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Le baiser de C.

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Gills Romannelli

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Chaque jour que Dieu fait, à son réveil, à tâtons, elle saisit la télécommande de la stéréo. La voix de C. résonne dans la maison encore silencieuse. Elle la remplit de ses mélodies langoureuses. Des matins, elle frémit de l’entendre. Très souvent elle chantonne avec lui.
Au rythme du tempo créole, elle réveille les enfants, prépare leur petit-déjeuner, vérifie leurs tenues vestimentaires tout en avalant un premier café. Trois quart d’heure qu’elle est debout. Elle ne se lasse pas d’écouter le dernier tube de C. en boucle : ce soir l’amour est là.
La marmaille grimpe dans la voiture. Elle fait le tour de la ville au son de : dis, ne m’oublie pas. Un succès parmi d’autres. Sa voix est d’une sensualité déroutante. Rien qu’à l’entendre, elle se mord les lèvres comme pour deviner le goût d’un baiser, juste un baiser de C. Elle laisse l’ainée au lycée, les deux autres au collège. Elle répète l’heure à laquelle elle doit les récupérer. Comme pour graver ces activités domestiques dans l’agenda de ses pensées.
A son retour à la maison, elle réveille Michel. Il a du mal à sortir du lit. Elle lui prépare ses habits de la journée. En glissant les portes de l’immense penderie, une sensation de fierté l’envahi. Un rangement « perspicace » comme elle se le répète. Un dégradé de couleurs des chemises, des vestes, des pantalons tenus par des cintres. Des boites assorties contiennent cravates, chaussettes, sous-vêtements. Michel se traîne jusqu’à la salle de bains pendant qu’elle s’active à nouveau dans la cuisine : vaisselle, second service du petit déjeuner. Ils discuteront de la journée, des clients, des collègues, des réunions. Quelquefois des enfants, des sorties programmées à venir. Elle est une femme au foyer, la femme de Michel, la mère des enfants.

