L'autoroute ou la vie rêvée de Rosalia

il y a
4 min
238
lectures
39
En compétition

Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Été 2020

La solitude, Rosalia faisait avec. Elle avait la parade : elle prenait la route.

Enfin, l’autoroute.

Six semaines par an, elle sillonnait la France, se coulant dans le grand magma d’été des vacanciers. Elle frôlait des corps, croisait des regards, offrait des sourires. Les gens ne sont pas si fermés qu’on le dit. Il faut savoir trouver le minuscule espace qui permet de les ouvrir, comme les huîtres. Et elle savait Rosalia, avec sa silhouette rassurante de mamie fantaisiste aux longs jupons bariolés, aux cheveux méchés coupés court, jetés en pétard et sa grande besace pleine de pacotille. Elle savait surtout qu’il fallait éviter deux écueils : le chagrin et la solitude. Ne jamais paraître en peine, ne jamais montrer sa solitude. Les gens ont peur du chagrin des autres comme d’une maladie contagieuse, ils redoutent les solitaires comme une menace. Elle portait donc une alliance, elle qui n’avait jamais été mariée et voyageait dans une grande berline confortable équipée de deux sièges pour enfants, elle qui n’en avait jamais eus.

Elle avait bien essayé les clubs de loisirs, mais ça lui mettait un bourdon infernal. Au fond, ceux qui la démoralisaient le plus, c’était les gens de son âge. Elle avait définitivement renoncé à leur compagnie. Les veuves et les célibataires vieillissants : non merci.

Sa famille de songe, c’était venu sans qu’elle l’ait décidé.

Cinq ans auparavant, alors qu’elle entreprenait son premier voyage d’été, elle s’était trouvée aux environs de Dijon, sur une aire de repos bondée. Elle était installée à une table de pique-nique, quand avait surgi une famille encombrée de glacières, de cabas et d’enfants. Ils avaient gentiment demandé s’ils pouvaient partager sa table. Son sourire avait été sa réponse. Et très vite elle s’était retrouvée avec deux petits sur les genoux, à lire une histoire à l’aînée de quatre ans. Elle était patiente Rosalia et drôle. Le père était parti chercher trois cafés et ils le savouraient ensemble, comme une famille heureuse. Ça avait réjoui Rosalia. Le temps d’un déjeuner, elle avait été la grand-mère de ces quatre petits. La preuve, c’est qu’en partant la mère avait dit : « Faites un bisou à mamie Rosalia ! »

Elle avait accompagné leur départ de petits coucous et de bises soufflées au creux des mains. Et puis elle s’était dit : « Mamie Rosalia ! Ma fille, tu viens de prendre du galon ! »

C’est comme ça que l’idée lui était venue de s’installer dans ce rôle de grand-mère. Elle s’était donné deux petits-enfants, une fille de quatre ans : Aure, comme la petite fille de l’autoroute et un garçon de deux ans : Zack. Depuis quatre ans, ils ne grandissaient pas. Elle enjolivait leur jeune vie aux gens qu’elle rencontrait, ils se souviendraient de cette charmante vieille dame qu’ils avaient croisée et dont les petits-enfants étaient d’heureux petits.
À chaque retour, elle faisait son album qu’elle baptisait : Ephémère – F(amille). M(ythique). Aire… – suivi du nom de l’aire de repos et de la date. Le premier album remontait à 2015. Elle s’arrangeait toujours pour prendre discrètement des photos, c’était si facile avec ces nouveaux téléphones ! Elle sélectionnait les familles nombreuses, toujours un peu débordées. Elle lançait la conversation par le biais des enfants. Les échanges se poursuivaient joyeusement. Elle expliquait qu’elle descendait chercher les petits : Aure et Zack… Elle brodait de gentilles anecdotes, leur prêtait mille petites drôleries… Elle indiquait toujours une ressemblance entre son petit-fils et l’enfant de passage ; entre Aure et une petite fille inconnue : elles avaient les mêmes yeux ; ils faisaient les mêmes caprices… Ça l’aidait encore plus à être adoptée. Elle proposait un petit album, quelques crayons, un jouet sorti de son grand cabas. Et pour parfaire la supercherie, elle sortait son petit brumisateur de poche, rose malabar, « un cadeau de ma petite fille ! » ce qui signait son certificat d’authenticité plus sûrement qu’un livret de famille. Les parents souriaient, les enfants s’agglutinaient autour de sa grande besace de magicienne. Pendant ces moments-là, elle rayonnait, Rosalia. Elle palpait avec volupté les petits bras frais, serrait les mains potelées, caressait les joues à la courbe gracieuse. Elle se sentait comblée, enveloppée de cette vie palpitante et si fragile, exaltée par toutes ses promesses qu’elle ne verrait pas s’épanouir. Il y avait eu parfois une telle complicité avec certaines familles que leur départ, lui faisait une vraie griffure au cœur. Mais n’était-ce pas ça aussi, le grand bain de la vie ?

Et puis il y a eu Muriel.

