L'Australie n'a pas le monopole du boomerang

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Faire court ? Ah oui, c'est le principe du site ! Alors... 1999 = 1 nouvelle 2018 = 130 nouvelles + 1 roman Polar. Thriller. Un peu de fantastique. Humour. Du long. Du court. Tout est dit  [+]

Image de Été 2020

« Un léger vent de sud-sud-est s’écrasera sur les côtes de la Manche à l’Aisne, en passant par le Bas-Rhin, n’entraînant dans son sillage qu’une légère baisse des températures.
La canicule fera rage sur une grande partie du territoire. Mais de la rage à l’orage, ce n’est jamais qu’une histoire d’O, et une averse venue du front du Nord s’abattra sur les reliefs, des plaines aux plateaux. Quant à l’Hérault, une fois encore, il ne sera pas épargné. »

Ce bulletin météo est le seul que Stanislas Lemonnier parvient à annoncer avec certitude. L’air tiède du ventilateur fixé au plafond ne parvient qu’à refroidir timidement son organisme, de ses côtes – qui se serrent au gré de ses lectures sur l’écran irisé – de la manche à l’aine, en passant par le bas rein, tout son être suinte d’une moiteur estivale, de cette vague de chaleur intense qu’il n’a pas su prédire. Les gouttes de sueur perlent au sommet de son crâne, sinuant sur son front et ses tempes déjà inondées, pour mieux s’abattre sur le linoléum hors d’âge, trouvant une surface pleine de restes où s’échouer, entre alimentaires reliefs et mornes plateaux télé.

Le héros – ex-héros – une nouvelle fois, n’est pas épargné.

Thomas Hertz
@thomasloc75

Ciel garanti sans orage toute la semaine, qu’il disait. Résultat : une box internet morte, et Orange ne veut rien entendre… Pour le remboursement, je vous envoie un RIB, @StanLemonnier ?

#OrangeÔDésespoir #BonARien

13:11 – 4 avril 2021



Louis Dauteuil
@louloudelhippo

Qu’est-ce qu’un présentateur météo ringard de petite taille qui enchaîne les prévisions ratées ?
— Un cumulo-nimbus.

#BlagueADeuxBalles #StanLemonnierBigLoserForever

15:16 – 16 juin 2021



Samuel Doutreleau
@samdoutretombe

Mes 3 semaines de location d’un appart dans le Sud = le salaire de @StanLemonnier pour un bulletin météo de 2 minutes. Sauf qu’à la fin, il ne finit pas les pieds dans l’eau avec des gosses qui pleurent leurs vacances ratées…

#MétéoRance

17:22 – 2 juillet 2021



Maggie Sabayot
@maggiecookie25

Sans le SAMU, on aurait pu écrire sur la tombe de ma grand-mère « Stanislas m’a tuer ». Si compliqué que ça de prédire une canicule ? @StanLemonnier assassin !

#RIPProfessionnalisme

10:37 – 15 juillet 2021


Les railleries et la haine pleuvent. Les giboulées de Mars, dieu de la guerre personnifié par la tornade informatique populaire, s’abattent sous ses yeux en averses dévastatrices. Et dire qu’il y a cinq ans encore, il était le présentateur météo préféré des Français, du Cotentin au pourtour méditerranéen, du golfe de Gascogne à l’Île de Beauté. Comment est-il parvenu à s’attirer les foudres de la population ? À s’éloigner ainsi du monde dont il ne fait déjà pratiquement plus partie, réduit à traîner son existence dans cet appartement vétuste, en face d’une sombre zone industrielle abritant conserveries hard discount et usines de croquettes pour animaux ? Parfois, à l’heure où la brume éthylique se dissipe sous ses maigres rayons de lucidité, il se prend à se persuader qu’il n’y est pas pour grand-chose, qu’un savoureux mélange d’aigreur, de colère, de culpabilisation facile de la part du téléspectateur, associé à l’impression de trop vu légitime ce courroux. Comme deux conjoints au sein d’un mariage qui ronronne et qui finissent par s’accabler de tous les maux.

Sauf que lui n’a jamais lancé la moindre assiette.

Un bouc émissaire. Responsable de ne pas avoir su prévoir les affres de la nature.

