Le bistrot de ma mère

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L'auteur nous parle avec pudeur et beaucoup de justesse de cette génération sacrifiée, de l'après. L'angle est original, et ce récit a une

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Prof : Maths en début de carrière, agrégé en Education physique. Ex rugbyman, montagnard (roman vent d'en haut). Relations privilégiées avec l'Algérie où j'ai enseigné quatre années(dernie  [+]

Image de Printemps 2019

Ma mère, Albertine, s’était précipitée pour bloquer le loquet de l’entrée de son café après avoir repéré les deux vieux qui traversaient la place.
Leurs petits pas hésitants témoignaient d’une tournée des bistrots qui, tous les jours de marché, s’achevait par des cuites régénératrices. Parvenu à destination, Léon appuya sur la poignée de porte, la tête légèrement penchée de côté pour mieux voir de son œil encore valide. Il s’acharna un instant, puis se tournant sans colère vers son complice :
— Ah, ah ! N’san vu veni...ils nous ont vus venir !
L’autre a hoché la tête, puis tenté une ultime manœuvre.
— Oh, la Tine, baille mé un canon...Donne-moi un verre de vin !
Un temps de suspension pour espérer une réponse qui ne viendrait pas, puis résignés les deux compères s’en étaient allés plus loin, voir si l’herbe était plus verte.
Ma mère s’en voulait beaucoup. C’est pour leur bien, me disait-elle comme pour s’excuser.
Elle n’en pouvait plus de les entendre, quand ils étaient saouls, répéter leurs histoires pour que le mal incurable qui les minait depuis un demi-siècle devînt presque supportable. Albertine, pourtant sensible à tous les malheurs du monde, se montrait intraitable vis-à-vis de l’alcool même avec eux. Impossible de faire autrement, elle en avait beaucoup trop souffert. Chacun d’entre nous disait-elle porte son sceau d’infamie, le mien se trouve quelque part par-là !
Ses années d’enfance s’était habillées de terreurs, quand de retour de l’école, la petite attendait parfois des heures que rentrent ses parents. Complices en beuverie, ils oubliaient souvent la gamine qui, stoïque, patientait sur les marches de l’escalier extérieur, secourue parfois par une voisine compatissante quand la pluie ou le froid s’invitait. La fillette ne comprenait pas pourquoi le ciel seul s’intéressait à elle, c’était son papa et sa maman qu’elle voulait, pas les deux zombies dont les silhouettes titubantes se découpaient enfin au bout de l’allée boueuse.
Quand, au petit matin, le père croisait sa fille avant de partir pour sa tournée de facteur, il fuyait ses yeux d’enfant. Albertine espérait qu’il la prît dans ses bras. Pourquoi s’interdisait-il de l’aimer ?
Alors elle se plantait là devant lui et lui disait bonjour comme si elle ne l’avait pas vu depuis longtemps. Ses rêves seuls l’avaient emmenée très loin dans des endroits où elle aurait tant voulu que l’homme l’accompagnât. Lui, claquait une bise gênée parce qu’il n’avait pas oublié les bruits de la veille et les lourds regards chargés de reproches. Il s’en allait tête basse sa sacoche lui battant les flancs.
La Tine avait gardé de son enfance sur fond d’alcool une intolérance qui, parfois, lui faisait perdre des clients, quand elle refusait de servir le verre de vin réclamé par un père pour son gamin de douze ans. L’homme vexé, se levait alors et clamait qu’un peu de rouge rendait les enfants forts et qu’il ne remettrait plus les pieds dans ce bistrot. La patronne, inflexible, répondait qu’elle avait sa conscience pour elle et montrait la grande affiche officielle jaunie par la fumée du tabac qui s’intitulait : « Répression de l’ivresse publique », sur laquelle était stipulée l’interdiction de servir de l’alcool aux mineurs de moins de seize ans.
