Le billet vert

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L'écriture est un des rares espaces de liberté qui reste, un lieu où on peut construire des mondes et explorer les âmes y compris sa propre âme. J'écris tout simplement parce que j'aime cet espace.

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Un autre matin gris sur le bitume noir. Une de ces matinées d'hiver parisien, où la lumière naissante du soleil s'épuise à travers un voile sale et épais. Les passants sont pressés d'aller vaquer à leurs activités quotidiennes, de fuir le froid piquant en plongeant dans la première station de métro, ou, semble-t-il, de se fuir mutuellement. Qui sait ? Ils sont pressés et ne me voient pas, toujours couché sur la bouche d'aération d'où s'échappe l'air métallique et chaud des machines souterraines.
Il est temps que je me lève. Combien de fois me suis-je réveillé dans la rue ? Depuis combien de jours, de mois, d'années ai-je basculé du côté des invisibles, ces « sans domicile fixe », comme les technocrates les nomment sans jamais poser leurs regards sur un seul ? Je ne sais plus, tant ces jours ne sont que succession d'immobilité : le matin de l'un est le frère jumeau de celui du précédent, le soir de l'autre la copie conforme de tous les soirs écoulés, et les journées des espaces vides où le temps s'étire monotone entre réveil et sommeil. « Sans domicile fixe », oui... mais « sans nulle part où aller » aussi ; sans but et sans moyens, je suis comme beaucoup d'autres prisonnier de la rue, exilé en marge du grand empire planétaire de la consommation de masse. Pourtant des souvenirs confus, aussi ardus à se former que les impressions d'un rêve, traversent souvent mon esprit dans une torpeur de poix et paraissent me dire que moi aussi, dans un passé lointain, j'ai été un fidèle citoyen de cet empire...

Des images paresseuses émerge une femme au sourire radieux, évoluant dans une maison emplie de belle lumière et de chaleur, une maison spacieuse et confortable avec, tous les jours, des fleurs fraîches et délicates dans un joli vase vert sur la table du salon. C'était un bonheur quotidien, continu et immuable comme le cycle des saisons. Ce bonheur était si bien inscrit dans l'ordre naturel du monde qu'il en devenait une norme banale, une fortune établie dont l'étendue était impossible de mesurer en l'absence d'autre référence tangible.
Et puis la femme partit, la belle lumière se fana, les fleurs s'éteignirent dans le joli vase vert. Ses souvenirs se figèrent sur le sourire radieux, les repères de son existence se brouillèrent et le temps parut se muer en masse informe et visqueuse. Des bouteilles vides prirent possession de la table du salon, autour des dépouilles sèches et cassantes des fleurs, et envahirent tous les espaces libres de la maison. Leur nombre ne cessa de croître, toujours plus de bouteilles, debout, couchées, intactes, ébréchées ou même brisées, abandonnées sur place comme après un grand désastre. Cette quantité indénombrable de verre devint l'étalon de sa détresse, et elle-même la contrepartie douloureuse de ce qu'il avait perdu.
Le temps recouvrit brièvement un peu de sa consistance au cours d'une douce matinée de printemps, lorsque la sonnette retentit à plusieurs reprises. Il se leva du canapé désormais crasseux, les yeux gonflés et rouges, et marcha chancelant pour ouvrir la porte. Il trouva là un monsieur à la tenue impeccable et à l'air important qui lui tint un long discours brumeux dont il ne comprit que le sens de la dernière phrase. Lui aussi devait partir...

Il est temps que je me lève. Une fois par jour, quand les magasins et les cafés ouvrent leurs portes, les invisibles deviennent visibles et on ne veut pas les voir. La police se charge de gommer toute incongruité du paysage urbain. Mes membres sont raides, je me lève quand même, péniblement, et commence à plier mon sac de couchage. Aujourd'hui, il ne pleut pas. Je pourrai aller m'installer dans le square et laisser la journée s'émietter d'elle-même avant de rendre visite au camion du resto du cœur en début de soirée. Il ne faut pas que je revienne trop tard, les bonnes places sont devenues chères depuis que l'empire vacille sur ses bases financières. Mon barda plié, je m'éloigne de mes quartiers de nuit sous le regard noir d'un commerçant qui vient de lever le rideau de sa boutique en signe d'invitation, à entrer, pour la plupart, mais à déguerpir, pour moi.
Tôt le matin le square est vide, les premiers arrivants, les nourrices et les petits enfants, ne se montrent qu'en milieu de matinée et s'installent toujours le plus loin possible de moi. Pour l'instant, je suis seul assis sur un banc, tantôt les yeux clos, tantôt ouverts et fixes sur les troènes qui me font face. Mon regard glisse distraitement sur leur vert vif, le seul refuge offert contre la hideuse grisaille hivernale. Mon regard glisse lentement, si lentement que mes paupières se sentant lasses de cette monotonie verte commencent à se refermer. Elles s'ouvrent brusquement tout en grand ! Une anomalie dans cette continuité de vert végétal, une teinte discrète mais légèrement plus acide, presque une faute de goût, vient de me propulser hors de mon état d'engourdissement perpétuel. Je me concentre sur cette tâche plus claire, par terre au pied de la haie. Cela ne ressemble pas à une feuille de troène... Je me lève et traverse la distance qui me sépare de l'objet.
Je le tiens dans ma main droite, déconcerté. Un conflit mental s'embrase spontanément en moi entre la couleur, les dimensions, la texture, la nature évidente et sans appel de ce que je tiens et l'impossibilité que ce soit là, dans ma main, au beau milieu d'un square parisien désert. Alors que l'évidence prend progressivement le dessus sur la stupéfaction, mon esprit sort de la confusion dans laquelle la découverte l'a plongé : ce que je tiens dans ma main est un billet vert, un billet de banque de cent euros ! Je regarde autour de moi... Il n'y a personne. Comment ce billet est-il arrivé là ? Je pense à le rendre... Mais à qui peut-il bien appartenir ? Et comment identifier son propriétaire ? Après tout, ce billet n'est pas estampillé des noms de ces propriétaires successifs... Enfin... si, il est propriété exclusive de la Banque de France... Le bout de papier, sans doute... mais pas sa valeur qui, elle, reflète le travail d'êtres humains... Je regarde encore le billet et le vois désormais comme une épave abandonnée dans l'océan du destin. Ce billet n'appartient plus qu'à celui qui l'a renfloué, sauvé d'une destruction programmée, ce billet à la tendre couleur verte est à moi !
Ce billet est à moi ! Les implications de la conclusion fusent dans ma tête. Aujourd'hui, c'est mon jour de chance ! Aujourd'hui, je redeviens visible, je peux acheter, je suis réintégré dans l'empire ! Et je sais ce que je veux et qui manque depuis si longtemps ! Je glisse le billet dans ma poche, récupère mon vieux sac sur le banc et sors du square, léger et heureux, comme porté par cette fortune inespérée.