Il écrase son mégot, compactant au passage d’autres mégots déjà aplatis dans le cendrier qui affiche complet. Son smartphone bipe. La radio veut sa prévision météo pour demain. On est bien loin du prime time des grandes chaînes hertziennes, mais ça a le mérite de lui rapporter le minimum vital. Un échange de bons procédés. « On profite un peu de ton ex-célébrité pour relancer notre audience et on t’offre sur nos ondes un bulletin d’une minute trente que tu ne liras même pas. Mais comme tu es natif du coin, on peut bien te faire ça… »

Le reflet de l’écran de l’ordinateur lui renvoie l’image de ses perturbations intérieures.
Un déclic.
Ce sera sa dernière prévision.
Et tant qu’à faire, autant jouer le tout pour le tout.
S’enfoncer encore plus.
Avoir le dernier mot.
Ses doigts maigres pianotent avec lenteur son épitaphe professionnelle.

« Demain, vendredi 17 juillet, le jour se lèvera sous une véritable purée de pois. Du nord au sud, d’est en ouest, il pourrait bien neiger… »

Stanislas Lemonnier referme posément le couvercle de son notebook, et sans dire mot, se dirige vers la fenêtre du séjour de son appartement situé au neuvième étage. Un courant d’air brûlant aux forts relents de lysine vient s’écraser sur son visage à l’ouverture des battants à simple vitrage.

Il n’y a décidément rien à regretter.

Il enjambe le bâti, s’accroupit en équilibre instable sur l’appui de fenêtre, puis se redresse lentement, contemplant les cheminées d’usine fumantes apportant leur contribution à la chaleur suffocante, puis les places de parking vacantes en bas de l’immeuble. Un fauteuil roulant stylisé peint sur fond bleu attire son attention. Mourir sur une place handicapé, quelle belle ironie...

* * * * *

Eugène suffoque. Eugène halète.

Quoi ? De la neige demain ? En plein juillet ? Eugène Ramos n’est pas sûr d’avoir bien entendu, plongé dans sa collection de vignettes autocollantes de la saison cycliste 2017-2018. Après tout, on n’est à l’abri de rien dans ce monde sans queue ni tête. Les Américains ont bien élu un président à la mèche et au teint carotte et à la libido de lapin, au nom de canard et à la cervelle d’étourneau.

Aucune part ne doit être laissée au doute.

Voilà cinquante-quatre ans qu’Eugène Ramos attend impatiemment le passage du Tour de France dans sa commune. Et c’est aujourd’hui le grand jour avec — privilège ultime ! — la chance d’accueillir la Grande Boucle en tant que village étape. Il a assisté depuis plusieurs jours au montage du moindre colifichet, au placement de la plus insignifiante barrière et il n’est pas question de laisser les affres de la météo gâcher sa fête. Car en véritable enfant du village, il sait ce qui risque de compromettre son bonheur : la descente du Villandier, à deux kilomètres quatre cents de l’arrivée. Un véritable piège, même par temps sec. Dans les mémoires de Raymond Poulidor qu’il a lues plus de fois que la Bible et les annales du certificat d’études réunies, le grand Poupou affirme avec une désarmante honnêteté que la descente du Villandier aurait été de celles qui auraient pu lui faire mettre pied à terre si jamais le tracé du tour s’était perdu un jour dans ses méandres. Alors par temps neigeux… Il n’y a qu’un gars du cru comme Eugène Ramos qui peut prédire la dangerosité d’un tel itinéraire sous les flocons. Et il ne faut pas compter sur les organisateurs pour prendre la moindre mesure afin d’éviter la catastrophe…
Heureusement, quand il a quitté la Direction départementale de l’Équipement, Eugène n’est pas parti les mains vides. Au fond de son jardin, dans la petite cabane à outils de bois vermoulu, il a accumulé autant de trésors publics que de trimestres travaillés, n’en déplaise au commun des mortels qui ajouterait que, après douze ans de retraite, les marques du manche de sa pelle sont encore imprimées sur ses avant-bras.
Dans un fracas d’outils entrechoqués, il extirpe deux gros sacs de sel de déneigement qu’il charge dans son antique break, puis il embarque dans la voiture et prend la direction du sommet de la descente du Villandier. Comme il peut s’y attendre, les environs sont encore déserts. Les quelques badauds qui se sont déjà installés ont préféré patienter aux abords des villages alentour ou au bas de la descente. Certainement pas le meilleur point de vue, mais qu’importe. Eugène ouvre le coffre de sa voiture et répand, à titre préventif, les deux sacs de sel sur l’asphalte brûlant, masquant les « GO, VAN HOUTEN, GO ! » décorant le sol en lettres immaculées.

L’histoire retiendra que c’est lui — Eugène Ramos ! — qui empêcha une catastrophe sans précédent dans l’histoire de la grande Boucle.

