en finale : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/les-gendarmes-et-les-indiens
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Kate Dü · il y a

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