Le Baiser

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Il trainait ses sentiments flottants et ses pensées incertaines de salle en salle, suivant passivement le flot des gens, rien d‘autre ne déterminait ses mouvements, il ne se sentait ni tiré ni poussé par quoi que soit, il était simplement dans une sorte de flux vide de sens, c’était même écrit sur les murs, ils appelaient ça le sens le la visite.

Le sens en question lui échappait malgré tout, une vague chronologie semblait bien relier les œuvres les unes aux autres, mais était-ce bien suffisant pour décider d’un ordre des choses, n’était-ce point plutôt un vide de sens, un non choix, la seule chronologie des œuvres comme une sorte de sens par défaut.

Pourtant, pas besoin d’être un grand spécialiste des sculptures et de leurs géniteurs pour savoir que la genèse des œuvres suivaient bien peu l’ordre chronologique, combien de maquettes, d’ébauches, de crayonnés laissés en plan ici ou là, sédimentant leur devenir avant que la main ne se décide à une première forme, puis d’autres, ne laissant à voir qu’un éternel état intermédiaire au visiteur. Ces sculptures pouvaient aussi bien avoir été abandonnées en l’état par leur créateur, que réellement achevées.

Après tout, aligner des œuvres dans l’ordre de leur date d’abandon par l’artiste ne signifiait pas plus de compréhension de son travail que de les classer par leur taille, ou par leur poids.

Son flottement intérieur s’accordait finalement assez bien avec celui de cette foule se laissant elle-même flotter au grès de dates arbitraires d’une forme à l’autre, passant l’essentiel de son temps à déchiffrer les indications imprimées au pied de chacune d’elles plutôt que de tenter de déchiffrer les formes elles-mêmes.

Il aurait fallu que cette foule dont il avait adopté le cours cesse précisément de flotter pour que son regard s’arrête sur chacune d’elles, seul ce processus aurait transformé la forme en sculpture. Pas plus qu’un tableau n’est qu’une surface peinte, une sculpture n’est qu’une forme posée sur un socle, on ne flotte pas devant, on choisit d’avancer dedans.

C’est à cet instant particulier que son regard s’accrocha à quelque chose, un réveil intérieur inattendu et soudain, le jeune couple qui flottait devant lui depuis quelques temps s’était un instant arrêté pour échanger un bref baiser, fugace et effleuré, mais cette fraction de seconde avait interrompu son flottement intérieur.

Il prit conscience alors son état et autour de lui de l’état de cette foule glissant lentement de forme en forme, il éprouva dans les secondes suivantes le besoin de s’en extraire, de quitter ce fleuve insipide et lent pour se poser sur le rivage.

Il y parvint juste à l’entrée de la salle suivante, un recoin sur la droite formait une zone de calme à l’écart du courant, un pécheur avisé s’y serait posé aussi, la sculpture qui en occupait le centre l’avait attirée malgré lui dans son remous.

Les deux corps enlacés le troublèrent avant même qu’il n’en distingue les contours, quelque chose bougeait sous ses yeux, un mouvement permanent les enroulait l’un autour de l’autre, bien plus que l’inflexion de l’épaule ou l’arrondi du dos, une tension les rapprochait inévitablement. Sans elle, ces deux corps se seraient retrouvés au pied du socle, vidés de leur forme du seul fait de leur éloignement. Grâce à cette tension, ils étaient restés l’un autour de l’autre depuis leur genèse, sans que jamais leur matière ne se fissure sous le poids des ans.

Son regard poursuivait insensiblement le mouvement des deux corps, le fit tourner peu à peu autour du socle comme dans un lent travelling, le côté du visage de l’homme se dégagea progressivement à sa vue puis la gorge offerte de la femme et enfin le bas de son visage.

Là semblait résider l’origine du mouvement, de là semblait vibrer l’épicentre de l’œuvre, et pourtant on n’y voyait que des lèvres se touchant, avant une infinie grâce et délicatesse, certes, mais rien qu’un contact entre deux visages à cet endroit seulement. Comment ce presque rien aurait pu donner à l’ensemble une telle force, c’était donc autre chose qui les rapprochait sans cesse, ça ne pouvait pas être seulement çà.

Il se retrouva à son point de départ quelques instants plus tard, son déplacement aurait pu durer infiniment, et il se demanda alors si justement là n’était pas la force de cette œuvre, nous obligeant à orbiter autour d’elle par sa seule attraction et suivant ainsi l’éternel mouvement les rapprochant l’un de l’autre.

