Le bien triste destin d'un escarpin

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J'aime écrire. J'aime lire aussi. Les deux sont pour moi indissociables et se nourrissent l'un de l'autre. Les belles histoires me plaisent. J'aime bien aussi celles qui bouleversent, réveillent  [+]

20 Décembre,17 h dans une commune cossue de la banlieue Est de Paris.

 

Jean-Jacques a pris place le premier, comme chaque fois avant tout le monde, dans sa grosse berline. Elle brille de mille feux, surtout avec les multiples essais de phares et autres clignotants qu'il actionne frénétiquement, touchant et testant tout, tel un gosse qui s'empare d'un nouveau jeu.

 

Fier de sa nouvelle acquisition, financée une fois n'est pas coutume par les dividendes que lui rapportent les placements de ses parents, habiles boursicoteurs ; ils lui font beaucoup de petits cadeaux pour échapper aux rapts fiscaux.

 

 

Axelle son épouse, Amandine et Capucine, leurs jumelles de 10 ans continuent de charger le coffre et l'habitacle de tout ce qu'il faut emporter pour ce séjour en Alsace sur les marchés de Noël.

Thérèse sa belle-mère, élégante comme jamais, vient d'arriver de la gare RER à 200 mètres de là, tout essoufflée, tirant sa petite valise à roulettes...

- Laissez-moi vous complimenter pour votre exactitude et votre magnifique petit ensemble, chère belle-maman, cela vous va à ravir, s'extasie le gendre pressé en attrapant le bagage pour le jeter dans l'immense coffre de la voiture, l'ordre et la rigueur étant des qualités qu'il ne cultive guère.

 

Axelle l'a incluse dans l'escapade du week-end pour lui changer les idées ; voilà six mois à peine qu'elle est veuve. Jean-Jacques n'a pu refuser, il l'aime bien d'ailleurs sa belle-mère, elle est discrète, cultivée, et a même le bon goût d'aller toujours dans son sens.

 

Comme il a un certain nombre de choses à se reprocher ou à améliorer, il apprécie beaucoup cette indulgence qu'il ne trouve plus du tout chez sa femme. Axelle est lucide, parfois trop, décidée visiblement à lui laisser passer de moins en moins de faiblesses!

 

C'est inconfortable mais que faire pour la paix des ménages! Il sait qu'il exagère souvent; vieux célibataire jusqu'à la petite cinquantaine, il s'est enfin casé sur l 'insistance de sa mère vieillissante,  se voyant sans doute de moins en moins dans le rôle d 'assistante logistique à vie. Il a été bien gâté oui, vivant comme un étudiant prolongé à Paris la semaine, chez ses parents dans leur confortable propriété de Champs-sur-Marne, un week-end sur deux environ.

 

Il va avoir soixante ans dans 8 mois ; il le sent bien...

Comme ses vieux copains de Sciences- Po, avec qui il entretient une sorte de camaraderie du souvenir et notamment son fidèle acolyte Robert, lui aussi vieux célibataire ou plutôt jeune et rapide divorcé après un mariage éclair lamentable. Toutes les semaines, il a fallu en avoir un ou deux à dîner à la maison, systématique et fatigant à la fin. Axelle est professeur de lettres et a besoin de corriger les copies le soir en semaine ; à bientôt 48 ans, elle a besoin de se coucher raisonnablement tôt.

 

Elle les a congédiés d'ailleurs un à un...Ils se retrouvent désormais dans une brasserie parisienne, ce qui n'est pas pour leur déplaire, s'en mettant plus que de raisonnable derrière la cravate!

 

Et puis trois ans, cela finit en bar lounge ou boîte à hôtesses...

Le champagne y est cher, il y a de plus en plus de retraits en liquide à faire...Maman chérie donne un peu quand il lui rend visite, l'air de rien, pour prendre quelques nouvelles; ne voulant rien voir quand il s'agit du bien- être de son dernier, elle donne car elle sait, « elle », qu 'il a toujours été «panier percé».

