Le banc public

il y a
6 min
16
lectures
2

Eric LELABOUSSE, passionné de littérature et de voyages, d'histoire et de géopolitique, je suis enseignant en retraite depuis Juillet. J'ai aussi fondé et présidé un club de rugby-loisir en  [+]

Le banc public

On parle souvent d'une vie, mais une journée est remplie de vies, surtout pour un banc public, notamment celui de ce petit square, un peu à l'écart de l'avenue principale que l'on peut rejoindre en quelques minutes seulement. Quelques minutes qui le séparent du bruit, de l'agitation, des voitures, quelques minutes qui permettent aux oiseaux de se poser sur les haies de buis taillées régulièrement entre les allées dont les pavés agencés en arcs de avec de couleurs différentes pour mieux créer l'illusion optique de mouvements, de vagues..

On peut observer mille moments de vie, mille fragments d'existence reliés uniquement par ce banc.

A 5 h 30.,il fait presque jour, on est en été.. Ce sera le balayeur de l'équipe municipale de nettoyage avec sa drôle de voiture aux brosses tournantes et aux petits jets d'eau. Parmi les employés, lui n'a pas le droit d'être dans la petite voiture parce qu'il vient d'arriver dans l'équipe et surtout parce qu'il est étranger ; alors il balaye sous le banc et autour. Il le fait avec application, heureux d'avoir trouvé ce travail qui lui permet de se loger avec sa famille dans un tout petit appartement en banlieue. Quand le conducteur de la drôle de petite voiture klaxonne, il part vers un autre banc pour d'autres mégots, d'autres papiers de bonbons ou de goûters jetés bêtement .. Quand leur service sera terminé, ils iront prendre un café au petit bistrot qui fait l'angle de la rue, à la sortie du parc. Il laissera les autres parler avec leurs habitués. Lui, il pensera à son pays pendant ce moment de pause.

A 6 h 45,, deux ouvriers pressés vont rejoindre leur atelier. L'un attend l'autre devant le banc ; c'est leur lieu de rendez-vous des jours de travail. .Ils ne se voient pas en dehors de ces jours-là. Ils se serrent chaleureusement la main, ils se connaissent depuis 5 ans maintenant, ils ont été embauchés la même semaine et sont devenus copains et après les « ça va ? » d'usage, ils partent. Un petit sac baluchon sur l'épaule contenant certainement quelques effets personnels : une serviette et du savon pour ,la douche, des sous-vêtements de rechange et leur repas de midi à faire réchauffer au micro-ondes collectif. L'un d'entre eux fume une cigarette brune au fort parfum. Ils se connaissent mais ne parlent pas, leur pas est trop pressé.

7 h 20. Un monsieur un peu âgé, en retraite certainement, casquette vissée su la tête, se promène tranquillement avec son chien, un labrador au pelage fauve doré. Il le remettra en laisse au moment de traverser la rue mais pour le moment, ils avancent tranquillement. Le chien renifle ici et là revient vers son maître, puis repart dans d'incessants allers et retours ; son maître lui permet ces petits vagabondages en toute confiance. Le chien fait pipi contre le pied de la poubelle en métal ajouré vert, son maître lui remet la laisse et le flatte longuement. La promenade est terminée.

7 h 40. Un collégien, portable consulté en main avance tout droit et rapidement. Il a un peu frais, il n'a pas pris de blouson pour ne pas s'encombrer sachant que la journée risque d'être chaude. Il a encore le visage poupin malgré le petit duvet sous le nez. Il sourit sans même le savoir. Il a l'air très heureux. Peut-être parce que le week end commence ce soir. Peut-être parce que le message qu'il lit et auquel il va répondre dans la foulée attendu avec appréhension et lu avec délectation. Ou alors parce qu'il sait qu'il il a toute la vie devant lui. Il a raison.

8 h 10. Une joggeuse souple, légère, ralentit et s'arrête près du banc pour son moment de récupération et d'étirements. Elle regarde son cardio, les statistiques de sa course. Ses cheveux sont tirés soigneusement en arrière, la tresse est serrée pour ne pas se détacher pendant la course. Son visage est un peu rouge, un peu seulement, elle doit être une bonne sportive. Le bandeau fuchsia assorti aux bandes de son vêtement de sport beige empêche la sueur de lui piquer les yeux. Elle allonge sa jambe gauche en posant le talon sur le banc et petit à petit vient toucher l'extrémité de sa chaussure sans plier au genou. Elle fait la même chose avec la jambe droite et alterne cet exercice plusieurs fois de suite. Ensuite, elle s'en va en marchant, sa respiration s'est apaisée, elle boit deux ou trois gorgées d'une petite bouteille d'eau qu'elle avait accrochée à sa ceinture.