Son deuxième passage se fit à plus basse altitude, l’épaule droite de l’homme amorçait un geste qui se terminait bien plus loin en arrière de l’épaule de la femme, la main ferme et douce imprimant à peine la pression nécessaire pour qu’elle s’y abandonne.

Son troisième passage se fit à un souffle des deux corps, plus ou moins sur la même trajectoire en s’émerveillant de suivre l’inflexion des veines, de presque sentir la chaleur de leur peau, quand quelque chose arrêta la course de son regard. Un autre mouvement que l’enroulement initial, cette fois c’était le bras de la femme qui semblait indiquer une autre voie, il la suivi en rebroussant chemin.

Comment ne l’avait-il pas vue dès le début, comment une telle évidence lui avait échappée, la découverte brutale de son aveuglement le laissa pantois, il avait là, à quelques centimètres de ses yeux, l’élément central de l’œuvre, du moins à cette seconde, tout semblait converger en ce seul endroit.

La main de la femme s’était glissée jusqu’à l’arrière de l’épaule de l’homme, ses doigts à peine écartés l’un de l’autre, nulle pression perceptible autour d’elle, elle se serait retirée à l’instant qu’il n’y aurait même pas eu de trace, et pourtant tout était là. Cette main délicate et diaphane palpitait comme l’essence même de l’œuvre, il émanait d’elle toute la force d’attraction des deux corps, il le ressentait au plus profond de lui-même, le main de la femme était la force de toute la sculpture, à l’évidence son nom n’était qu’un malentendu, ce n’était pas « le baisé » mais le « désir » qu’elle aurait du s’appeler.

Tout à sa découverte, il resta un moment à l’endroit où l’avait mené la femme, fasciné par cette évidence, flottant même au dessus. Il fut d’autant plus surpris de l’image qui surgit brutalement devant son regard, un moment plus tôt, alors qu’il suivait encore le flot indistinct des autres, une image qui lui avait tout autant échappé et qui désormais occupait tout son espace visuel avec la précision d’une photographie.

L’image du jeune couple entraperçu tout à l’heure, échangeant un furtif baiser s’estompait au profit d’un unique détail qui à lui seul en concentrait toute la force. La main de la jeune fille s’était glissée derrière la nuque du jeune homme, sans doute une fraction de seconde tout au plus, mais bien plus que le contact de leurs lèvres, cette main attirant l’homme vers elle par son seul délicat touché, avait transformé un geste banal en pure énergie vibratoire irradiant tout autour. Il se rappela d’ailleurs qu’il n’avait rien vu du baiser lui-même, masqué par la nuque du jeune homme, mais pourtant tout capté de son intensité.

Avec le nom de cette œuvre prêtant à confusion lui revint en mémoire cette anecdote entendu d’un conservateur. Des amis facécieux d’un peintre très connu s'étaient amusé à baptiser ses œuvres des noms les plus improbables là où celui-ci n’avait fait que peindre sans rien dire d’autre, abandonnant ainsi à la plus profonde perplexité les générations de visiteurs à venir.

Mais qu’aurait été le regard de chacun des visiteurs sur ce couple enlacé si son créateur l’avait dénommé désir plutôt que baisé, donnant ainsi avoir tout autre chose que des corps, révélant alors une intimité bien plus gênante et profonde. Que n’aurait-on alors entendu sur l’obscénité d’une telle scène, combien de regards auraient assumé ce désir sans voir à quel point tout ça les écrasait au fond de leur banale inanité.

Revenant lentement à la sculpture devant lui, il avait à peine senti le frôlement d’une jeune femme glissant autour de l’œuvre à son tour, il avait imperceptiblement repris de l’altitude, dégageant ainsi l’orbite basse sur laquelle évoluait cette exploratrice désormais, tout à sa quête de l’épicentre.

Reculant encore pour lui dégager entièrement son chemin, il la vit ralentir et abaisser également son orbite, frôler les muscles et les veines, voler aussi à un souffle des corps et resta suspendu un instant à cette trajectoire.

Mais la femme continua là où il s’était arrêté l’instant d‘avant, frôla le bras de l’homme, contourna son visage, laissant aussi la fausse piste des lèvres à son immobilité pour s’immobiliser à son tour au détour d’une épaule, elle resta devant la main de l’homme et n’en bougea plus.

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