-Le pauvre, il ne sait pas ce que c'est que l'argent, cela ne l'intéresse pas en plus!

 

Axelle ne dit plus rien, elle attend le moment venu.

 

Les voilà donc sur l' Autoroute A4, les filles plongées dans un documentaire sur l'équitation dont elles raffolent et Thérèse à moitié endormie, dans le crépuscule de ce solstice d'hiver.

Le trafic est dense, Axelle s'inquiète un peu et préfère anticiper en se branchant sur autoroute FM.

 

Dans la pénombre, elle rêvasse un peu...et ses pensées l'emmènent vers la scène du théâtre qu' elle prépare avec ses élèves de terminale : une version maison, réécrite à plusieurs mains ( les siennes et ses élèves) du Malade imaginaire.

 

Quant à J.J il semble aussi perdu dans les siennes. Il baille de temps en temps, se gratte sa barbe poivre et sel, se ronge les ongles, il a l'air fatigué et, comme à chaque fois, ses tics divers le trahissent. Sa soirée d'hier soir a été chargée, pot de Noël au bureau puis dîner avec les copains et enfin escapade au Sweet 's Night, leur club préféré.

Samantha et Rosanna, les dames du lieux, se sont bien occupées d'eux, et ils ont encore laissé presque 2000 euros de champagne à eux trois, enfin à eux 5 puisque ils ont bu à 5. Oh pas si tard que cela, jusqu'à 1h mais quand il a fallu rentrer, Samantha s'est fait câline et intéressée.

-Dis, tu me raccompagnerais pas à Vincennes, c'est sur ton chemin, je te remercierai à ma façon, on s'arrêtera près de l'hippodrome, un coin tranquille où beaucoup de gens se donnent rendez-vous la nuit? Tu vois ce que je veux dire....

 

Les yeux de Jean-Jacques le piquent, les lumières des phares l'éblouissent... il ne voit que trop tard, le ralentissement qui s'est produit en amont.

 

-FREINE !!!! lui hurle Axelle.

 

Les pneus crissent, le choc est évité de justesse, la voiture a vraiment manqué de percuter le véhicule de devant dont le conducteur effrayé autant que furieux klaxonne !

A l'arrière, tout le monde est sorti de sa torpeur, quasi assommé ! La  totalité du fatras de la plage arrière est maintenant sur les genoux et épaules des passagères.

 

«Merde, merde, il faut que je fasse gaffe », se dit J.J, et attrapant une bouteille d'eau fraîche, il en avale deux grandes gorgées. Puis il ouvre la fenêtre, se redresse sur son siège et change ses pieds de position.

C'est là qu'il heurte ce qu'il croit être d'abord une autre bouteille d'eau ! L'attrapant discrètement, il se rend compte que ce n'est pas une bouteille....mais une chaussure, une chaussure à talon!

«Putain, c'est quoi ce truc, se dit-il encore!!! Merde, merde, c'est la...,le..... oui, c'est hier soir, Samantha qui a du l'oublier dans la voiture après...

Et oui, elle s'est sauvée vite après la petite récompense....Elle avait le dernier à Noctilien de l'hippodrome à attraper vers 1h 50. Surtout rester calme, et bien dissimuler mon embarras », pense-t-il malgré sa confusion mentale qui semble ne plus échapper à sa femme d'ailleurs.

 

Axelle le surveille du coin de l'œil en commentant les infos trafic, peu réjouissantes, en ce grand départ de week-end...

 

-Méfie-toi, des problèmes s'annoncent tout au long du parcours!

 

Des problèmes, oui, ça il en a un gros, faire disparaître cette godasse...mais où, comment?

Heureusement, il fait noir et personne ne peut voir qu'il a chaud, qu'il transpire.