À deux rues du square, sur un axe fréquenté, se trouve un supermarché de taille modeste mais suffisante pour être en mesure de proposer ce que je veux acheter avec mon joli billet vert. Un costaud à l'air agressif surveille l'entrée. Il me regarde m'engager dans le magasin, prêt à me reconduire. Mais je sors de ma poche le joli billet et le secoue nonchalamment avec un sourire narquois. C'est mon sésame, un sauf-conduit qui fait ouvrir les portes de l'empire. Il ne bouge pas et, surpris, déçu, se contente de me laisser passer en invité d'une certaine marque.
J'y suis ! Je suis le prince en exil de retour dans le palais de l'abondance ! Je parcours ses allées riches de fruits et de légumes dont la fraîcheur avive les couleurs, les rends éclatantes comme les joyaux de l'orient. Je marche le long de coursives emplies de choix à l'infini. Je me délecte des évocations qui, sur les emballages de produits séduisants, promettent une vie heureuse, stimulée par un bain de jouvence quotidien dans ces lieux. Je croise, au détour des couloirs, des courtisanes au teint sain et aux dents blanches que je dévisage avec envie. Elles détournent ou baissent les yeux. Je suis le prince de retour de son exil ; elles le reconnaissent. C'est mon jour de chance. Enfin, des bouteilles ! Plein de bouteilles ! Je ralentis ma progression, cherche et trouve. Derrière une vitrine, bien à l'abri et verrouillée, se dresse LA bouteille ! Une bouteille de whisky écossais de la plus grande noblesse. Je m'approche et admire le contenu ambré, l'unique élixir digne de mon jour de chance, le seul à valoir mon billet vert.
Elle est enfermée dans une cage de verre et, pour la libérer, je dois payer la rançon à la caisse, où je tends joyeux mon beau billet vert. La caissière paraît perplexe mais prend mon billet et me demande d'attendre. Elle se lève et va chercher la bouteille indiquant la caisse adjacente aux personnes qui font la queue derrière moi. J'attends ma bouteille, heureux. Ce jour est le mien, le seul depuis si longtemps. Je sens déjà la finesse du liquide réveiller ma bouche et sa chaleur envahir doucement mon corps... Des gens passent à l'autre caisse, j'attends. Ce n'est pas long d'attendre quand le temps a perdu son sens depuis si longtemps. En attendant, je laisse vagabonder mon esprit sur les clients qui franchissent la porte, les uns sortant, les mains chargées, d'autres marchant dans la direction opposée, les mains encore vides, curieusement tous pressés quel que soit leur mouvement. Deux policiers entrent à leur tour. Ils me voient et, bien sûr, viennent. Je leur adresse un grand sourire triomphant, un sourire qui a le droit d'être sardonique aujourd'hui. Aujourd'hui, c'est mon jour de chance, aujourd'hui je peux payer avec mon joli billet vert ! Quoi ? Que me dites-vous ? Mon beau billet est faux ?
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Michel Dréan · il y a
Les invisibles aussi ont une vie d'avant ! Bon texte Christophe.
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Long John Loodmer · il y a
Bonne description de la condition humaine. La chute ne m'a pas surpris
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Christophe Pascal · il y a
Merci beaucoup, Long John!
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Fleur A. · il y a
Je revote !
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M. Iraje · il y a
Un billet qui m'avait échappé ! J'en profite pour RE-voter pour RE-lancer la machine ...
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Christophe Pascal · il y a
Merci beaucoup M. Iraje!
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Daisy Reuse · il y a
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Christophe Pascal · il y a
Ha ben re-merci alors!

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