* * * * *

Bernard suffoque. Bernard halète.

Ce n’est certainement pas un temps pour les hommes. Encore moins un temps de chien. Son épaisse fourrure est un véritable écosystème en toutes saisons, mais l’été, c’est l’apothéose : en plus des aoûtats et des parasites en tous genres, elle a le don de rendre plus insupportable encore la canicule. C’est pas bon pour son cœur, qu’on lui a dit. Qu’est-ce qu’il y peut ? Personne n’aurait eu l’idée de le décharger au moins de son tonneau de rhum – qui n’en a jamais contenu d’ailleurs – pour la simple et bonne raison que ça fait plus pittoresque. Sacrément original ! Comme c’est sacrément original d’appeler Bernard un saint-bernard ! Et s’il n’y avait que ça… Car de surcroît, pour la simple et bonne raison qu’on l’a retrouvé inanimé sur le bord de la route la semaine dernière, le vétérinaire a diagnostiqué des problèmes cardiaques. Un comble, quand on est un chien censé avoir bon cœur. Résultat : régime strict et croquettes sans sel jusqu’à nouvel ordre… Quelle vie ! Bernard arpente les routes des environs, à la recherche d’un humain à sauver. Peut-être qu’un acte de bravoure lui ouvrirait la voie d’une friandise. Encore mieux : une friandise salée !
Il y a du monde aujourd’hui. Des hommes, des femmes, des enfants. Court-vêtus. Fait tellement chaud. Sont plein de couleurs. Z'ont des ballons, des bouts de plastique dans les mains, des sachets de bonbons, des petits saucissons dans leur emballage à carreaux. Hum, des petits saucissons ! La langue de Bernard pend de travers sur sa mâchoire inférieure. Il sait qu’il n’a pas l’air bien malin. Sa bouille de panda de montagne ne parvient pas à rattraper une attitude buccale pathétique. Mais il a tellement faim…
Il renifle. De plus en plus fort. Une odeur piquante lui parvient au museau. Il s’approche. Sur le sol de goudron, ça brille. C’est blanc. Il s’approche encore, passe sa langue. C’est bon. C’est salé. Il goûte encore. Y’en a plein sur la route. Bernard lèche l’asphalte chaud. Au beau milieu de la route, il n’entend pas les clameurs de plus en plus sourdes de cette foule bariolée.

* * * * *

Jan Van Houten suffoque. Jan Van Houten halète.

Il peut déjà sentir la douceur de la peluche à l’effigie du lion au creux de ses mains. Puis, celle des fesses de Cynthia, l’une des deux hôtesses du Crédit Lyonnais, dans les coulisses, à l’abri des regards indiscrets. Comme tous les soirs depuis neuf étapes. Une dixième étape consécutive couronnée par la victoire du Goliath des Flandres, comme on l’appelle. Il a d’autant plus de mérite qu’il porte en même temps sur le dos le maillot à pois du meilleur grimpeur, le maillot vert du meilleur sprinter et le maillot jaune du meilleur, tout court. Il serait presque à plaindre de devoir ainsi arborer trois couches de lycra par cette chaleur, mais ça ne l’a pas empêché de prendre l’échappée au beau milieu de la montée du col du Gallurin, au nez à la barbe de Moortens et de Delpuerto. C’est un dieu. Il est Dieu. Sur le bas-côté de la route, depuis plus de quatre-vingt-treize kilomètres, la foule scande son nom. Des camping-caristes suivent son exploit sur les écrans de leurs smartphones à écran full HD, dos à la route, absorbés dans la mastication de leur barre chocolatée fondue balancée par la caravane publicitaire, occultant le passage de leur idole en chair, en os et en sueur, à deux mètres de leur échine moulée dans des débardeurs détrempés. Les profanes !
Le haut de la montée du Villandier est imminente. Après, vient logiquement la descente du Villandier. Ce parcours, il le connaît par cœur. Deux kilomètres quatre cents de l’arrivée. Après, ce n’est que de la pente descendante, et du plat jusqu’à l’arrivée. Il a chaud. Très chaud. Très faim aussi. Le pire c’est qu’il sait que ce soir encore il n’aura qu’une assiettée de pâtes et des barres protéinées. Le comble quand on affiche sur la moindre parcelle de son équipement les couleurs de la marque Sédubon : petits plats cuisinés, salades gourmandes, croque-monsieurs et pizzas « comme à la maison ». Sauf qu’il n’en a pas vu la couleur en trois saisons. Heureusement, une fois encore, Cynthia saurait le réconforter comme il se doit, après son arrivée.