Cette enfance rappliquait encore quand, trente ans après, la Tine voyait débouler le Léon et le Louis. Une fois à jeun, les deux anciens ne lui tenaient pas rigueur de leur exclusion passagère. Ils avaient côtoyé le père avant la Grande Guerre. Tous l’admiraient à l’époque, lettré brillant, poète, chansonnier à ses heures, toujours prêt à la rigolade, il faisait la fierté du village. Les deux vieux plaignaient sa fille de n’avoir jamais connu qui était réellement son géniteur. Elle n’avait cohabité qu’avec un papa ivre tous les soirs, dont elle devinait parfois quand son œil s’éclairait, les marques d’une splendeur passée. Gazé en 1917, les poumons brûlés aux trois quart, il avait trouvé dans l’alcool une manière d’accepter ses souffrances et sa mort prématurée. La camarde ne l’avait pas fait attendre trop longtemps, l’invitant à sa table dès 1939. La mère dès la naissance de la Tine n’avait pas trouvé la force de soutenir son mari et peu à peu l’avait accompagné dans sa déchéance, négligeant son enfant progressivement pris en charge par une vieille tante.
Depuis leur retour des tranchées, les survivants même ceux qui, miraculeusement, n’avaient pas été marqués dans leur chair, payaient le prix de l’impossible communication. Tout ce qu’ils voulaient dire, décrire et raconter, ne pouvait être reçu que par leurs pairs qui vécurent le même enfer. Les mots ne se libéraient et ne renversaient les montagnes, l’alcool aidant, qu’à la condition qu’ils fussent entre eux. Morts en sursis depuis cinquante ans, ils trimbalaient une culpabilité latente parce qu’ils étaient encore là et que, hasard ou privilège, ils avaient trahi la majorité de leurs camarades en ne pourrissant pas à leurs côtés.
Ces revenants rapportaient, pour la plupart, de vilaines blessures, nettement visibles encore après des décennies. Les plus chanceux, épargnés dans leur chair, affichaient tout de même des désordres impossibles à cacher, alcoolisme, sautes d’humeur où l’agressivité se disputait à la mélancolie.
À ma naissance en 1952, Albertine et Roger, mes parents, me prénommèrent Timothée, mais pour tous, je devins Timo. C’était plus facile à porter et en phase avec les laborieux de cette époque immigrés italiens pour la majorité d’entre eux.
Au milieu des années soixante, j’attendais curieusement les dimanches après-midi, quand à partir de quatorze heures, les « vieux de la 14 » arrivaient au bistrot en ordre dispersé pour tuer leur journée en jouant à la « Belote ».
Gamin d’une douzaine d’années, je les connaissais tous, tant ils me fascinaient. J’avais compris que leur univers n’était pas le mien. Ils se racontaient entre eux, excluant les plus jeunes sans le vouloir vraiment. Dès qu’ils se retrouvaient à deux ou trois, la bulle qui les enveloppait se refermait hermétiquement ne s’entrouvrant que pour accueillir d’autres camarades. Ils revivaient leur histoire en boucle, en compagnie de leurs frères d’armes disparus qu’ils interpellaient parfois où qu’ils prenaient à témoins pour souligner une anecdote.
Les autres, les exclus, pouvaient, le temps d’un récit qui ne leur était pas adressé, écouter discrètement à condition de se taire et de s’imprégner de la grâce du moment. La moindre réflexion, le moindre questionnement écartait l’intrus qui ne pouvait que respirer l’air de leur mémoire.
Sans que l’on me l’expliquât, j’avais deviné l’essentiel de ce phénomène et, passionné, je me faisais le plus transparent possible pour n’en pas perdre une miette, étonné de ces visages couturés, témoins de leur jeunesse massacrée.
Ces paysans, ces ouvriers, ces artisans, vieillis et cassés, avaient connu l’impensable. Leurs yeux portaient les couleurs infinies de la boue et du sang, et leurs oreilles bourdonnaient encore des cris rauques des amis qui allaient tout quitter.
Je les imaginais, hâves, grelottants, tendus au bord du gouffre, paralysés par la menace du clou qui s’enfonce dans la chair. Des décennies plus tard, ils mimaient encore en rentrant la tête dans les épaules, la violence du bombardement qui les accablait. Je me blottissais alors en leur compagnie au fond de leur trou, dépassé comme eux, anéanti par ce flot injuste de misère infâme, par ces gaz qui paralysent et par cette puanteur grasse des corps en décomposition.
