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Eka-los

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Le beau brun était assis à la table d'en face, jambes croisés et avait l'air de réfléchir intensément.
Belles épaules, des yeux clairs et pénétrants, une légère barbe, une bouche magnifique, une pantalon bien serré , de belles mains larges et surtout un air tendre et perspicace à la fois qui désarmait en un regard. Cependant, une ride très prononcée sur le front et deux ridules près du nez, celles de la tristesse, lui donnait un air d'amertume mystérieuse. Ce paradoxe d'homme plût à Emma assise pas loin de lui, qui dans son attention intéressée rata le bref regard fuyant.
Elle poussa du coude son amie assise à côté d'elle.
« Tu vois le mec là-bas ? »
« Mmhhh »- lui répondit son amie, qui jeta rapidement un coup d’œil vers la direction indiquée et s'attarda sur l'homme. Un mec assez beau avec plein de poils qui sortaient du tee-shirt, l’air pathétiquement conscient de l’attirance qu’il pouvait provoquer.
Il la vit le regarder, et lui fit un sourire. Elle rougit, et se retourna vers Emma.
- Mouais, répondit-elle
- Putain, tu aurais pu au moins être discrète.
Puis fébrilement, elle l'interrogea.
- Il est canon non ? Tu le trouves pas super canon ? Il me regarde là ?
Tina haussa les épaules.
- Ça va je te dis. Calme toi, c'est juste un keum qui fait son beau gosse. Il est super poilu en plus.

Elles attendaient un ami, qui n’arrivait pas. Il appela pour les prévenir que son train avait été annulé et qu’il n'arriverait que le soir. Elle auraient pu se faire une soirée tranquille. De l’autre côté, le mec brun n’arrêtait pas de la zieuter et semblait prêt à lui parler. Emma le sentait sur le point de l’aborder. Elle posa de la monnaie sur la table, remit ses lunettes de soleil et n’eut pas besoin de parler pour demander de partir, son amie la connaissait trop bien.
Et en roulant des hanches, elle se dirigea vers le beau brun pour s'asseoir à sa table.
- Salut, dit-elle en s'asseyant, tu es accompagné ?

Il la regarda de plus près. A première vue, ce n'était pas son genre. Petite, un peu trop ronde. Mais elle dégageait quelque chose de très intense. Ses yeux étaient vifs, animés, curieux. Elle bougeait avec beaucoup de légèreté et de lourdeur à la fois. Elle s'était approchée de lui avec beaucoup de confiance , elle l'avait abordé et il aimait ça. Sa voix n'était pas mal, un peu flûtée, dans les tons graves. Ce soir elle pourrait faire l’affaire, ça lui ferait oublier un instant le reste et elle n’avait pas l’air de quelqu’un d’exigeant.
Il répondit simplement en montrant la place en face de lui d'un geste ample
- Je t'offre un café ?
Elle s'assit gracieusement, mit les coudes sur la table, se cambra un peu et se pencha vers lui.Secoua ses cheveux, se mit à l'aise. Elle avait occupé le territoire et ne reculerait devant rien maintenant pour le conquérir.
Elle prit un cappuccino avec beaucoup de crème, il prit un café noir serré. De toute la conversation, il ne dit rien sur sa vie amoureuse.Elle parla avec beaucoup de volubilité, en faisant un peu roucouler sa voix, en la tordant comme des vrilles de vigne autour de lui pour ne pas le laisser s'échapper. Il répondait par de brèves réponses simples, puis de plus en plus expansives, se rapprochant lui aussi de plus en plus près d'elle – les coudes, le torse, la main sur le bras. Son emprisonnement lui plaisait. Il lui caressa la mains sur la table.

Il se fit tard et ils eurent un peu froid, elle lui proposa de rentrer ensemble. Elle se dit qu’ils boiraient juste un verre ou deux et qu’elle rejoindrait ses ami-e-s plus tard, mais ce n’était que pour ne pas culpabiliser. Elle reçut un SMS «  Tu viens ou pas du coup ? », elle se dit qu’elle y répondrait plus tard-et elle ne répondit jamais.De toute façon, depuis le temps que ses deux amis se tournaient autour, un rencard forcé ne ferait pas de mal.
Il s'immobilisa quand elle lui fit la demande de rentrer ensemble. Il lui proposa l'hôtel. Elle insista, il persista. Elle eût des doutes, regarda discrètement ses mains, sans trace d’anneau – pourquoi pas chez lui ? Il était marié ? Il avait une copine ? Il était en colloc ? Ou alors on appartement était trop dégueu ? Finalement elle accepta, en attendant d'en savoir plus.