Ce jour-là, Rosalia en avait à peu près fini avec son Odyssée, elle se préparait à retrouver sa solitude. Elle rentrait, la mémoire remplie de visages qu’elle allait engranger comme une manne précieuse qui la nourrirait jusqu’à l’été prochain. Elle venait d’arriver sur la dernière aire de repos avant d’aller rendre sa voiture de location. Elle s’était garée, tête-bêche avec une autre voiture et les deux portières s’étaient ouvertes en même temps, l’une contre l’autre. Quelques échanges polis. Rosalia était descendue la première et tandis qu’elle refermait sa porte, elle avait vu la conductrice d’à côté fléchir dans un imperceptible vertige et s’appuyer sur sa voiture. Elle regardait les deux sièges enfants que Rosalia transportait pour donner corps à ses inventions. Et quand la jeune femme lui avait dit comme une évidence. « Vos petits-enfants ? » Rosalia avait hoché la tête, en silence ; l’été s’achevait, elle était lasse peut-être de sa propre invention ou peut-être, par une étrange intuition devinait-elle comme une blessure chez son interlocutrice. Elles avaient avancé l’une à côté de l’autre, leurs pas étrangement accordés. Rosalia avait murmuré avec une douceur prudente : « Et vous ? Des enfants ? »
Sans répondre, la jeune femme avait proposé : « On partage une table ? » Puis, tandis qu’elles s’installaient, elle avait confié : « Je ne connaîtrai jamais votre bonheur. Je ne serai pas grand-mère. Il y a un an, huit mois et treize jours que ma fille s’est envolée. Accident de voiture : elle avait 17 ans. »

La voyageuse s’appelait Muriel, Addie était sa fille unique. Elle n’était pas amère pourtant. Blessée, brisée, mais capable de caresser du bout des cils le bonheur des autres. Quelque chose passait entre les deux femmes. D’inattendu et de réconfortant. Muriel s’était épanchée. La mort de leur fille avait fait éclater son couple. Quant à sa mère, elle avait été emportée par un cancer quand Addie avait neuf ans.
— Au fond, je suis heureuse que ma mère n’ait pas eu à vivre cette déchirure. Elle m’a tant manqué… Elle me manque tant, chaque jour. J’essaie de me raconter ces fables consolantes : qu’elles sont ensemble, qu’elles veillent l’une sur l’autre… Je me sens pitoyable… J’aurais tant aimé avoir quelqu’un comme vous auprès de moi quand la vie m’a lâchée.

En écoutant ces confidences, le cœur serré, c’est Rosalia qui se sentait pitoyable. Tout à coup, elle voyait la misère de sa mystification. Elle avait envie, douloureusement, de redevenir elle-même. Avec quelqu’un à aimer, vraiment. Et face à Muriel, elle comprenait que la vie ne lui referait pas ce cadeau.

Leur conversation avait duré longtemps, intime, chargée d’émotions. Quand le moment était venu de reprendre la route, Rosalia n’avait pas pu tout dire, pas tout de suite, juste ceci : son prénom. Le vrai. Parce que Rosalia, ça aussi, c’était un prénom de cinéma. Elle, c’était tout ordinairement : Thérèse. Mais elle tenait à l’offrir à Muriel, comme un premier pas vers leur amitié. Puis elle la regarda partir.

Elle savait qu’elle la retrouverait. Ce serait facile : elle avait noté sur sa plaque d’immatriculation, le nom d’un garage de Remiremont. C’était une petite ville proche de son village.

Thérèse agita longtemps sa main. Elle souriait : l’été prochain, c’est avec Muriel qu’elle tracerait sa route.

39
39

Un petit mot pour l'auteur ? 68 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Rtt
Rtt · il y a
L'idée est géniale, cette photo si tendre de la solitude ordinaire nous emmène loin et nous fait chaud au cœur!
Image de RAC
RAC · il y a
Un grand bravo pour ce texte plein de sensibilitéS, original & très bien mené !
Image de Jean Pierre SIMONET
Jean Pierre SIMONET · il y a
Une très belle histoire pleine d'émotion, de sensibilité et de pudeur.
Image de Vrac
Vrac · il y a
J'aime assez la vie feinte pour "donner le change" et déjouer la solitude à la rencontre réelle... un parcours bien raconté
Image de Jo Kummer
Jo Kummer · il y a
En route sur l'autoroute du grand prix, Mome de Meuse a mon soutien!
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Merci Jo, portez-vous bien.
Image de Georges Marguin
Georges Marguin · il y a
Très bon et très beau dérivatif pour Rosalia l'imaginative. Mais qu'elle est la plus imaginative des deux, Rosalia ou Mome de Meuse ? Je penche pour la seconde . Merci
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Merci, Georges. Ce commentaire m'a bien plu! Au plaisir de vous croiser à nouveau.
Image de Michèle Dross
Michèle Dross · il y a
Attachante Rosalia. L'été, le temps des retrouvailles en famille, sauf pour ceux qui restent sur le bord de la route.
Mais les amis sont, dit-on, une famille qu'on choisit... Bonne chance à Muriel et à Thérèse !

Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Mille mercis Michèle pour ce commentaire très sympathique. Je vous souhaite une belle journée.
Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Une rencontre émouvante entre ces deux femmes blessées par la vie. Espérons que le lien se poursuive au-delà de l'été
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Hello, Isa. Merci d'être passée. Au plaisir de vous lire bientôt.
Image de Françoise Desvigne
Françoise Desvigne · il y a
Votre Texte est captivant. Très beau. Bonne continuation Môme :-)
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Je suis touchee, Françoise par votre chaleureux commentaire. Je vous souhaite une belle journée.
Image de Fredo la douleur
Fredo la douleur · il y a
Une vie par procuration et puis soudain, "The Rencontre" ! Celle qui fait que finalement, l'Existence de Rosalia conditionnée par celle d'autrui ne rime plus à rien... quoi que avec Muriel...qui sait...!? ^^
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Merci Fredo pour ce commentaire si réaliste. Je vous souhaite une belle journée.

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Mémé Colette

Manolete

Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de mes parents. Il faut dire qu’ils sont morts alors que j’avais huit ans à peine, dans un terrible accident de voiture. Ils revenaient de... [+]