Je les accompagnais lorsque, rompus de fatigue et de désespoir, déjà morts et résignés, ils se levaient pourtant quand l’ordre arrivait. Ils passaient alors de la prostration à la sauvagerie, et chargeaient baïonnette au canon dans un bruit de tonnerre avant de s’effondrer en hurlant.
Ces fameux dimanches, je comptais les arrivants, Léon Volinet le « borgnassu » râleur, accompagné de son ami Louis Tivon, le sourdingue, toujours les premiers.
La belote se joue à quatre, deux contre deux et, aussitôt, ma sœur Élise, de deux ans mon aînée, et moi-même, dûment chapitrés par notre mère, nous nous proposions pour compléter la table en attendant les suivants qui nous remplaceraient.
Les vieux parlaient patois le plus souvent, ce qui nuisait un peu à la compréhension de leurs récits mais ajoutait une note d’authenticité aux paroles. Nous soupçonnions bien nos adversaires aux cartes, d’échanger dans leur jargon que nous comprenions mal, mais nous leur pardonnions volontiers. D’autant plus que, profitant de la dureté de leur oreille, Élise et moi trichions sans vergogne en nous soufflant des renseignements à voix basse. Coquetterie supplémentaire, nous utilisions parfois notre anglais scolaire balbutiant pour plus de sécurité !
Chaque fois qu’une tablée complète pouvait se constituer nous nous effacions et nous proposions « de faire les quatrièmes » auprès de nouveaux venus. Notre présence, que l’ensemble des joueurs acceptait volontiers, se trouvait naturellement justifiée. Je naviguais ainsi dans le microcosme sans que cela dérangeât le moins du monde et pouvais à loisir ouvrir toutes grandes mes oreilles, remplissant ma mémoire d’inestimables richesses.
J’enregistrais tout, admirant ces hommes de rien, héros anonymes, acteurs d’une invraisemblable épopée.
La partie de cartes s’interrompait parfois au hasard d’une pensée ou d’une réflexion et, pour quelques minutes, on retournait là-bas « Tu étais à Verdun, mais c’était bien pire sur la Somme ! » Les querelles s’envenimaient, puis cessaient brutalement quand on évoquait les morts, le Guste le premier, dès août quatorze et le Tonin injustement fauché le soir du 10 novembre, la veille de l’armistice.
Léon, le borgnassu râleur, répétait en boucle en regardant son jeu : « n’é jamais rin » – je n’ai jamais rien.
Un obus assassin avait fauché six hommes dans sa section et arraché la moitié gauche de son visage. Un œil de verre et des muscles qui ne répondaient plus, figèrent ses traits. Il cachait la partie massacrée de sa bouche par une grosse moustache et ne quittait jamais un mouchoir à carreaux qui lui servait à éponger la salive qui sourdait à sa commissure. Il s’asseyait toujours au même endroit, près du mur à gauche afin de dissimuler les ravages de sa face. Trois doigts lui manquaient à la main droite le contraignant à pincer ses cartes entre le pouce et l’auriculaire.
Louis, son ami, n’entendait presque plus rien, depuis ce fameux bombardement qui avait duré plusieurs jours et l’avait rendu à moitié fou. Il fallait hurler pour qu’il comprenne.
Balse n’avait plus toute sa tête et si on l’acceptait à la table, c’était par solidarité. Il jetait ses cartes avec automatisme, dans un geste mille fois répété et parfaitement prévisible. Pour éviter qu’il ne bût trop, sa femme lui donnait une pièce de un franc pour passer son dimanche, ce qui l’autorisait à consommer cinq verres de vin à vingt centimes chacun. En général, à mi-parcours, son modeste trésor déjà épuisé, il quémandait d’un ton mécanique et geignard : « paie-moi un canon ! »
Certificat d’études en poche, il avait depuis longtemps délaissé le patois.
Il n’était pas rare qu’une bonne âme cédât à ses suppliques, plus pour le faire taire que par compassion. Il dépassait ainsi d’une ou deux unités la dose autorisée.
