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LE BANC
Pierre GALLIEZ

J’étais parti, comme chaque après-midi, me promener dans le square non loin de chez moi. Il faisait beau, c’était le printemps.
Dans le square, pas trop de monde..,jour d’école, pas de gamins courant sur les pelouses...Pas trop de sportifs : en plein après –midi, les gens qui en ont ,sont au travail.
C’était calme. On entendait piailler les oiseaux.. Au fond, s’ébattant joyeusement dans le petit étang, quelques canards qui cancanaient, tandis que deux cygnes évoluaient majestueusement sur l’onde tranquille. C’étaient les seuls bruits troublant un léger souffle de vent
Sur le chemin, le banc. Ce banc ou à chaque promenade je m’arrêtais pour souffler...Avec l’âge, et le chien tirant sur sa laisse, le petite halte s’avérait indispensable...Et chaque jour , presque à la même heure, je m’asseyais là pour rêvasser, imaginer,loin les actualités, le « jité », la guerre, les terroristes, les politiques, les impôts...
Ce jour là j’étais un peu en retard, ayant été retenu par un employé des eaux, venu vérifier mon compteur.

Me voilà donc dans le square, le chien qui court devant, m’ayant obligé à accélérer l’allure.. En fin le banc...Personne. je m’assois et accroche la laisse à une extrémité du banc..
Le chien renifle le pied de ce banc plus âgé que moi...Il lève la patte et urine. Bof, il n’est pas le seul.
« -Ah ! encore une pisse, y en a marre »
Je regarde autour de moi..Qui a parlé ??Personne
« -Tu pourrais le faire pisser ailleurs !
-Mais qui est donc là ?
-Dis donc t’es en retard aujourd’hui !toujours cette voix !
-Mais qui êtes-vous ? »

Je commence à remuer, me retourner, glisser à droite et à gauche pour vérifier s’il y a quelqu’un dans le taillis juste derrière le banc....
« -Mais tu m’énerves à me glisser dessus comme –cela. ;Je suis un banc public, j’ai pas besoin de ton « cul » Pour m’astiquer.. »