9 h 15. Une dame un peu lourde traîne derrière elle son caddie ee course. Elle va au petit supermarché le vendredi matin, toujours, parce qu'elle et son mari sont persuadés que les produits sont meilleurs le vendredi mais elle y va tôt pour ne pas « gêner et être dans la cohue de ceux qui travaillent, ». Son mari ne l'accompagne pas, c'est le jour où il passe l'aspirateur dans la voiture. Ils aiment leur organisation.

A 10 h 30, ce monsieur habitué depuis longtemps à ce petit square revient de chez son buraliste-presse. Il s'assied tranquillement, s'adosse confortablement et déplie « Midi Olympique » reconnaissable entre tous avec ses pages jaunes. Il fait des pauses dans la lecture des articles, posant le journal sur ses genoux pour regarder le parc et apercevoir de l'autre côté de l'allée quelques vagues promeneurs plus ou moins pressés, certains seuls, d'autres par deux, rarement plus. Puis il reprend la lecture qui semble l'absorber, il fronce les sourcils et approche le journal de son visage comme pour mieux être persuadé de ce qu'il vient de lire. Lecture des articles les plus intéressants terminée (il complètera la lecture chez lui), il se cale bien contre le dossier et regarde son bonheur de vivre presque en s'assoupissant.

11 h. La dame un peu lourde revient « des courses ». Elle s'assied un instant, comme pour souffler un peu. Elle sort de son caddie un paquet de biscuits qu'elle ouvre. Elle émiette deux biscuits qu'elle lance à terre ; aussitôt, quelques passereaux arrivent on ne sait d'où et se disputent les miettes à coups de sautillements énervés. Elle leur jette à nouveau deux biscuits et repart. Sitôt les talons tournés, un écureuil surgit comme en glissant, effraie les oiseaux et grignote ce qu'il reste de miettes.

12 h 25. Des gens pressés de déjeuner rentrent chez eux ou à un fast-food quelconque. Rien de bien intéressant. Toutefois, deux jeunes collègues de travail, chemisette et cravate, ce qui permet d'exclure certains métiers mais d'en affirmer aucun autre, s'arrêtent, s'assoient sur le banc et mangent sans réelles convictions des salades bowls en parlant de tout et surtout de rien. Un petit moment de repos, une cigarette blonde dont le mégot sera écrasé au sol puis le retour au lieu de travail assez tôt pour avoir le temps de prendre un café au distributeur du hall d'entrée sans empiéter sur la journée de travail, on est vendredi.

14 h. Ils sont très ponctuels les joueurs d'échecs, ils arrivent chacun de leur côté pratiquement dans le même instant. Ce banc est fétiche pour eux. En effet, l'un d'entre rentrant de la bibliothèque municipale avec son sac chargé de livres empruntés fit une pause sur ce banc. Un des livres glissa du sac quand il repartit : « Le joueur d'échecs » de Stéfan Zweig. Rentré à la maison et s'apercevant de l'absence de ce livre, il retourna sur ses pas et vit le second sur le banc en train de commencer avec beaucoup d'application la lecture dudit ouvrage. Depuis, quand le temps le permet, ils se retrouvent le vendredi pour une partie. Leur amitié se limite au jeu avec une admiration réciproque et un respect partagé.

15 h 35. Un couple de touristes se repose un instant. Ils calent leur petit sac à dos pour s'accouder et prennent deux ou trois photos avec leur appareil juché sur sa canne à selfies. Ils s'empressent de les regarder sitôt prises et s'émerveillent à grands coups de rires aigus chez lui, suraigus chez elle.

17 h 20. Deux mamans rentrent de l'école accompagnées l'une d'un petit garçon, l'autre d'une petite fille. Les mamans tiennent les petits sacs en toile de leur enfant, ils doivent être en maternelle. Elles parlent abondamment pendant que les petits se courent l'un après l'autre à renforts de cris stridents. Après les avoir appelés, elles leur donnent un petit goûter, biscuit au chocolat dont elle posent avec précaution le papier à la poubelle en métal ajouré vert. Elles essuient la bouche et les mains des enfants, s'embrassent en claquant des bisous dans le vide puis repartent chacune de leur côté en tenant l'enfant par une main et le petit sac à dos en toile de l'autre.