En proie à une vessie capricieuse, il se levait brusquement, laissait là ses cartes, et courait arroser copieusement un platane de l’autre côté de la place.
Tous respectaient Xavier Niroud le manchot. Un obus lui avait arraché le bras droit à Verdun, sectionné au niveau de l’épaule.
Grand, sec, digne, malgré son infirmité, il avait refusé d’être à charge de l’état et exercé toute sa vie son activité comme chef d’une petite entreprise de construction qu’il avait créée.
Jamais il ne se plaignait, jamais il n’acceptait qu’on l’aide. Il dut réapprendre les gestes de tous les jours avec sa seule main gauche, parvenant même à couper sa viande.
Il avait fabriqué un petit socle en bois, semi-circulaire, fendu sur sa partie haute pour y glisser ses cartes et jouer avec son unique main.
Un peu plus âgé que les autres, lieutenant début 1916, il conservait un ton un peu cassant, n’hésitant pas à intervenir pour faire cesser « les pleurnicheries », disait-il.
Je me sentais bien en sa compagnie. Quelques années plus tôt, encore petit enfant, j’avais osé lui demander :
— Pourquoi ta manche est vide ?
Et lui, évoquant la vie quotidienne dans les tranchées.
— Un jour que je dormais trop profondément, un rat m’a mangé le bras !
Face à ma réaction horrifiée, le vieil homme s’était penché, m’avait caressé la joue.
— Plus tard, quand tu seras grand, je t’expliquerai...
En milieu d’après-midi, sa femme le rejoignait, s’asseyait discrètement derrière sa chaise et, des heures durant, regardait jouer son homme.
Ce fut en 1920 un énorme scandale quand il l’épousa civilement, le premier mariage sans Dieu dans leur village. « Je ne pardonnerai jamais à Dieu, disait-il, d’avoir toléré 14-18 ! »
Le curé, en chaire, dépité de voir débaucher une « enfant de Marie », déclara que personne ne devait donner du travail au mécréant. Du jour au lendemain, le « coupable » perdit son emploi de comptable, et ainsi fut amené à créer sa propre entreprise.
Personne, jamais, n’entendit le couple se chamailler. En public, Xavier avait pris l’habitude de voussoyer son épouse :
— Augusta, passez-moi mon chapeau, voulez-vous ?
Quand le moment fut venu, leur fils Gabriel, né en 1924, pris naturellement les rênes de l’affaire paternelle.
Gare à celui qui proposait son bras pour aider Xavier dans la vie de tous les jours. Il se faisait vertement rabrouer. L’homme était ainsi, exigeant, autant avec lui-même qu’avec les autres.
Le « Ber » seul, se permettait parfois une remarque :
— Xavier, t’exagères. Un jour ou l’autre, faudra bien qu’on t’porte en terre sans que tu rouscailles !
— Dommage, j’aurais volontiers fait les choses moi-même.
— Tu pourrais p’t-être accepter que quelqu’un t’aide de temps en temps !
— Suis pas important ! Seuls les gens importants ont besoin de quelqu’un pour leur ouvrir un portail...
Le « Ber » se taisait n’étant pas très sûr d’avoir bien compris.
Il s’en alla le premier, rejoindre ceux qu’un vent de folie sadique avait empêché de vieillir.
Le dimanche qui suivit, quand la salle fut pleine, Niroud proposa de trinquer à sa mémoire, et l’on chanta La Madelon. Puis comme le disparu avait été blessé au « chemin des dames », on enchaîna avec « C’est à Craonne, c’est tout la haut qu’on va laisser not’peau... »
Sidéré, je vivais un de ces moments d’enfance qui marquent à jamais. Je regardais ces visages grisâtres, fendillés, qui soudain se réveillaient, s’habillaient de lumière et chassaient l’engourdissement de l’âge. Je compris un peu mieux que pour ces revenants, demeurer vivants avait été leur credo, que chaque jour était un cadeau arraché au désespoir. Ils se prolongeaient sans impatience, pas pour témoigner, peu leur importait, mais pour goûter la vie qui faillit leur être arrachée.
