L'Aveu d'un oubli

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Je suis une taiseuse, donc j'écris  [+]

Ce lundi-là, Pierre se rendait dans une bijouterie de la ville de Bordeaux, imperméable sur le dos.
Il s’était levé tôt, dans son petit village et avait roulé deux heures quinze sur l’autoroute pour trouver la boutique de Frédéric.
Sur la route qui le menait à ce trésor de pierreries, d’or et d’argent, il pensa fébrilement :
-Et si Frédéric ne travaillait pas dans sa boutique ce lundi là ?
Pierre lâcha le volant dans une furtive prière des mains, puis agrippa à nouveau de ses doigts le volant habillé de cuir noir.
Il priait encore, mentalement.
L’air vif mordait ses pieds, sur les pédales. Tellement préoccupé par ses pensées, il en avait oublié d’allumer le chauffage. Il sourit, il était tête en l’air, et appuya sur le bouton pour remonter la température de l’habitacle de sa twingo. L’étourdi consulta alors son tableau de bord : il faisait zéro degré.
Le ventre de Pierre gargouillait , picotait, piquait comme un parfum capiteux.
Il arborait un sourire d’enfant : il venait d’avoir 30 ans. Un instant après, ses yeux se perçaient d’inquiétude, avec l’acuité d’un aigle. Entre la joie et le doute, le trentenaire pénétra dans la grande ville et se gara devant la rue sainte Catherine. Un peu plus bas, se tenait la bijouterie. L’homme à l’imperméable avançait à reculons, tout son corps disait non. Tout, sauf son ventre ! Alors il força le pas de la porte de la boutique décorée pour les fêtes de Noël, et vit Frédéric de dos. Il le reconnut aussitôt.
La dernière fois que leurs yeux s’étaient croisés, cela remontait à 10 ans en arrière.

Pourquoi Pierre revenait-il sur les sentiers de sa jeunesse ?
l’homme à l’imperméable venait de quitter son compagnon, brutal, manipulateur. Épuisé, l’homme provincial ne savait pas où il avait trouvé la force de s’extraire des griffes de ce monstre, mais il en était là : libéré. Pierre cherchait des repères, d’autrefois. Avec Frédéric, il avait trouvé la passion, étrangement sans aucune destruction. Bien au contraire, ce souvenir évoquait pour lui la joie, la Vie. Alors le provincial s’était mis en quête de découvrir le visage de Frédéric, dix ans plus tard.

Pierre avait reconnu la silhouette de Frédéric, dans la boutique. Il sentit le parfum ‘’bois de santal’’s’ exhalant du bijoutier. Frédéric était resté fidèle au Bleu de Chanel. Dans cette ‘’fragrance’’, l’homme Bleu se retourna. Pierre lui offrit son sourire, déclina son nom et prénom, amicalement. Il ne pouvait pas lui rappeler de but en gris perle, leur amour défunte.
Le commerçant fut étonné par ce grand naturel de présentation. Frédéric en eut même une certaine joie, comme une attraction.
Cependant le joaillier, avare de sentiments, de caractère austère, fut séduit par Pierre, sans parvenir à se souvenir... de lui.
Frédéric, toujours consensuel, sourit finalement et salua Pierre, qui prit la fuite vers la sortie, honteux.
Pierre fuit jusqu’au coin de la rue Sainte Catherine, en de grandes enjambées. Le parfum de Chanel l’enivrait encore. D’une main tremblante, il ouvrit la portière de la twingo. Alors l’homme blême s’engouffra dans le véhicule et démarra aussi sec. Une conductrice lui céda le passage pour s’insérer dans la file qui stationnait devant un feu rouge. La conductrice souriait, dans la douceur blonde de sa chevelure. Pierre remercia, s’avança. Il se savait très bel homme. La compagnie des femmes le ravissait et elles le lui rendaient bien.
Au panneau  ‘’toutes directions’’, il braqua et se retrouva sur l’autoroute. Il conduisait en automate. Ses souvenirs égrainaient des prénoms. La mère de Frédéric s’appelait ‘’Désirée’’ , la petite sœur de l’homme bleu se prénommait Lou, et le beau-père c’était Fernand. Il avait quinze ans de plus que sa mère et semblait la rendre très heureuse.
Pierre haussa les épaules. Tous ces détails qu’il avait gardé précieusement, et Frédéric qui avait tout oublié, jusqu’à son prénom ! Il avait aimé passionnément l’homme bleu, mais tout seul, on pouvait vivre une passion seul ! Aucun partage.
L’homme provincial sourit. Non, il ne pleurerait pas ! C‘en était comique, ridicule. L’amour de sa vie l’avait totalement laissé dans un trou noir de sa mémoire, sans laisser une saveur, une couleur.
Un gouffre séparait Pierre de Frédéric. L’homme à l’imper respira profondément et accepta d’avoir été un prince oublié. Il rit même en se souvenant qu’à vingt ans, après avoir rompu avec l’homme bleu, il avait fait du mannequinat et avait connu un peu de notoriété locale..... pour épater Frédéric. Mais ce dernier ne s’était pas le moins du monde manifesté après la séparation.

