Le Bâtard

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Un gros bourg situé dans les contreforts des Cévennes, une vie qui s'écoulait paisible.
Le sol était pauvre, l'agriculture y nourrissait chichement son homme. Par bonheur il y avait les châtaigneraies et surtout la fabrique Chevillard qui était de loin, le premier employeur du pays.
Le père Gaston, comme les gens l'appelaient, menait son affaire de main de maître, même si on lui prêtait quelques travers.
Il était également, tout comme son père avant lui, maire de la commune.
Une femme pieuse et très discrète, deux filles et le petit dernier Adrien en qui il voyait, bien sûr, son successeur.
Ajoutez au tableau la fidèle Mireille qui était au service de la famille depuis son plus jeune âge.
Pour l'instant Adrien usait ses culottes sur les bancs de l'école et bénéficiait de nombre de ''courtisans''.
Quel contraste avec Roland, le fils naturel de la Yolande Crézou,'' le bâtard'', comme ils lui criaient en récréation. On connaît la méchanceté que véhiculent les gosses à cet âge là ! Seule la petite Léa le défendait bec et ongles, surtout quand le fils du maire lui cherchait noise.
Passé le certificat, le premier partit au collège et notre Roland rejoignit le camp des journaliers.
Les années passèrent et voilà venu le temps de l'armée. Le fils de Yolande embarqua pour l'Algérie , Adrien, du fait de ses études, fut sursitaire.
Restait Léa, un beau brin de fille qu'elle était devenue ! Toujours attachée à son protégé elle devint sa marraine de guerre, échangeant lettres, lui envoyant quelques colis aussi.
C'est en juin qu'Yolande Crézou perdit sa mère et sitôt le corps mis en terre, sans doute lasse du mépris des gens, elle laissa le soin au notaire de vendre la bicoque et partit travailler à Lyon.
Peu à peu Adrien prit les rênes à l'usine et Léa ayant été embauchée, il ne se gêna guère pour, là
aussi, ''pousser ses initiatives''.
Loin des yeux, loin du cœur, les lettres s'espacèrent, que voulez-vous le nom des Crézou ne signifiait plus grand chose hormis la mémoire de la ''fauteuse'' et de son bâtard. Tant Yolande que son fils, une fois libéré, ne reparurent sur la commune.
Les parents de Léa, petits fermiers, furent très honorés de voir leur chère enfant fiancée au fils du maire.
Adrien, outre la direction de l'entreprise, devint au fil des ans le maire du bourg et même conseiller général du canton. Léa lui donna garçon et fille. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.
On parlait bien des nuages qui s'amoncelaient en fin des trente glorieuses, lesquels obligèrent la fabrique Chevillard à réduire ses effectifs. Bien des jeunes rejoignirent la ville. Le bourg vit sa population s'amoindrir, seuls quelques résidents secondaires vinrent redonner un brin de dynamisme à la belle saison.
En ce premier jour d'automne, la nouvelle plongea le village dans la stupéfaction ! Au petit matin, un pêcheur avait retrouvé le corps du maire au pied de la falaise !
La gendarmerie diligenta l'enquête afin d'établir les circonstances du drame, et l'émotion passée, les langues du pays menèrent la leur ! Les plus nombreux y allèrent de leur larme pendant que les colporteurs de commérages trouvèrent là matière à exercer leur talent.
-On peut pas dire, mais avec sa façon de jouer avec son prestige, j'en connais qui n'ignoraient pas que l'embauche de leur moitié à la mairie ne venait pas de leurs seuls diplômes !
-Quand même, avec la femme qu'il avait !
-Vous savez chez les Chevillard ! Souvenez vous du père, côté bagatelle il donnait pas sa part au chat !
-C'est connu, quand on a l'argent on a le pouvoir, et quand on a le pouvoir on a le reste !
-Il y a aussi les licenciements qui ont laissé pas mal de rancoeurs !
-Vé, laissons faire les gendarmes en tout cas, moi, s'ils m'interrogent, je sais rien !
C'est le docteur Crécy qui donna l'hypothèse la plus plausible. Il consentit à dire aux autorités qu'Adrien savait qu'il avait contracté une saloperie pas facile à soigner.
Cet élément fit que la thèse d'un acte désespéré fut retenue.
Les obsèques virent une foule déferler au petit cimetière.
Léa et ses enfants furent très dignes, seule la pauvre Mireille, devenue une brave mémé toute voûtée, ne put retenir son chagrin.
Le fils d'Adrien, bardé de diplômes, préféra céder l'entreprise à un groupe, avec pour conséquence son démantèlement.
Léa, les jours qui suivirent le drame alla tous les jours prier sur la tombe tout en redisposant plantes et bouquets.
Rares étaient les visites du matin dans ce lieu de repos, aussi le fait de voir un étranger d'aussi bonne heure attira le regard de la veuve. Le choc qu'elle ressentit la fit vaciller l'obligeant à s'assoir sur le rebord de la tombe. Le temps de reprendre ses esprits, l'homme avait disparu.
La silhouette, le bref regard, Léa eut la certitude que l'inconnu était bien Roland ; elle n'en parla à personne. La nuit qui suivit ne lui laissa aucun répit. Et si ? Elle chassa l'idée que la présence de son ex- filleul de guerre en ces moments tragiques n'était pas fortuite.
En fait le sort avait voulu que Yolande Crézou décède à ce moment là, après avoir fait promettre à Roland, sitôt la crémation achevée, d'aller répandre secrètement ses cendres dans le carré de la famille.
Se sachant perdue, avant de partir Yolande révéla à son fils l'identité de son géniteur.
Ce n'était autre que son employeur de l'époque mort depuis : Gaston Chevillard. Roland ne lui avoua pas qu'il le savait depuis l'école. Lors de la fameuse bagarre qui l'avait opposé à Adrien, celui-ci lui avait lancé .
-Fils de pute, ma mère a bien fait de la faire virer de l'usine.
En rentrant sur Lyon, Roland revécut le film de sa vie, son adolescence, Léa, l'Algérie et son retour auprès de sa mère.
Sûr qu'il en avait gros sur la patate et l'idée de régler ses comptes lui vint souvent à l'esprit.
Combien de fois Yolande le raisonna :
-Oublie tout ça , ça ne peut que t'attirer des ennuis, je n'ai que toi et tu sais, le village et tous ceux qui l'habitent, on n'en a plus rien à foutre !
Au cimetière il reconnut bien Léa mais ne fit rien pour aller vers elle. Bah ! On peut être petit et avoir sa dignité. Une dernière pensée lui traversa l'esprit : lui , présent au bord de la falaise à ce moment-là, aurait-il retenu ou laissé faire Adrien ?
La vie reprit son cours, Léa reporta son affection sur ses petits enfants. Roland quant à lui refit un brin de vie avec la veuve d'un copain de travail, et le village... Mon dieu le village !