Lorsque Michel est de mauvaise humeur, il arrête la musique de C., il ne prend pas de petit-déjeuner à la maison, il saute dans sa voiture. Elle le verra dans dix, douze heures plus tard.
Seule elle s’approprie chaque parcelle de la maison et du jardin. Astiquer, repasser, laver, cuisiner, ranger, ces corvées tentaculaires remplissent ses heures matinales. Elle feuillète les magazines de décoration, recherche sur internet les dernières tendances, matières, couleurs, objets de décoration, ustensiles de cuisine. Elle a confié l’entretien du jardin au spécialiste du quartier. Deux fois par semaine, elle l’accompagne et veille à l’embellissement de chaque coin : les plantes de la terrasse, le mini-potager, les orchidées, les fleurs de saisons. La voix de C. l’escorte tel un garde du corps invisible, mélodieux. Elle adoucit ces tâches imposées. Elle ne se sent jamais seule avec lui. Ses chansons animent chaque instant de sa vie. En l’écoutant en boucle elle devient légère, insouciante. Il est synonyme d’ordre, de propreté à la maison. Il l’empêche de glisser dans la morosité d’un quotidien mélancolique et dénué de surprises. C. est aussi son rêve. Insaisissable. Une petite flamme pétillante dans la grisaille de ses pensées.
Voilà quinze ans qu’elle est la femme de. Sa vie est coincée entre celle de Michel, des gosses et du foyer. Dans la corbeille conjugale, elle a déposé trois beaux enfants. Michel a mis un salaire plus que confortable, une maison, une piscine, une voiture de luxe et une assurance-vie au cas où. Des séances de gymnastique et d’esthétique ont gommé son âge. Quelques heures de lecture et de bénévolat entretiennent son esprit mieux que la télévision et la radio. Sur les planches de la vie elle est l’ombre de son mari et de ses enfants. Dieu que le temps est au ralenti à voir l’existence des autres remuante et joyeuse quand la vôtre est enracinée dans un quotidien de dires et de faits répétés !
Elle s’est engluée dans un rôle composé sur mesure. Un personnage qu’elle s’approprie chaque matin avec sourires, consolations et encouragements. Les années défilent, elle se sent disparaître. Parfois, elle est comme paralysée, elle va devenir qui ? faire quoi ? aller où ?
Un soir de décembre, un hasard délicat va inonder ce quotidien. Juste avant les fêtes de fin d’année, Michel lui annonce que la direction de la société invite tous les cadres à un dîner. Un repas pour fêter l’augmentation du chiffre d’affaires. Ce genre d’invitation où les femmes sont conviées de manière exceptionnelle. Ce soir là, le président directeur général, les directeurs, les adjoints, les sous-directeurs tout le gratin de l’enseigne paradait et conversait dans ce restaurant quatre étoiles. Les épouses se sont regroupées entre elles et entretiennent des potins. Deux mondes, dans lesquels elle ne trouve pas sa place. Tout comme un piéton égaré sur une quatre voies, elle attend désespérément quelqu’un. Qu’importe, pourvu que ce quelqu’un lui prenne la main pour lui faire oublier un instant son quotidien de femme ordinaire.
— Tu me parais bien songeuse ! lui fait remarquer Michel.
— je constate qu’il n’y a pas une seule femme parmi le personnel de la direction. Rien que des hommes.
Elle se mit à regretter sa fonction de caissière occupée quelques années plus tôt. Qui sait ? elle aurait pu devenir cadre elle aussi. Il y a une quinzaine d’années sa vie professionnelle rimait avec galère : des horaires décalés, un salaire de misère à travailler dans le bruit, la musique. La bête noire de la caissière : la cliente ! Un comble ! Sa rencontre avec Michel : un coup de foudre réciproque. Au préambule de cette idylle, il voulait s’investir pleinement dans la société. Elle s’est faite complice de son ambition : à lui le job, à elle la maison, les enfants. Par amour, elle a susurré « oui ! ». Elle rêvait qu’elle allait gagner au change. Aujourd’hui, le constat est sans appel : elle est une femme éteinte. Réduite à l’espace familial, à quelques heures de bénévolat. Chaque matin elle répète sa vie. Le sort est joué d’avance. Une normalité terriblement insignifiante. Les corvées domestiques, l’éducation des enfants, être l’épouse d’un mari l’asphyxient de plus en plus. Comment font ces autres femmes sur le toboggan de ce semblant confort ?
Elle referma le tiroir de ses idées grises et dégusta le champagne servi. A nouveau, sa bonne humeur s’est présentée comme un avis de félicité. Elle s’est détendue, elle est redevenue souriante... Même que le pdg a dit à Michel : « votre épouse est une femme très souriante, je suis ravi de la connaître ».
La neige artificielle et des sapins verts illuminés d’or et d’argent embellissaient le restaurant. Signé : DécoBio. Un mot à la mode lié à ce décor qui vous transporte dans un léger tourbillon parfumé de pomme-vanille. Un dîner raffiné et savoureux. Une multitude de serveurs pour prévenir tout désir ; au menu : blinis aux pousses d’épinards et coquilles Saint-Jacques, saumon fumé, pommes de terre et sauce sucrée-salée à base de vinaigre et de miel ; en dessert, un mystère à la menthe. Le champagne rosé complétait ce repas d’exception. Le traiteur tout comme les produits provenaient de métropole. Une double référence pour signifier raffinement, excellence. La table agrémentée de bougies, de fleurs et de rince-doigts scintillaient dans le regard des convives !
Elle a fermé les yeux et fait un vœu. Le vœu de vivre une parcelle de bonheur, de retrouver cette partie d’elle-même avant d’être la femme de. Et comme si, tous les paramètres de la vie lui préparaient à un moment de grâce, à la surprise générale, C. est apparu pour un mini-concert. Son cœur s’est emballé quand il s’est installé au piano. Michel s’est tourné vers elle, lui a fait un clin d’œil. Le crooneur était là ! L’idole de ses rêves, en chair et en os ! Il entamait sa première chanson. Pour apaiser ce divin guet-apens elle s’est faite servir d’autres coupes de champagne. Toute l’assemblée admirait C. Même que les hommes le contemplaient avec envie.... . C. est programmé pour chanter l’amour : l’amour perdu, l’amour retrouvé, l’amour toujours. Une chemise de soie marron glacé, un pantalon souple assorti moulaient un corps athlétique. Un sourire continu, des yeux brillant ornaient un visage lumineux. Un homme heureux de chanter, de charmer et de se savoir le plus beau des hommes.
La légèreté de cette soirée allait se poursuivre. Quelques collègues et Michel ont décidé de prolonger la fête dans une boite de nuit. Chaque femme se voyait offrir à volonté un punch des îles fait maison. Elle se laissa tenter par ce nectar avant de se lancer sur la piste. Elle ne dansait plus depuis une éternité. Son corps s’est réveillé comme par enchantement. Des mouvements graciles, des pas souples et mesurés lui sont revenus au son des Bee Gees, de Claude François, Dalida. Elle dansait au rythme des années 80 quand elle a aperçu C. A portée de bras. Elle s’est approché de lui et lui a dit à l’oreille : «à la maison vous êtes mon oasis et ce soir vous êtes un mirage pour moi ! » surpris, il a reculé et lui a sourit. Elle a continué à virevolter sur la piste. Comblée, dans sa bulle de bonheur. C. lui a demandé si elle était seule. Elle lui a répondu que pour lui, elle est toujours seule. Il l’a invité au bar ; elle a commandé cette fois-ci un verre d’eau citronné. Comme pour mieux posséder la réalité de l’instant. Elle a entraperçu son mari faisant le joli cœur entre deux femmes de ses collègues. Elle tenta de discuter avec C. Il lui disait qu’il venait décompresser après chaque concert. C’est drôle. Elle avait l’impression d’avoir 17 ans. Ils se parlaient fort pour essayer de s’entendre. Elle approchait son visage du sien à chaque phrase. Il lui a proposé de fumer une cigarette. Elle ne fume jamais, elle l’a suivi.
Dehors, l’air frais et le silence de la nuit se sont investis dans cette échappée. Le ciel tacheté d’étoiles paraissait sans fin. Ils ont faits quelques pas. Qu’est ce qu’elle faisait là ? Il ne parlait pas. Les ritournelles qu’elle avait stockées pendant des heures retentissaient dans sa tête. Elle lui posait des questions à propos de ses chansons : mélodieuses et attachantes. Elle lui demandait ce qu’il écoutait chez lui, quand il s’activait dans sa vie de tous les jours. Il a pris son « aïpod teuch » à l’intérieur de sa veste. Il a tapoté sur l’écran et branché les écouteurs. Il les a posé sur ses oreilles et la voix suave et harmonieuse de Franck Sinatra a résonné :