Plus tard, pendant qu'il alla aux toilettes, elle ouvrit son portefeuille - il fallait quand même qu'elle sache où elle s'embarquait ! Pas de photo de femme, mais celle d'un petit garçon de 3 ans qui souriait tristement et avait l'air bizarre, mais elle ne voyait pas très bien car la photo était petite.
Elle réalisa que c'était une photo d'un enfant trisomique.
Elle ne réalisa pas assez vite qu'il était revenu, qu'il était debout devant elle, en train de la regarder fouiller ses affaires. Il l'avait vue ouvrir son portefeuille.
- Mon fils. Dit-il d'une voix basse.
Elle rougit, s'excusa. Remit maladroitement le portefeuille dans la poche de sa veste accrochée à la veste. Il l'enfila sèchement. L'air était tendu comme une ficelle de string. Il tremblait.
Alors il s'effondra soudain et pleura toutes les larmes de son corps. Il parla de son fils, trisomique de naissance. Il parla de sa mère, qui les avait abandonnés. Il parla de son travail, qui lui prenait tout son temps parce qu'il le voulait bien. Il dit son manque de compétence, son incapacité à communiquer avec lui, le dégoût qu'il avait de lui et l'amour qu'il aimerait pouvoir lui donner mais qu'il n'arrivait qu'à être en colère en contre lui. Qu'il avait 3 ans, qu'il l'avait laissé à la maison avec une baby-sitter, car il n'en pouvait plus. Qu'il était un père nul, comme son propre père.
Elle le consola du mieux qu'elle pût, mais presque avec mépris. Elle le comprenait, mais n'acceptait pas. Quel sorte d'homme était ? Un homme faible et irresponsable. Une lavette. Une lavette irresponsable qui n'avait pas su dépasser l'image de son père. Elle se dégoûta à rester ainsi avec lui ainsi au milieu d’une chambre d’hôtel glauque. Un homme effondré et une femme qui le soutenait.

Presque La Pièta quoi, sauf qu’elle n’était pas envie ni d’être sa mère ni d’être sa psy. Elle pensa à trouver une excuse pour se barrer sans avoir trop l’air de lui dire qu’il était le genre de mecs qu’elle ne pouvait pas fréquenter, ceux qui arrivent en ayant l’air d’être les rois du monde et finissent par dire que leur femme ne les comprenait plus et qu’elle pouvait les sauver.
Il avait les mains trop grasses, la peau trop blanche sous sa chemise. Un air de séducteur trop faux pour être vrai. Un air de bronzé viril qui collait mal à ses pleurs et à ses rides d'amertume, à son regard de rancune.
Qui haïssait le plus l'autre ? Elle l'homme car il l'avait trompée, d'une certaine façon ? Lui sa femme pour être partie ? Sa femme pour la vie qu'il avait à lui donner ? Leur enfant ses parents pour tout ce qu'ils ne lui donnaient pas ? Ou lui même se torturait-il tout autant ? Il se posait la question mais cela ne l’intéressait pas. Elle le laissa pleurer sur son épaule en lorgnant la porte de sortie et son sac. Peut-être , s’il s’endormait...
Quand il eût fini de pleurer, son visage était différent. Au repos. Défait, moins beau. Amer. Décomposé.

C'est cette amertume dévoilée à jour qui soudain lui plût . Elle la goûta avec douleur. Elle se dit que beau comme il semblait, lui aussi était petit et gros dans son âme, comme elle. Elle se rappela sa grand-mère, malade et aigrie, méchante. Elle aurait aimé qu'elle ait elle aussi la force de se mettre à pleurer sur sa douleur devant un inconnu, d’admettre, de reconnaître sa frustration et son enfance brisée. Sa grand-mère n'avait pas réussi à le faire. Elle aussi gardait en elle par héritage une amertume colérique qu’elle cultivait par orgueil ; lui, la pleurait. Il était fort. Il n’avait pas demandé qu’elle le sauve : il lui avait juste ouvert son cœur. C’était elle qui eu besoin de se valoriser à travers lui. Il avait eu l’air de quelqu’un qu’elle voulait être sans l’être vraiment : confiante. Elle lui en voulait d’avoir brisé cette image. Lui, l’avait peut-être jugée « pas trop moche» : elle savait qu’elle n’était pas spécialement belle. Il ne l’aurait jamais recontactée, parce qu’il n’avait probablement pas appris à tenir la distance et il se serait vanté d’avoir « chopé une meuf » par dérision désespérée. Maintenant, après avoir chialé sur son épaule, il pourrait difficilement faire le fier-à-bras. Elle eut envie de le frapper, puis de se frapper, elle ne savait plus.


Tout s’était brisé ; ils se quitteraient au matin sans le rôle que chacun avait pensé endosser, peut-être se verraient-ils enfin tels qu’ils étaient.
Alors elle releva les yeux et le regarda droit dans son regard et dit sur une impulsion
- Viens, on va chez toi.
Il pâlit, comprit quelque chose qu’elle ne comprenait pas encore et sourit faiblement de son vrai sourire, indescriptible. Grand, large, gris comme l'heure qui précède le lever du soleil, égoïste, cassé et plein d'amour perdu, presque le même que celui de son fils sur la photo tombé du portefeuille.

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