En consommant seconde après seconde d’un miracle recommencé, ils devenaient doucement éternels.
Ce jour-là, dans ces faces de héros oubliés, les larmes reflétées par les néons, soulignèrent des mémoires où se mêlaient joliment la honte d’avoir survécu et des images qui caracolaient, enjolivaient, mais aussi racontaient des choses que les autres ignoraient.
Dans la salle enfumée de ce café du fond de la terre, en ce dimanche de saison morte où l’œil unique du « borgnassu » ne m’effraya plus mais s’éclaira le temps d’une chanson, j’eus le privilège de vivre avec eux leur jeunesse assassinée. Ces quelques minutes arrachées à l’histoire, m’emportèrent bien au-delà de l’enfance, dans un pays où l’humanité pouvait ruisseler sur les trottoirs sans que quiconque pensât à la pousser dans le caniveau d’un revers de pied dégoûté.
Parvenu au terme de ces années d’incertitude, j’entrais dans le monde des adultes, tout frissonnant de diplômes décrochés. Une fois libéré de mes soucis d’étudiant, mes horizons s’élargirent pour constater, le ventre tordu par mon inattention, que le temps m’avait joué un sale tour en moissonnant presque tous les anciens joueurs de belote.
J’avais abandonné aux portes du bistrot mon enfance attentive aux vieux héros !
Pourquoi ne les avais-je pas davantage écoutés ? Pourquoi n’utilisai-je pas au maximum la minuscule ouverture qu’ils offraient en m’acceptant à leur table, puis m’oubliant aussitôt, quand ils fourrageaient dans les entrailles de leurs souvenirs ? Que de trésors avais-je laissé disparaître par négligence et égoïsme ! Le vent me les avait ôtés et j’avais si peu fait pour les retenir !
Heureusement, Xavier le père de Gabi, patienta encore un peu avant de s’allonger sous la terre.
Après la mort d’Augusta sa femme, presque aveugle il décida de finir ses jours dans la maison de retraite du Villard. Il bougeait rarement de sa chambre et n’acceptait de politesses que de quelques privilégiés. Il se tirait par un trait d’humour de ce nouvel handicap : « Je ne peux pas me regarder tous les jours dans un miroir, j’ai donc la chance de ne pas y lire l’histoire de ma propre mort... »
Dès que ma famille et mes occupations m’en laissaient le loisir, je goûtais quelques heures en sa compagnie. Je le rejoignais le dimanche chez son fils et sa bru. Nous nous promenions pour goûter le bonheur de ces retrouvailles.
— Tu l’apaises, me disait Gabriel, bien plus que ses petits-enfants, Adèle et Samuel, partis eux-aussi loin d’ici !
Sur le pas de la porte, avant de s’éclipser sous prétexte de quelque tâche urgente à accomplir, il ajoutait discrètement :
— Tu comptes beaucoup pour lui. Ce sera moins difficile si c’est toi qui le ramène à sa maison de retraite.
Je m’acquittais volontiers de cette tâche en prenant bien garde de ne pas proposer d’aide à l’aïeul pour s’installer dans ma voiture ou s’en extirper.
Jamais je ne réussis à dépasser l’immense respect que je lui vouais. Je rechignais à lui poser des questions trop intimes.
À plusieurs reprises, j’avais senti mon interlocuteur réceptif, disponible pour en dire un peu plus. Mais l’idée même que je puisse pénétrer des lieux interdits en jouant sur des cordes sensibles, m’était odieuse. Je retenais alors la remarque ou le trait d’humour qui aurait pu tout déclencher. De même, par pudeur et par respect pour ses camarades disparus, à aucun moment Xavier ne se répandit sur ses faits d’armes, ses décorations, sa quincaillerie disait-il, que jamais il n’exhiba. Il tut jusqu’au bout, les heures d’angoisse qui suivirent sa blessure quand, perdant son sang malgré un garrot de fortune, coincé entre les lignes, libéré par les uns, repris par les autres au gré des attaques et des contre-attaques, il attendit la balle ou l’obus salvateur qui l’arracherait au monde des vivants.