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Rachid Hamdi · il y a
be!!e histoire bien nuancée colorée, riche en imagination et refète une catégorie de gens , un tableau en miniature de la vraie vie rurale et atypique
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michel jarrié · il y a
Grand merci Rachid d'avoir fait un crochet dans ma réserve. A bientôt.
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Hervé Mazoyer · il y a
Vous avez un don pour rendre vos personnages particulièrement vivants authentiques et pour leur donner une epaisseur palpable. En si peu de mots....bravo.
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michel jarrié · il y a
Ecrire c'est encore vivre. Vive la plume !
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Daniel Nallade · il y a
Puissance et style!
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michel jarrié · il y a
j'apprécie votre commentaire tel un beau compliment et vous en remercie de tout coeur.
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Alphonse Dumoulin · il y a
Bien mené.
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michel jarrié · il y a
J' apprécie votre visite et votre appréciation.
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Rachid Hamdi · il y a
une grande créativité et beaucoup d'imagination, bref un texte est un style
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michel jarrié · il y a
Grand merci Rachid. Même avec l'âge on est sensible aux attentions ! Gabriel Chevallier disait : (je cite) L'homme a autant besoin de compliments que de pain !
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Robert Grinadeck · il y a
Beaucoup de vie et d'énergie dans ce récit auquel la vraisemblance des situations donne une force particulière.
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michel jarrié · il y a
Quelle surprise et quelle émotion de vous voir parcourir ma ''galerie''. Vous verrez dans mon profil mon parcours un peu spécial avant de revêtir l'habit de plumitif. L'envie datait de toujours mais les aléas de l'existence ( né en 1935) ont fait que l'éclosion fut tardive. Mes écrits ''rustiques'' sont du au manque de référence littéraire. .....On fait avec ce qu'on a ! Mes souvenirs d'enfance et d'adulte figurent dans deux livres, si le coeur vous en dit je vous donnerais les liens. Merci encore.
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Robert Grinadeck · il y a
J'aime beaucoup votre style qui n'a de "rustique" que l'apparence. Votre écriture est pleine de la force que donnent la sincérité et l'absence d'artifices. Alors ne vous sous-estimez pas et surtout, ne changez rien !
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Dranem · il y a
Un récit toujours plein d'authenticité chez vous !
Je vous invite à lire l'Ogre, un souvenir de jeunesse ....