Le banc..je suis le banc ?? je me baisse pour regarder sous le banc..Rien
« -Euh euh..dis-je- vous êtes où ?
- Ben, juste sous toi..
-Sous moi ?
- Ben ça fait dix minutes que tu m’écrases, ton chien m’a encore arrosé..
-Vous êtes le banc ??
- Oui je suis le banc. Le banc public ! Ah comme j’aimerais être un banc privé, réservé à la haute société, sentir sur mon dos les étoffes douces, les culottes de femmes en dentelle, les petits caniches bien élevés.. »
- Mais , mais...vous parlez...C’est bien la première fois..
- Oui, et je te connais, tu es ici chaque jour, avant d’aller au bistrot en face du square, je le vois bien ! toujours avec ton cabot qui chaque jour lève la patte sur mon pied !
-Mais pourquoi n’avoir rien dit avant ?*
- Parce que je revendique ! je ne peux pas aller manifester, mes pieds sont scellés dans le sol...Imaginez, une manifestation de bancs ! Tous les bancs dans la rue ! Tous les bancs debout !
- Oui, je dis, les bancs debout ce serait un défilé avec les bouts des bancs en bois debout, j’imagine les bons bancs, les bancs pas bons , les bancs portant des panneaux, les bancs criant des bans, hurlant .. « on veut du « boulot »...on veut gagner notre « pin », des bancs faisant une « chaîne » , cette chaîne qui « freine » la circulation, les bancs tapant sur le « saule »,évitant les coups de bâton des agents...
-Mais au fait pourquoi revendiquez-vous ? »
- On en a assez de ce statut de banc public..On veut les mêmes droits que les bancs privés, je vous ai dit pourquoi ,il y a cinq minutes !
Qu’est ce qu’on a nous ? des vieux comme toi, des chiens qui ne nous respectent pas, des mémères qui viennent tricoter, et toujours dire les mêmes racontars..et de temps en temps lâcher des vents sur nos planches, ou laisser tomber des gouttes..on a des clodos qui viennent s’allonger la nuit, des poivrots, des alcoolos, jeunes ou vieux qui se soulent la gueule, laissent leurs bouteilles à nos pieds, bouffant leurs pains, laissant les croutons. Alors y a les oiseaux qui arrivent ramasser les miettes et nous laissent leurs fientes en remerciements. Et la nuit il y en a qui baisent sur nous, des hétéros ou des pédés. Ils nous laissent des capotes éparpillées sous nos planches !
-Oui, je réponds, mais il existe un service de nettoyage..
-T’es con ou quoi, qu’il répond le banc, il y a des restrictions de personnel, alors, on est nettoyés..une fois par semaine, et encore..Il y a bien la pluie, mais en période de canicule... ? On fait comment ?.....Tu n’as pas senti l’odeur des alentours ?
- Ben si, parfois, mais j’en ai pris l’habitude..
- L’habitude... ? Mais je vais le casser ce mec. La prochaine fois qu’il va s’asseoir...Crac..., je vais me casser la planche ! L’habitude..il a l’habitude..Une fois levé, il va boire son petit coup, pour mieux respirer ?? Respirer quoi ??
- Euh..vous avez toujours été banc ?
-Non, avant j’étais planche
- Planche comment.. ?
-Eh bien, t’es con.. ?planche en bois bien sûr, bien droite, bien rabotée !
- Ah et tu étais ou ?
-J’ai failli devenir armoire ou escalier. Comme cela aurait été bon...escalier dans un château !!!ou armoire dans une belle salle à manger..
-Oui, mais t’aurais pu aussi être une armoire de cuisine.
-Couvert de formica !
- Ou bien escalier dans une cave , une prison ??
-Possible, mais ils m’ont mis dans la nature.
-Ah quoi ?
-Dans une ferme, une étable, j’étais le plancher de l’étable
-Ah, ah, aha ;..le plancher des vaches !
-Mais il se fout de moi ce mec ! Il m’insulte !
- Bon, je réponds..je rigole, excusez –moi. Mais avant d’être planche, vous étiez quoi ?
-Eh bien quoi..j’étais tronc ! un beau gros tronc, un beau fût..Bien droit..au milieu de vieux troncs noueux, tout percés, hantés par les hiboux ! c’est comme en politique, il y a les bien droits dans leurs bottes, les à peu près droits, les tordus, les noueux, ceux qui craquent, ceux dans lesquels nichent des corbeaux, , des rapaces...
- Et alors, vous n’êtes pas resté tronc ?
-Non, j’étais trop droit, alors on m’a coupé les pieds. Et c’est là que j’ai commencé à être planche !
-Et vous avez planché ?
-Oui, qu’il dit, j’ai planché sur toutes les sortes de branches, de troncs qui nous gênent dans la vie..Les troncs, à l’église, ou les troncs politiques , y en a même un qui sert de perchoir.. les troncs dans les mairies, dans la rue, avec des troncs en fer ! pensez, du fer..pour y mettre de l’argent !
- Et comme vous avez vieilli, on vous a enlevé de l’étable à vaches..
-J’étais devenu rugueux, alors ils m’ont dit que j’étais bon pour devenir un banc public. Voilà et depuis des années je suis ici..
-Jusqu’à la retraite ?
- Pour moi, y aura pas de retraite.On va m‘user tant qu’on peut, comme les ouvriers, les licenciés. Puis je partirai encore en « Syrie » ; de planche , je deviendrai bûche ! Et là, Monsieur, là le feu, le feu ! Brûlé vif...Pourtant j’ai toujours été laïque et public.. Malgré mes services on me brûlera... »

Emu, je quittai rapidement ce malheureux banc pour aller boire mon apéro..Y avait plus de place au comptoir. Avec le chien, je décidai de m’asseoir. Plus de chaises non plus. C’était jour de tiercé..Alors au fond de la salle, je fus bien content de trouver une place sur...un banc en bois.
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