Il préférait, et de loin, commenter les derniers événements recueillis sur France culture qu’il écoutait depuis l’aube jusqu’à tard dans la nuit. Surpris que beaucoup m’aient échappé, il se plaisait à m’en informer. Il n’avait rien perdu de sa lucidité intellectuelle et argumentait chacune de ses prises de positions, déçu que je ne souscrive pas forcément à toutes.
Quand le sujet touchait de près ou de loin la Grande Guerre, il écoutait religieusement, hochait tristement la tête et se refermait. Il ne rebondissait qu’exceptionnellement sur ses souvenirs sauf si les doctes savants qui s’exprimaient insultaient sa vérité. Je réussis ainsi à reconstituer ses campagnes par bribes, en essayant de mettre bout à bout les rares informations qu’il me consentait par inadvertance. Hélas, des déserts demeurèrent qu’il ne fit aucun effort pour fertiliser, qualifiant ses confidences de « faiblesses passagères ».
Quand il estimait en avoir trop dit, sa voix perdait de sa force, hésitait parfois, butait sur les mots. Il s’en voulait, mécontent de lui-même. Gêné, il se levait alors de son fauteuil, faisait quelques pas en tâtonnant, et lançait :
— Ouvre la fenêtre, veux-tu ?
— Mais il fait froid dehors !
— Qu’importe, je souhaite entendre les arbres, respirer leur odeur que m’apporte le vent. J’ai besoin de sentir leur présence pour croire que je suis encore en vie. Tant qu’ils sont là et qu’une tronçonneuse sacrilège ne les a pas abattus, j’ai l’impression que le sapin de mon cercueil est encore debout. Je ne veux pas de bois plus noble, chêne ou hêtre par exemple, ce serait du gâchis de l’enterrer quelques heures plus tard !
— Je vous trouve un peu pessimiste Xavier !
— Merci p’tiot, mais je ne me projette pas longtemps en avant. La guerre m’a au moins apporté ceci, contrairement à presque tous les humains : dans toute son horreur, elle m’a évité de m’intéresser vraiment à mon passé, au fur et à mesure que mon avenir se rétrécissait...
Il s’efforçait de n’accorder aucune importance à sa propre mort. « Elle m’a si souvent pris de haut, disait-il, flirtant avec tous mes amis en m’oubliant superbement. Elle m’a seulement autorisé à déranger ses dentelles. En retour elle m’a volé mon bras droit et ensuite m’a honteusement abandonné sur le bord du chemin. Il est bien naturel qu’aujourd’hui, je lui rende la pareille ! »
Un jour d’absolue tristesse, j’accompagnai Xavier jusqu’aux marches du cimetière. Âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, il n’avait pas réussi à creuser lui-même sa tombe comme il l’aurait souhaité, mais avait choisi le chemin le plus long pour s’y étendre.
Après les obsèques, nous nous retrouvâmes au café, chez mes parents. On évoqua le défunt, mais nous nous tûmes bientôt, bridés par la promesse qu’il nous fit tenir de ne pas chanter ses louanges à cette occasion. « Je ne vois pas dans ma mort, des raisons de devenir un brave type. »
Les mots roulèrent sur la météo et ce « temps d’enterrement » puis chantèrent la nature si proche, sa beauté, ses caprices parfois, ses souffrances souvent.
Dans le bourdonnement des conversations, je percevais en surimpression la voix de Gabriel de trente ans mon aîné, qui m’avait ouvert les portes des grandes étendues, vierges de toute présence humaine.
Il s’était peu à peu libéré de l’écrasante histoire du père dont il avait dû souffrir. Il avait hérité de l’aïeul le courage tranquille, caché derrière la pudeur des taiseux. Il laissait tomber ses bribes de mots sans que cela pèse à l’auditoire. Sa connaissance des choses de la vie se répandait comme une forme de civilité que je ne rencontrai nulle part ailleurs. Dans ses relations aux autres, iI possédait cette rare qualité, par sa seule présence, de les rendre meilleurs. Cependant, quelque chose en lui sonnait creux, comme un instrument de musique prometteur, mais dont une légère fêlure empêche de livrer tout son potentiel. Il fallait le bien connaître pour deviner qu’il dissimulait, derrière son caractère affable, des ambiguïtés profondes.