Il se sent mal, il n'a qu'une peur : être démasqué, devoir s'expliquer, devoir mentir...il le fait souvent enfin de moins en moins, Axelle étant très perspicace. Elle l'a coincé une ou deux fois dont une devant ses parents, il n'était pas fier; depuis ils se méfient d'elle aussi, surtout Antoinette sa belle-mère qui demeure, quoiqu'il arrive et avec toute la mauvaise foi dont elle est encore capable, l'alliée inconditionnelle de son benjamin.

 

Où mettre cette satanée godasse?

Dans sa poche, non, elle n'est pas assez grande.

Dans la portière à sa gauche, non, pas assez large et déjà encombrée de cartes routières.

Il n'y a qu'une solution, prétexter qu'il a besoin d'aller aux toilettes et tenter dans la pénombre de partir avec la pièce à conviction pour la faire disparaître dans une poubelle, derrière un buisson, enfin n'importe où...

 

Quelques minutes plus tard:

-Personne n'a envie?

-Ben non, intervient Axelle, on vient à peine de partir...et puis, si on s'arrête tous les cinquante kilomètres, on ne sera jamais arrivés pour 20h 30 à Metz...rappelle- toi, on doit voir l'illumination de la cathédrale à 21h, tu sais bien, pour le jubilé des 800 ans!

 

Énervé par cette double injonction, il fonce vers la seule place libre devant la boutique de la station, c'est celle des handicapés...

 

-Mais attention..tu n'as pas vu !!! tu vas te prendre un P.V, lui hurlent ses filles

-Tant pis, je suis trop pressé... Axelle tu déplaces la voiture, si besoin, répond- il en coupant le moteur. Faisant mine de remonter ses chaussettes afin d'attraper l'escarpin, il ouvre la portière en lançant: «j'en ai pour trente secondes...ne vous inquiétez pas!»

 

Une fois encore, la pénombre lui est bien utile... il a juste le temps de dissimuler l'objet du délit sous sa veste, mais dans le sas éclairé de la boutique, il croise deux vigiles qui l'ont vu se garer...et surtout dissimuler quelque chose sous sa veste!

 

- Monsieur, Bonsoir, gendarmerie mobile. Votre carte mobilité inclusion, s'il vous plaît !

-Ah désolé...j'en ai pas....je suis pas handicapé, en fait, je m'excuse... j'suis juste hyper pressé d'aller uriner, j'peux plus attendre, hyper douloureux, en mimant le geste à la parole!

 

-Jean-Jacques, hou, hou Jean-Jacques, je vais stationner derrière, crie Axelle qui a tout vu et s'est mise au volant illico presto..

-Bon, pour cette fois, c'est bon, on est à l'avant-veille des fêtes, on va pas vous les gâcher mais la prochaine fois, faudra pas recommencer et, un petit conseil, surveillez votre prostate, c'est de votre âge!

-Promis.... merci, merci vraiment, bredouille le futur sexagénaire, un peu vexé qu'on lui rappelle les désagréments physiologiques des messieurs de son âge!

 

Axelle qui vient de se garer sur une place autorisée pour tenter d avoir une explication seule à seul saute de la voiture, s'engouffre dans la boutique en courant pour le rattraper. Elle a juste le temps de le voir refermer le couvercle de la poubelle, près des machines à café : il vient de se faufiler vers les urinoirs.

 

-Bizarre, se dit- elle, trop court pour prendre un café, un vieux mouchoir peut -être...

 

Elle s'étire, se frotte le visage et remet en place ses cheveux tout en le guettant; il sort assez vite, souriant, détendu, il s'est même passé un peu d'eau fraîche sur le visage. Il a l'air d'avoir repris un peu d'énergie.

 

-Alors, raconte, ils t'ont attrapé, tu vois, il ne faut jamais jouer au plus malin!

-Oui, mais ils ont été sympas, ils ont laissé courir. Juste une petite leçon de morale.

-Bon, tant mieux... allons y, on n'a pas de temps à perdre, on a encore au moins deux heures et demi avant d'arriver!