18 h 40. Il attend impatiemment sa venue. Ils se connaissent depuis deux semaines, s'étant rencontrés dans une soirée un Vendredi soir justement. Elle a accepté ce rendez-vous, il est fou de joie ou d'impatience ? Les deux dans deux folies distinctes. Il soupire, regarde à droite, puis à gauche dans un manège incessant. On croirait presque qu'il assiste à un match de tennis. Il respire profondément, consulte sa montre pour la énième fois.... Il l'aperçoit enfin, se lève d'un bond, fait un signe de la main. Son visage est inondé de mille soleils.

21 h. Quatre adolescents avec quelques bières écoutent du métal très fort en essayant de se parler encore plus fort. Ils rient, dansent un peu mais se lassent vite de cet endroit, il faut rejoindre les autres pour la soirée. Les canettes vides sont mises à la poubelle.

23 h 50. Un couple jeune s'assoit un moment. Ils s'embrassent avec fougue, surtout lui. Ils parlent un peu entre deux baisers. Il lui montre qu'il a envie de faire l'amour sur la banc, maintenant, passe ses mains sous son chemisier puis sous sa jupe. Elle les enlève avec délicatesse. Il recommence, elle enlève cette fois-ci ses mains fermement, il n'insistera plus. Alors, ils parlent un peu avant de repartir se tenant par la taille.

1 h 10. Deux SDF avancent titubant vers le banc où ils se posent lourdement. Ils n'ont plus d'âge, d'ailleurs qui s'en soucierait ? Ils extraient de leurs sacs miteux deux bouteilles de mauvais vin qu'ils se passent de bouche en bouche. Leur langage désarticulé devient fort au fur et à mesure qu'ils engloutissent leur vinasse. Ils en viennent à se bousculer en s'invectivant. Une bouteille tombe et se brise, ils partent chacun de leur côté, comme ils peuvent pour aller on ne sait où. Dans quelques heures, l'employé municipal qui n'a pas le droit de monter dans la drôle de voiture devra balayer aussi des morceaux de verre. Il le fera avec application.

Le matin est encore frais mais le ciel est clair porteur de parfums et d'espoirs. Il fera beau.
2
2

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jeanne
Jeanne · il y a
Un banc dans un square, un Banc public qui me parle, me plaît beaucoup, un récit qui résonne joliment à mes oreilles. Ah les bancs ! On pourrait en faire tout un poème, tout un roman, mieux qu’un long discours, voici ce qu’ils m’ont inspiré il y a un certain temps : (extrait Le banc et le ballon prisonnier)

Bancs de bois, de métal ou bancs de pierre accueillent dans les jardins tout un lot de visiteurs, tout un flot de promeneurs : le solitaire, le travailleur en pause, le liseur, l’écrivain… les enfants qui jouent, les parents qui causent, les vieux qui se reposent et prennent l’air… du temps et la nuit tombée les bancs recueillent les clochards sans domicile fixe. Le chariot est sa maison et le ciel son plafond, le jardin est son décor et le banc son adresse.

Un banc n’est pas éphémère comme un banc de neige ou un banc de sable. Les bancs sont les témoins du temps qui passe, de la vie qui va, les bancs sont les témoins d’histoires ordinaires ou extraordinaires. Celles de Peynet, les amoureux de papier dont le cœur fait bang-bang scellent sur ce banc unique, sur ce banc magique le trait d’union officieux avant que les bans ne soient publiés. Au passage, c’est antinomique que les amoureux soient Peynet pour une œuvre initialement nommée “Symphonie inachevée” mais ainsi s’est assis sa renommée.

Les bancs ont un rôle d’intérêt public, sont des prêts à s’asseoir loin de l’agitation et des banderoles de publicité. Mais pour autant, la vie d’un banc n’est pas de tout repos : s’il est parfois inoccupé, libre comme l’air, il est le plus souvent occupé et sous le poids des gens serrés comme un banc de sardines, tangue dangereusement comme un bateau ivre.

Un banc, c’est une parenthèse, une invitation à se poser et se reposer, à goûter une tranche de vie, à grignoter un quatre heures seul ou à deux et par terre… parterres de fleurs les oiseaux picorent les miettes du banquet.
Tant de bancs pour combler les blancs et les creux, à attendre un bus raté, un train pas encore à quai. Bancs du présent, bancs du passé et sur les bancs de l’école le tableau d’honneur s’est depuis longtemps substitué au banc d’honneur.

Les bancs en disent long… Si les bancs pouvaient parler, ils nous raconteraient des pans de vie. Mais les bancs sont muets à ce que l’on dit, ils sont objets inanimés à ce qu’il parait… et l’amour est aveugle quand il porte bandeau.

Image de Eric Lelabousse
Eric Lelabousse · il y a
Votre texte est admirable. Merci