Le bistrot de l'opéra

il y a
4 min
347
lectures
7
Qualifié

« Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant. La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant » Victor Hugo  [+]

Image de Hiver 2015
Cinq heures du matin, le réveil déchire le silence de la chambre, Marie cherche à tâtons, et d’une main hasardeuse arrête la sonnerie. Elle aimerait bien rester encore quelques instants dans son lit confortable et surtout ne pas interrompre le rêve dans lequel elle se sent si bien ce matin. Dans la chaleur moite de ce mois d’août, sous les toits surchauffés, l’atmosphère de sa petite chambre de bonne devient irrespirable. La fenêtre ouverte sur les rues de Paris ne procure qu’un faible courant d’air et ne fait qu’apporter avec force tous les bruits hostiles de la ville.

Marie est serveuse au bistrot de l’opéra. Elle rêve d’y rencontrer le grand amour, celui qui transporte, fait vibrer. Alors, chaque matin, le cœur léger, elle glisse sur les pavés jalonnant son trajet. Elle sautille d’un pied sur l’autre sous le regard amusé des passants qui s’étonnent de tant d’allant. Son sourire chaleureux éclaire les visages les plus maussades. Elle sème la bonne humeur, égrène un bonheur que chacun peut saisir au vol. Légère, Marie aime, aime le monde, aime les gens, aime la vie tout simplement.

Depuis quelque temps, elle a remarqué un client. Il a beau détourner les yeux, chaque fois qu’elle lève la tête dans sa direction, elle l’aperçoit rougissant. Quand elle virevolte autour des tables, elle sent son regard glisser sur son dos, puis s’arrêter, pudique, dans le creux de ses reins. Il est sérieux ce jeune homme. Bien élevé, bien mis, il ne se risquerait pas à effleurer ses rondeurs, alors il relève la tête et s’arrête sur cette nuque si parfaite. Il aimerait bien voir au-delà, deviner ses pensées... Alors, il attend et quand son café refroidit, il l’avale d’un trait. L’amertume dans la gorge et dans le cœur, il regrette cette timidité qui l’enchaîne. Alors, il s’en va.

Marie le suit du regard, espère un petit signe de la main en guise d’au revoir. Marie reste un instant, là, au bout du comptoir, petite Marie pleine d’espoir. Le chagrin n’envahit jamais son cœur et lorsqu’il disparaît happé par la foule estivale, Marie pense déjà à demain. Oui, demain il fera le premier pas au bistrot de l’opéra.

Marie se remet gaiement au travail. Comme un joli papillon, elle vole de « table-tulipe » en « table-rose », verse gracieusement quelques nectars. Les clients ravis apprécient sa présence et son sourire éternel. Par la baie vitrée, derrière les grosses lettres « Bistrot de l’Opéra », Marie aime à regarder les grandes affiches annonçant les futures représentations. Aujourd’hui on joue Aïda. Par plaisir, elle se prend alors à imiter le jeu des personnages. Ce matin, en esclave égyptienne, elle aligne ses bras et son torse et par un profil gracieux, elle glisse entre les tables « pyramides ». Marie aime l’opéra.

Roméo et Juliette sera joué la semaine prochaine. Marie s’imagine déjà, transforme le comptoir en balcon de Vérone, dispose mille violettes sur les tables « amour », prépare sa dévotion au tendre aveu de son Roméo. Onze heures sonnent déjà, le carillon ramène Marie à la réalité. Elle enlève son tablier blanc, pose son plateau et profite de sa pause pour aller flâner sur les boulevards. Gracieuse, légère, aérienne, elle attire le regard des passants. Elle s’arrête toujours sur le pont Mirabeau et regarde couler la Seine. Aujourd’hui, de grosses péniches remontent le fleuve, les bateliers agitent leurs mains dans sa direction. Marie illumine leur jour d’un grand sourire. Marie aime la vie, aime les gens tout simplement.

