Le blaireau

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Yvonne DUPARC se définit comme une " Femme qui écrit" car elle a longtemps jonglé avec les chiffres, ce n'est qu'à partir de la retraite que lui est venu le goût de l'écriture. Elle aime allie ... [+]

Surtout ne pas courir pourtant l’averse qui tombe dru, le fait ressembler à un naufragé. Voilà ce qu’il est devenu un naufragé, un naufragé de la vie. Il longe les murs pour se protéger de la pluie alors que les sirènes de police se font entendre. Il pousse la porte cochère et en montant à son appartement dont il n’a plus les moyens de payer le loyer, il se rend compte qu’il a fait la bourde la plus monumentale de sa pauvre existence.
Devant la glace, un sursaut de révolte le fait réagir : non, il ne se laissera pas faire. La barbe qu’il a façonné à son image d’homme blessé, il doit s’en débarrasser au plus vite. Pourtant cela lui avait pris des mois, il avait dû la tailler maintes et maintes fois ; les joues, le cou, le menton et la bouche, une bouche faite pour les baisers comme aimait à le répéter Lucie.
Le blaireau que celle-ci lui a offert glisse et la mousse s’accroche aux poils drus. C’est vrai qu’elle avait été un peu déçue lorsque Christian avait décidé de se laisser pousser la barbe : Ah dommage, tu ne te serviras plus de ton blaireau !...
Lucie est secrétaire. Tous les matins, elle se lève et se fait belle et avenante alors que lui, il traine son désœuvrement dans l’appartement, il n’a même plus le courage de s’habiller. Du jeune cadre dynamique en costume cravate, rasé de frais et bien coiffé, il est devenu ce-moins-que-rien à la barbe hirsute et aux cheveux longs.
A l’aide d’une petite serviette éponge, il essuie la mousse, encore un cadeau de Lucie, c’est fou le nombre d’attentions que son épouse a eues pour lui. Et lui, qu’a-t-il fait pour elle, à part perdre son emploi sur un coup de tête ? Rien, il n’a rien fait d’extraordinaire. Si, là, il y a quelques minutes, il a agi d’une façon incroyablement incroyable. Y avait-il des caméras de surveillance ? Certainement, mais maintenant, il pouvait retourner sur les lieux, personne ne le reconnaitra, il avait fait ce qu’il fallait.
Christian est assis face à la porte d’entrée, lui qui d’habitude est avachi dans le sofa lorsque sa jolie épouse rentre du travail. Il entend la clé tourner dans la serrure, elle apparait pliant sous le poids de deux cabas chargés de courses. Christian pourrait aller faire les courses pour éviter à son épouse cette tâche fastidieuse mais il ne le fait pas. Depuis quelques temps, il ne fait plus rien.
Pendant quelques secondes, elle reste clouée sur place puis elle pousse un couinement de souris,. Christian se lève d’un bond et il l’attrape par les épaules, Lucie se débat :
- Attends Lucie, n’aie pas peur, c’est moi !...
Lucie tourne son visage lentement vers lui, les yeux exorbités Elle tremble, pourtant elle a reconnu cette voix et elle connait ces yeux.
- Comment ça, c’est toi. C’est toi, Christian ? Mais qu’as-tu fait, mon Dieu ?
Elle met ses deux mains devant sa bouche, les larmes envahissent ses yeux.
- Ta barbe, tes cheveux, Christian mais qu’as-tu fait ?
Il la prend tendrement par l’épaule mais elle s’écarte légèrement de lui, elle ne peut s’empêcher de trembler Christian se précipite dans la cuisine pour lui chercher un verre d’eau. Comment n’avait-il pas réfléchi qu’il pourrait l’effrayer ? Etait-il stupide à ce point ?
Pour la première fois depuis qu’elle est rentrée, elle le regarde vraiment. Elle suit le contour de son visage, elle scrute les yeux et y perçoit un léger sourire fautif, ses traits se détendent, elle le reconnait enfin. Puis, son regard est attiré par le crâne chauve, luisant où une petite coupure cicatrise, un trace de sang perle... Elle passe sa main sur la joue, puis sur la mâchoire imberbe. Christian comme pour se disculper lance :
- Tu vois, je l’utilise ton blaireau !...
- Mais pourquoi, Christian ?
- Viens avec moi, ferme les yeux.
- Vas-y, regarde maintenant
D’abord, elle aperçoit les valises posées sur le sol, valises qu’ils utilisaient lorsqu’ils avaient les moyens de partir en voyage, puis ses yeux se dirigent vers le lit. A la vue de cet inconcevable découverte, elle aurait pu être étonnée, ébahie, surprise, même stupéfaite. Mais non, les traitsde Lucie, qui jusqu’à cet instant, étaient restés figés par l’incompréhension, s’illuminent. Elle se précipite sur son sac à main qu’elle ouvre en grand pour y déposer en vrac les liasses de billets neufs crissant sous les doigts. Elle tasse du mieux qu’elle peut le butin dans ce sac qu’elle accroche à son épaule, puis, de l’autre main, elle empoigne sa grande valise. Elle revêt son imperméable et en ouvrant la porte, elle questionne son mari :
« Surtout, tu n’as pas oublié de prendre ton blaireau, mon chéri ? »
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