Le billet

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Un immense désir réveilla Alice ce matin-là. Elle sortit de son lit guidée par une force intenable vers la salle de bain, où elle se mit sous la douche, s’habilla et se coiffa. Elle avala son petit déjeuner de toutes ses mains et de toutes ses mâchoires, puis elle commença à tourner en rond dans l’appartement.

Enfin, il rentra.
- Viens, on va se promener.
- Tu es sûre ?
- Oui, allons en forêt.

Ils enfilèrent des baskets, un blouson et prirent un bus jusqu’à l’orée des bois. Un vent rude de printemps leur piquait les chevilles et les narines. Celles d’Alice palpitaient en grands battements, analysant les allers et venues de l’air alentour ligne par ligne de molécules, aussi méthodiquement qu’un scanner ou une imprimante à aiguille le feraient de feuilles de papier. Elles absorbaient l’atmosphère qu’Alice engloutissait aussi par sa bouche, sa trachée et ses poumons avec une voracité de hyène ou de lionceau.

Bertrand la regardait. Aucune hésitation. Ils s’engagèrent dans une futaie humide et encore brune des pluies d’hiver. Des odeurs multiples de mousse et de terre surgissaient et s’estompaient à chaque pas vigoureux qu’ils imprimaient dans le sol meuble, assoupli par les feuilles tombées à l’automne. Ils débouchèrent sur une grande allée bordée d’arbres anciens où leur allure se fit plus rapide sur une piste tranquille. Il faisait beau de manière incertaine. Le ciel était bleu mais un peu froid et timide, la peau de leurs joues picotait sous l’air vif et saillant.

- Ca va ?, demanda Bertrand.
- Oui.
Alice ne cédait pas face au rythme de marche qu’il avait impulsé. Sa respiration s’avérait plus ample et plus déliée à chaque foulée, endurante, vaste et efficace dans sa cage thoracique et dans ses jambes. Ils marchèrent jusqu’au bout de la grande et longue allée comme des chevaux, en puissance et en souplesse. Un sourire de géant en plein visage, Alice ferma les yeux et écouta son coeur, et puis les feuilles des arbres qui frissonnaient autour d’eux avec une douceur insolente.

Lorsqu’ils rentrèrent à l’appartement, elle se débarrassa de ses chaussures et de son blouson, puis se jeta sur le canapé et s’endormit. Cette sieste, cependant, se distingua des précédentes : ce ne fut pas la chute par KO qui suivait certaines séances de radiothérapie ; cela ne rassembla pas non plus au flot intarissable de lassitude qui ne la quittait pas pendant la chimiothérapie ; ce ne fut pas plus le repos obligé d’après l’opération, quand on avait retiré de son sein la tumeur qui s’en prenait à elle.
Lorsqu’elle se réveilla, elle interrogea son corps, même s’il lui semblait déjà connaître la réponse. Il était ravi, il était serein. Les traitements étaient terminés, et il l’avait compris.

Le soir tombé, Alice alluma l’ordinateur.
- Que cherches-tu ?, s’enquit Bertrand.
- Je cherche un billet de train. On va aller à la montagne. J’ai besoin d’espace, de paysages et de me promener. Et maintenant je peux.
Elle se retourna vers lui et détecta dans son regard quelque chose comme de la reconnaissance : Alice, son Alice, était revenue.
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