Revenue au bistrot Marie apporte à nouveau sa belle lumière, sa douce chaleur aux cœurs parfois meurtris, assis là, les yeux fixés sur leur verre d’oubli. Marie a ce pouvoir des êtres uniques de ressentir la tristesse qui se cache derrière un visage, la douleur qui voile le timbre d’une voix, le chagrin qui abaisse le regard. Marie est là, Marie sourit, Marie trouve toujours ces petits mots du quotidien qui rassurent, réconfortent, réchauffent l’âme. Marie prends la commande et par la grâce de Marie le visage se fait moins dur, le geste plus souple, le torse se redresse. Marie aime la vie, aime les gens tout simplement.

Aujourd’hui, il ne vient pas mais Marie ne s’en fait pas. Il s’est perdu, éperdu ou sans doute n’a-t-il pas pu. Et quand un inconnu revendique sa place, Marie le chasse, gentiment. S’il vient, il doit être à son aise. Alors Marie veille sur sa chaise. Aujourd’hui les heures se traînent, Marie manque d’entrain. Les commandes s’enchaînent et Marie est à la peine. Son sourire se fait mélancolique mais ne disparaît pas. Marie ralentit ses gestes et pourtant... elle aime la vie, elle aime les gens tout simplement.

A midi, les encas servis, chacun est satisfait. Pas un ne remarque l’air absent de Marie. Marie n’est plus là, son esprit file ailleurs. Elle s’abandonne aux poisons d’amours shakespeariennes... le sourire figé, la mélodie s’est tue. Marie, Hélène, Cassandre, Ronsard les a chantées. Elle aussi voudrait apprendre à aimer, se savoir désirée... Au cœur de la mélancolie des voix l’interpellent : le quotidien la saisit à nouveau. Marie se rappelle qu’elle aime les gens, qu’elle aime la vie tout simplement.

La parenthèse morose, déjà refermée, le sourire retrouvé, Marie tourbillonne au gré des humeurs. Elle sent que rien n’est fini. Elle rayonne, la salle a retrouvé son soleil. Les habitués des tables « plaisir » et « volupté » fredonnent leur ritournelle. Elle connait la chanson sur le bout des doigts. Alors, elle donne le la de sa voix cristalline. Tout le monde se tait, tout le monde écoute, quand Marie chante, Marie enchante. Chacun puise à la source de son inépuisable gaieté. La joie revient en grâce au bonheur de Marie. Pourtant, il ne vient toujours pas mais ce n’est pas grave car elle ne l’oublie pas. Ils s’aimeront un jour. Marie le sait car elle aime la vie, aime les gens tout simplement.

Sur les grands boulevards, les platanes étendent maintenant leurs grandes ombres. Le soleil décline inexorablement sur les toits de Paris. La lumière du couchant accroche des étoiles d’or dans les yeux de Marie. Les tables se vident une à une, les verres propres vont rejoindre la grande étagère de verre, le percolateur ralentit le souffle de son haleine chaude. Marie espère. Marie est serveuse au bistrot de l’opéra. Marie renverse les chaises sur les tables désertes, sauf une, la table « Roméo » car elle espère encore. Elle est là, le balai à la main, d’une danse gracieuse elle fait le propre, tourne autour des tables, longe le comptoir, se mire dans le grand miroir. Elle est seule.

Dans son dos la porte vient de s’ouvrir. Un instant les bruits de Paris envahissent la petite salle. Elle sent sur sa peau la chaleur moite de cette soirée d’été qu’exhale l’asphalte noir des grands boulevards. La porte se referme doucement. Elle n’ose se retourner. Cet instant lui paraît une éternité. Elle lève les yeux vers le grand miroir, dans le reflet apparaît son espoir. Marie ne touche plus terre, Marie habite un autre monde, Marie sent maintenant son souffle chaud sur sa nuque parfaite. Deux bras amants l’enlacent tendrement. Marie n’est plus seule au monde. Le monde lui appartient, le monde aime Marie, aime Marie tout simplement.

7

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !