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Le Ballet des sens

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BastienD

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Je passais dans cette ruelle, flânant dans la fraîcheur à l’orée de l’été, lorsque j’entendis ce chant divin, cette douce mélopée qui aurait pu rendre jaloux Orphée. Tendant l’oreille, j’essayais tant bien que mal de trouver l’origine de ses notes de piano qui faisaient écho dans mon esprit et résonnaient en harmonie avec cette voix angélique. Je fus stoppé net, fixant une fenêtre ouverte d’où virevoltait un rideau de tissu blanc. C’était là. Les notes transperçaient ce rideau tout comme mon torse pour se loger dans les tréfonds de mon cœur. Cette fenêtre surplombait un jardin d’une somptueuse beauté. Certes ce n’était qu’un jardin de ville, pas plus grand qu’une chambre d’hôtel, mais il faisait un contraste assez resplendissant avec la rue pavée dont elle était séparée par un petit muret de moins d’un mètre de haut en blocs de pierre massifs. Je me suis assis quelques instants sur ce muret froid et dur, et, ne percevant plus de notes, je pus me concentrer sur la délicatesse de ce jardin. C’était un vrai plaisir pour les yeux, digne des mythiques champs Élysées homériques. Il y avait une petite allée de graviers se déroulant délicatement en serpentant de la rue jusqu’à la porte d’entrée en passant par le muret où je me trouvais. La porte, parlons-en, était une immense pièce sculptée de bois massif sur laquelle était délicatement dessinée un immense cerf aux bois majestueux. Du lier montait sur le mur de façade de la porte jusqu’à la fenêtre où se reflétait le soleil, comme les portes du paradis au-dessus du jardin d’Eden. Autour du sentier, plusieurs arbres parfaitement taillés trônaient fièrement au milieu d’un gazon sans doute coupé aux ciseaux à en croire cette précision millimétrée. Au fond, contre le mur, des rosiers rouges sang se pavanaient fièrement sous l’effet du vent qui produisait un son divin entre les feuilles et les branches, sans parler de l’odeur exquise que ce courant d’air portait à mes narines. Soudain, alors que j’étais perdu dans ma contemplation, les notes reprirent de plus belle, tout comme le chant de cette voix angélique. Je ne pouvais percevoir ces paroles sibyllines se dispersant dans l’air et atteignant mes oreilles comme des bribes d’un murmure à peine plus fort que le battement sensuel d’un sil. Je n’entendais que des sons, des sons légers mais d’une justesse qu’un rossignol ne peut que jalouser. Que chantait-elle ? Je ne le sais point. Mais elle le chantait bien, tellement bien que les paroles n’avaient que peu d’importance à mes yeux. Et l’air de musique, ce doux air, que puis-je en dire ? Je ressentais tellement de choses qu’aucun mot ne pourrait définir. Un air de piano mélodieux, tranquille mais entrainant, d’une douceur farouche, d’une puissante tendresse, d’une irrésistible attraction digne d’une tentation du malin. Mes maigres connaissances musicales ne pourraient vous décrire cette partition plus en détail. Cependant, sans parler de la qualité du morceau que je ne suis pas apte à juger au vu de mes compétences, je dirais que ce morceau était d’une puissance émotionnelle absolument inégalée. Etrangement, je me retrouvais debout, sans réellement me souvenir de m’être levé. J’étais là, au milieu du jardin, et je tendais l’oreille pour entendre de nouvelles notes percer mon cœur. Puis, comme victime d’un envoutement mystique, sous le charme d’une sirène ou sous la coupe d’une quelconque malédiction divine, mes jambes se mirent en mouvement. Pas à pas, mon être tout entier, poussé par la ferveur de mon cœur, se laissait entrainer vers la grande porte d’entrée. Au bout d’un moment, je me retrouvais au pied de l’immense porte de bois à deux battements d’ailes de la fenêtre. Je tendis mon bras et ma main se posa délicatement sur l’immense surface, se laissant porter en douceur par les formes sculptées dans le bois. Puis je fus stoppé par ma raison, comme un souffle rappelant ma conscience à l’ordre ; je n’allais pas rentrer chez une parfaite inconnue sans y être invité. Mais à peine cette idée fut effacée de mon esprit que je commençais à sentir la froideur glaciale de la poignée métallique entre mes doigts et sous la paume de ma main. L’hésitation fut encore tenace, puisque pendant un instant elle fut l’unique barrière entre ma tentation et l’entrée de cette bâtisse. Pourtant, hésitation ne fait guère de poids face à tentation, et elle céda vite sous les attaques répétées de mon cœur qui battait à vive allure. La porte commença à s’ouvrir tout doucement, laissant entrer les doux rayons du soleil dans la bâtisse. Mon esprit fut assailli par tant d’émotions alors que je découvrais le grand hall qui se dressait devant moi. L’entrée était immense, digne d’un palace, surpassant en taille l’entièreté de ma maigre demeure. Au centre, une fontaine de pierre sculptée trônait fièrement et laissait couler une eau quasi-cristalline dans un petit bassin. Elle représentait une sirène majestueuse assise devant un grand roc puissant qui laissait s’échapper un léger filet d’eau coulant délicatement sur les formes de ce corps qui semblait prendre vie. Faisant quelques pas dans sa direction, je vis que le bassin était rempli d’une infinité de poissons tous plus colorés les uns que les autres. Ils tournoyaient dans une valse envoutante et infinie comme un dernier souffle de leur liberté envolée. Pleinement captivés par la force poétique de ce qu’ils avaient devant eux, mes yeux n’avaient pas encore pris la peine de discerner l’entièreté de la pièce. Après quelques secondes de coma émotif, ils prirent enfin la peine de découvrir tout ce qui les entourait. Sur les murs, de grandes toiles étaient disposées représentant des paysages particulièrement radieux. Au-dessus de ma tête, des plantes grimpantes formaient un plafond végétal transformant la pièce en clairière mystique d’où pourrait surgir une licorne, un faune ou une nymphe. La teinte verdâtre des plantes se reflétait dans l’eau d’une pureté presque surnaturelle. Dans tout le hall, une légère odeur de vanille se répandait dans l’air, odeur dont je ne parvenais à trouver l’origine. De l’autre côté de la fontaine, je vis l’escalier colossal qui montait à l’étage. Les notes de musique perceptibles depuis l’extérieur n’étaient ici que l’écho d’un murmure, ou peut-être n’était ce que mon esprit qui me jouait des tours. Quoi qu’il en soit, je me dirigeais prestement vers les immenses marches pour gravir le gouffre séparant mes songes de la réalité. Marche par marche, mes jambes semblaient être animées d’une énergie nouvelle puisée dans mon opiniâtre volonté. Arrivé en haut, j’ignorais sans regret toutes les portes resplendissantes qui se trouvaient devant moi et je tournais les talons pour longer le long couloir suspendu qui devait mener à la chambre surplombant le jardin. Une profonde excitation m’envahit alors que je constatais que le son de la mélodie était de plus en plus présent. Mon esprit ne me jouait pas des tours, au contraire j’approchais de mon but. Après quelques pas qui me parurent une éternité, j’arrivais enfin devant une immense porte d’un blanc immaculé. La voix divine de cette femme et les notes qu’elle jouait se faufilaient dans l’air et jaillissaient par le moindre interstice à sa disposition dans les contours boisés de la porte. C’est alors que je commençais à rêver, bercé par la divine harmonie auditive créée par cette inconnue. J’imaginais une somptueuse femme, de longs cheveux d’un noir profond volant au vent et caressant ses épaules, des yeux d’un vert émeraude fixant le ciel turquoise, une longue robe de soie blanche... Assise devant un grand piano noir, ses doigts glisseraient délicatement sur les touches d’ivoire dans un ballet sensuel, comme des danseurs sur un parquet ciré. Sa gorge délicate laisserait s’envoler cette chanson merveilleuse et envoutante. Je m’imaginais aussi, bouche bée devant un tel spectacle, devant une telle démonstration de pureté et de beauté. Mon cœur s’emballait ; la porte était fermée mais il était déjà entré depuis longtemps, comme si toute ma vie allait prendre un sens en cet instant. Mes mains se posèrent sur les poignées des deux battants de la porte sans que je n’aie à leur demander. Et voilà, l’instant fatidique était là. J’essayais de calmer mon excitation, soufflant un coup, tachant de faire patienter mes sentiments et de vider mon esprit si encombré par l’émotion. Puis, sans plus de cérémonie, j’ouvris la porte. La lumière vive passant par la fenêtre éblouit mon visage. Durant quelques secondes, j’étais comme aveugle. Remis de ma surprise, mes yeux se posèrent enfin sur ce que j’étais venu chercher dans la stupeur la plus totale. Mais ma stupeur n’eut d’égale que ma déception. En effet, les courbes qui se dessinaient devant mes yeux n’avaient rien de ce que j’avais imaginé. Etait-elle blonde me demanderez-vous ? Non, à vrai dire ce n’était même pas une femme, ni un homme d’ailleurs. Je tombais béatement, ridiculement en pâmoison devant un gramophone de bois posé sur une petite table devant la fenêtre ouverte. Un disque phonographique tournait doucement laissant échapper la musique qui m’avait tant inspiré, tant fait rêver voire même fantasmer. Tournant la tête à ma droite, dépité par cette troublante révélation, je vis un homme d’un certain âge somnolant dans un grand lit à baldaquin. Comprenant qu’il était venu pour moi le temps de cesser cette intrusion qui avait seulement ravivé ma solitude, je fis demi-tour pour m’éclipser de la bâtisse ayant dévoré mes désirs inassouvis. Je me retrouvais bêtement au milieu du jardin, parmi les roses, comme un pauvre hère au milieu d’un désert d’espoirs brisés. Pourtant, l’odeur de fleur parvint à nouveau à mes narines, le souffle du vent parcouru à nouveau mes cheveux, et je compris alors ce que cette expérience m’avait appris. Peu importante ce que je n’ai pas trouvé dans cette chambre, ce qui compte est ce que j’ai ressenti sur l’instant. Parce que jamais de ma vie je n’avais ressenti autant d’émotions. Chacun de mes sens était en éveil et mon cœur battait enfin avec l’intensité farouche que j’avais toujours désirée. Du moment où mon regard s’est posé sur cette bâtisse jusqu’à ce que j’ouvre cette porte, chacun de mes sens était en extase et me rappelait ce qu’être vivant signifiait. Et depuis ce jour, j’ai appris à libérer mes sens pour percevoir la beauté primaire de ce qui nous entoure. Désormais, chaque jour de ma vie est transcendé par la jouissance de pouvoir écouter, voir, gouter, sentir et toucher ; chaque jour de ma vie est transcendé par un ballet des sens d’une infinie beauté.
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