 

Ils vont juste franchir le seuil quand une voix tonitruante se fait entendre derrière eux, celle de la personne de l'entretien sans doute:

«Mais ça va pas de mettre des escarpins vernis dans les poubelles à gobelets, n'importe quoi, on aura tout vu maintenant! Ah ces routiers, ils savent plus sur quoi fantasmer!!!

 

L'attrapant par le bras, il l'entraîne vite...

-Ça va, ta maman n'a besoin de rien, tu es sûre???

-Non, pourquoi, elle n'a qu'une hâte, c'est d'arriver à l'heure pour ne pas louper le son et lumière de ce soir !

Le reste du trajet est rapide et efficace, et à 20 h 45, les voilà au pied de leur gîte d'étape, le bel hôtel de la Meuse, en contrebas de la magnifique cathédrale St Étienne.

 

-Allez tout le monde descend et vite, le spectacle va commencer !

Et en quelques secondes, les voilà dehors dans le froid lumineux de cette nuit messine qui entame leur beau séjour dans le Grand Est.

- Ben Maman, tu viens?

- J'aimerais bien, mais... je ne retrouve plus ma deuxième chaussure; je me suis déchaussée tout à l'heure, j'avais les pieds gonflés avec ces nouveaux escarpins un peu hauts pour moi mais qui me faisaient vraiment fait envie pour les fêtes...!!!

 

- On cherchera demain, on n'y voit plus grand chose. Tu n'as pas pris tes bottes, tu serais mieux, il fait froid ce soir! Dis moi où elles sont, je te les attrape!

 

Quelques heures plus tard, au moment de se laver les dents, alors que Jean -Jacques ronfle déjà depuis une demi- heure, Axelle a un flash: poubelle, Jean-Jacques trop pressé, escarpin vernis trouvé! Bizarre, bizarre.... Encore une affaire à tirer au clair...Plus tard.

 

La vengeance est un plat qui se mange froid !

 

 

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Pierre-Yves Poindron · il y a
Cette « escarpade » à Metz est bien vue. Ce genre de situation n’est pas unique. Mais ici, elle est très bien amenée. La chute est délectable. Les caractères bien brossés. En étant cynique, je dirai que la culpabilité est bien mauvaise conseillère 😂.
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Hélène CUINIER · il y a
Tout à fait, la culpabilité nous fait toujours déraper encore plus...Merci pour votre lecture et vos commentaires pertinents. Bravo pour la trouvaille" escarpade". bonne journée Pierre-Yves
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Carl Pax · il y a
Un rythme effréné avec ces phrases courtes et bien tournées, qui collent bien à la temporalité du texte. Tout est brièvement et pourtant bien évoqué, la mère poule, les cachotteries de Jean-Jacques, la souffrance digne d'Axelle... La tension augmente à partir de l'autoroute, avec la présence malvenue de cet escarpin en même temps que l'évitement de l'accident. Je me suis demandé comment l'escarpin allait resurgir de la poubelle. Du coup, une chute surprenante et pleine d'humour :) Un agréable moment de lecture...
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Hélène CUINIER · il y a
Merci Carl. Puisse aucune famille ne vivre cela, même si c’est moins tragique que votre histoire de Belle - maman!!
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Carl Pax · il y a
Je crois qu'au contraire, beaucoup de familles vivent cela, et il me semble que c'est ce qui passe au travers de votre écriture. Mais enfin, c'est votre histoire, c'est vous qui l'avez écrite je veux dire. Ce que j'ai perçu comme de l'humour peut aussi avoir cette tonalité tragiquement dérisoire, c'est vrai. Belle-maman est un peu glaciale, dans votre oeuvre l'émotion est plus à fleur de peau, je trouve.
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Hélène CUINIER · il y a
Tout à fait, toutes les émotions positives comme négatives sont à fleur de peau, et dirigent les personnages et leurs actions en permanence....beaucoup de non dits ou d'hypocrisie dans cette famille, merci de m'en avoir (re) fait prendre conscience....bonne journée

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