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michel jarrié · il y a
Rester dans le plausible....Même les historiens y ont sans doute ....un peu recours. Merci Dranem.
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Dranem · il y a
Mettre un peu de fiction d'abord dans sa vie - c'est ce que disait Yolande Moreau dans son film La mer monte - Et comme les histoires sont les prolongements de nos existantes... quand on aura fini d'exister... retours à la réalité !
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michel jarrié · il y a
Ah ! Yolande Moreau ! un monstre sacré...quelle présence et là c'est ben vrai !
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Diamantina Richard · il y a
Toujours le même plaisir de vous lire Michel. Une très belle histoire et tant de vérités de la vie dans vos lignes.
Puis-je vous signaler deux petites coquilles, faciles à corriger en libre :
-Les plus nombreux y allaient*
- la méchanceté que vehiculent* les gosses.
En ce moment je suis omnibulee par les coquilles que j'aime qu'on me signale car on a beau se relire sur écran pas toujours facile de les traquer.
Je regrette de ne pas vous avoir découvert plus tôt car c'est vraiment le genre de récits que j'aurais aimé partager quand je travaillais.

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michel jarrié · il y a
Au plaisir de vous avoir comme lectrice s'ajoute toute ma gratitude.
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Fred Panassac · il y a
Bellle histoire de famille, comme il en est beaucoup dans la France profonde. Les ragots bien fondés ou pas, les mystères, la déshérence et les effets de la mondialisation pour couronner le tout.
Un plaisir de vous retrouver en « libre », Michel / Jarrié après de nombreuses lectures.

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michel jarrié · il y a
Merci Fred....de mettre le ''libre'' au goût du jour, loin des réseaux et autres astuces ! Le plaisir de mettre en place des moments de vie aussi plausibles qu'imaginatifs et avec toujours la petite graine du départ.
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JACB · il y a
Toute vérité n'est parfois pas bonne à savoir. J'aime beaucoup l'atmosphère de votre histoire; elle nourrit toujours ces petits coins de campagne, en fait la saveur et l'authenticité et ça fait du bien de la remettre au goût du jour. Nostalgie ? Non le goût des belles écritures. Merci Jarrié.
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michel jarrié · il y a
Grand merci pour votre visite dans le réel en un temps ou le mot robot n'était pas à l'ordre du jour....Mais on se secoue ! Place à demain. Bon Dimanche. Michel