Pierre, de retour chez lui, gara son véhicule. Sa sœur l’appelait sur son téléphone portable. Maladroitement, il ouvrait de la main droite la porte d’entrée de sa maison, et tenait le portable de l’autre main, plaquée sur l’oreille :
- Mais au fait, questionna la sœur confidente, d’un air taquin, pourquoi l’as-tu quitté si tu l’aimais ?
-Parce que j’étais devenu addict à Frédéric,je ne pouvais plus me passer de lui, et ça me faisait peur, je sais c’est bête. Il avait des yeux, des longs cils de fille, des cheveux et une peau dont j’étais fou,....fou de bonheur ! J’ai bien fait de me soustraire à ce bonheur. Il ne m’aimait pas.


Depuis la visite de l’homme à l’imperméable, Frédéric se trouvait beau. Beau de l’intérieur, c’est ce qu'il avait lu dans le regard de cet inconnu.
Frédéric s’étonnait de siffler dans sa salle de bain, insouciant. Il écoutait la radio ce matin-là, et le chroniqueur parlait de pierres précieuses. Pierre était peut-être un prénom qui lui était prédestiné : Pierre et les pierreries. Joaillier, il n’y avait pas songé. Sorti de chez lui, il accéléra le pas sur le trottoir, écoutant toujours le chroniqueur sur la FM, oreillettes sous le chapeau. Frédéric se surprit à caresser le velours de ses gants, à la recherche des mains d’un autre ..... Pierre ? Le commerçant terre à terre sentit une vague dans son ventre, pleine d’écume et de miel.
D’un geste sec, il enleva les verrous de la bijouterie. En face, au café, on entendait la chanson de « La lune est morte » :
-Pleurez Pierrots, poètes et chats noirs,
La lune est morte .....

.Cela déclencha un flash dans la mémoire de Frédéric. Il se souvint de leur premier rendez-vous au Gazette café, et cette chanson qui pleurait, et les yeux de Pierre qui brillaient.
Toute la journée, il fredonna cet air. Aucun client ne ressemblait à Pierre. Le soir , il ferma la boutique, un peu dépité.
Cependant une pensée réchauffait ses mains , cet hiver :
Pierre n‘avait été qu’une vulgaire aventure, qui suscitait, dans ses gants de velours, un creuset d’émotions. Il ne reprendrait pas contact avec lui.
Mais vivre une nouvelle aventure l’autorisait à plus de légèreté dans sa vie où la perfection faisait l’éclat de ses pierres et la fadeur de sa vie.
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Jennyfer Miara · il y a
C'est triste qu'ils ne se soient pas retrouvés mais c'est une belle histoire sur un amour à sens unique, qui malheureusement n'est plus :-)
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Fabienne Maillebuau · il y a
Oui, c'est triste, j'aurais bien aimé romancer mais j'ai fait dans le réalisme! Merci infiniment de votre venue Jennyfer!
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Eric Lelabousse · il y a
De très belles émotions que vous nous faites partager avec talent.
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Fabienne Maillebuau · il y a
Merci infiniment Eric, ce texte me tient particulièrement à coeur.
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Eric Lelabousse · il y a
On ressent les parfums de vérité.
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M. Iraje · il y a
Pierre qui roule …
Un texte à fleur de peau.

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Fabienne Maillebuau · il y a
Merci M.Irage d'avoir trouvé cette sensibilité, et d'être venu lire ce texte;
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Charline Martinez · il y a
bonjour, c'est chouette ;)
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Fabienne Maillebuau · il y a
Merci, contente que cela vous ait plu Charline!
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
BONJOUR FABIENNE !
C'est joli!
Entraînant et plein de bons sentiments qui nous laissent assez imaginatif mais sur notre faim.
J'aime.

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Fabienne Maillebuau · il y a
Merci pour ce joli commentaire, Mohammed.