Gabi nous invita à bavarder, cela évitait de parler. Nous n’avions pas le cœur à faire autre chose que de ramasser des mots sans chercher à en approfondir le sens.
En ce jour de deuil, pour répondre à la demande de Gabriel, je décidais donc d’évoluer sur un terrain consensuel en évoquant l’empreinte des hommes de quatorze sur mes jeunes années. J’honorais ainsi indirectement un de leurs derniers représentants.
Cela pouvait paraître stupide mais plus j’y pensais, plus j’étais persuadé que mes passions, surtout celle de courir la montagne avaient germé au contact des anciens des dimanches après-midi dans le café de maman.
Sans que ces hommes le décident, ils avaient connu l’exceptionnel qui les avait arrachés à leur terre. Les survivants en furent condamnés à demeurer des marginaux le reste de leur vie. Jamais, quoi qu’ils fissent, ils ne changèrent de statut. Ils apprivoisèrent les années qui suivirent, vivant en sursis dans une société étrangère parce qu’une part d’eux-mêmes, la plus secrète, celle qui imprégnait leurs tréfonds, était toujours restée là-bas.
Les plus faibles le payèrent au prix fort, acquittant un lourd tribut à l’alcoolisme ou au désordre affectif. Les plus forts dominèrent fièrement leurs blessures. Xavier en fut l’incomparable exemple. À la toute fin de sa vie, diminué, au fond d’un fauteuil, les jambes enveloppées dans une vieille couverture, il irradiait la même dignité distanciée. Il suffisait pour cela que sa seule main gauche fît un geste d’amitié et que sa bouche murmurât des paroles anodines.
À chaque fois, j’éprouvais en sa présence un obscur sentiment de honte. Je perdais mes moyens devant ce monument. Je me sentais petit, nigaud inutile, qui se demandait dans quelle part de sa propre vie introduire la mémoire de cet homme, comment lui rendre une infime partie de ce qu’il avait perdu ?
Animé par cette volonté, je cherchais des réponses. Je compris que, pour me grandir un peu et acquérir le droit de ne pas oublier ces hommes à la jeunesse sacrifiée, je devais me confronter à des émotions originales. Un des moyens pour parvenir à cette fin et renforcer mon sentiment d’exister, était de tutoyer des arêtes vertigineuses, de me glisser dans des étroitures au fond de grottes obscures ou de m’envoler sous une modeste voile depuis des sommets laborieusement gravis.
Ce que certains appelaient danger, provocation, m’appartenait et me semblait bien moins irresponsable que des décisions de vieilles ganaches militaires envoyant allègrement des milliers de jeunes gens à l’abattoir.
Au milieu de ce cercle de proches, réunis par un même souci d’honorer une mémoire, je me sentis très mal à l’aise pour tenter d’expliquer ce qui pousse certains hommes à des excès apparents que d’autres nomment témérité et déraison.
Nous les inconscients, tels qu’on nous qualifie parfois, comment pouvoir convaincre de notre consentement à un danger qui n’est que subjectif ? Se risquer, se lancer sans recul possible, c’est découvrir un monde à double facette où se côtoient la sombre perspective de l’accident et l’immense privilège de tutoyer le ciel. C’est la façon que nous avons choisie afin, tant que dure l’aventure et ses prolongements, de courir sans complaisance à notre propre rencontre.
Ce risque assumé que les non-initiés ont du mal à comprendre remontait peut-être à mes lointaines parties de belote.
Le mot de la fin revint naturellement au fils du défunt.
— Merci pour avoir respecté la volonté de mon père en ne chantant pas trop ses louanges. Tu as tout de même réussi à le faire élégamment en évoquant ses compagnons d’armes et les raisons profondes de ton engagement en montagne...
Ce jour-là, un monde s’éteignit doucement sans qu’il se produisît de saloperie pour l’aider dans sa disparition.

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