Strangers in the night exchanging glances
Wondering in the night
What were the chances we'd be sharing love
Before the night was through....

C. l’a enlacé et ils ont dansés entre les filaos centenaires. Cet homme dont elle ne se lassait jamais d’écouter en astiquant sa maison l’étreignait langoureusement dou dou dou bi dou. Ses sens l’ont lâchés. Il lui a demandé de répéter ce qu’elle disait sur la piste : je vous écoute en boucle à la maison, vous me donnez la pêche et là, il lui a pris son visage entre ses mains et l’a embrassé longuement. Ses lèvres ont d’abord caressé les siennes. Elles avaient la saveur lisse et fraîche du premier letchis de la saison. Un baiser sucré et doux comme pour lui donner un nouveau souffle. Il lui a chuchoté : trois allumettes une à une allumées dans la nuit, la première pour voir ton visage tout entier, la seconde pour voir tes yeux, la dernière pour voir ta bouche, et l’obscurité tout entière pour me rappeler tout cela, en te serrant dans mes bras »*... Elle ne savait plus quoi répondre, telle une cendrillon prise dans la tourmente du temps, elle s’est entendue dire qu’il fallait qu’elle retrouve son mari à l’intérieur. Elle s’est dégagée de ses bras. Il murmurait qu’il souhaitait la revoir.
Elle a refait sa coiffure. D’un revers de main elle a essuyé ses lèvres sur lesquelles elle a épinglé un sourire de catalogue. Elle a respiré profondément devant l’entrée de la boite de nuit. C. l’a étreint une nouvelle fois. Il insistait pour la revoir. Elle ne savait quoi répondre. Elle a retrouvé Michel. Il l’a cherchait pour rentrer. Dans la voiture, son corps s’est posé sur le siège. Sur le chemin du retour, elle est restée muette. Ses pensées se cramponnaient à C. la douceur de ses bras, ce long baiser satiné.
Le lendemain matin à son réveil, la réalité du quotidien est revenue comme un boomerang. A sa première pensée elle résuma la soirée de la veille : le coup de pouce de la providence lui avait offert l’instant fugace et romanesque de la séduction.

*Jacques Prévert.
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