Et après une bonne douche.

Amorçant la descente du Villandier de façon quasi-inconsciente et automatique, il vient tout juste d’imaginer que Dolorès, l’une des deux hôtesses de Skoda, aurait peut-être l’idée de passer une tête lors de ses ébats du soir avec la lionne du Crédit du même nom, quand une forme indistincte mais hautement velue apparaît sur l’asphalte.

Jan Van Houten a à peine le temps de distinguer la race du chien qu’il donne un violent coup de guidon vers la droite, faisant une embardée à plus de quatre-vingts kilomètres-heure. Ses doigts se crispent comme jamais autour des poignées, ses dents se serrent, sa roue avant se tord. Le cadre de carbone se plie au gré des principes de la physique. Sous le violent soleil, un violent soleil projette le Goliath des Flandres dans des fourrés à l’état plus que sauvage, plusieurs mètres plus bas.

Cynthia devra attendre.

Bernard, lui, ne semble pas prêter particulièrement attention au spectacle qui se déroule à quelques centimètres des poils de son crâne caramel au beurre, achevant d’absorber son dernier centimètre carré de sel premier choix sur l’asphalte meurtrie.

* * * * *

Michel ne suffoque pas. Michel ne halète pas.

Le système de climatisation tourne à plein régime dans l’exigu bureau de l’agence bancaire. Peut-être un peu trop. Ça commence à lui gratter un peu au fond de la gorge. Ce serait vraiment un comble : attraper une rhino-pharyngite en plein mois de juillet, pile au moment où il s’apprête à retirer ses bas de laine, pour mieux les confier à l’homme assis derrière le bureau en face de lui. Le conseiller financier, lui, compulse fiévreusement des feuillets A4 constellés de lignes, de chiffres et de formules compliqués. De temps à autre il relève la tête et le sourcil, et gratifie Michel d’un sourire rassurant – rassurant pour lui – dans le sens « La petite commission que je vais toucher à l’issue de notre rendez-vous m’assure un petit week-end tranquille en Normandie la semaine prochaine ».
— Bien, Monsieur Vallois, vous souhaitez donc souscrire une assurance-vie. C’est tout à votre honneur et vous faites – je crois – le bon choix. Deux formules s’offrent à vous : la première, c’est le fonds en euros qui vous garantit le capital investi et les intérêts que vous cumulez au fil du temps.
— C’est-à-dire ? demande Michel, qui possède un bac L.
— C’est très simple : imaginez un écureuil - vous êtes l’écureuil, Monsieur Vallois. Cet écureuil accumule au bout d’un an et en prévision d’un hiver rude une très grande quantité de noisettes. Disons mille noisettes.
— C’est beaucoup !
— Oui, mais c’est un écureuil très prévoyant. Aussi prévoyant que la fourmi de La Fontaine…
— Attendez, on parle d’un écureuil ou d’une fourmi ? J’ai peur de ne plus vous suivre…
— Restons sur l’écureuil. Cet écureuil, disais-je, engrange mille noisettes dans son arbre. À présent, la fin de l’automne arrive. Un autre écureuil ne transporte que deux noisettes…
— C’est peu !
— Oui, mais c’est un écureuil plutôt cigale, voyez-vous…
•...
— Oubliez la cigale, Monsieur Vallois. Cet écureuil peu économe cherche un endroit où mettre à l’abri ses deux malheureuses noisettes. Il trouve refuge dans l’arbre de l’écureuil aux mille noisettes en son absence et les dépose à côté du tas, sans même y prêter attention…
— C’est très dommage…
— C’est un écureuil myope, dirons-nous. Mais comme il sait que ses deux pauvres noisettes ne seront jamais suffisantes pour passer l’hiver, il quitte l’arbre pour aller en chercher d’autres. Sauf qu’il ne retrouvera jamais cet arbre, car il a un très mauvais sens de l’orientation.
— Le pauvre !
— Comme vous dites. Arrive ensuite l’autre écureuil – l’économe – qui regagne son arbre et vient s’asseoir à côté de son tas de fruits à coque : croyez-vous qu’il remarque ses deux nouvelles noisettes ?
— Devant le nombre, je pense que non.
— Et bien, vous venez de résumer l’assurance-vie à fonds en euros, Monsieur Vallois ! On choisit la prudence, on ne prend aucun risque, mais on gagne peu. Cet écureuil aux deux noisettes ne présente que peu d’intérêts.
— En effet.
— Heureusement, s’offre à vous une seconde formule : le support en unités de compte.
— Ça donne quoi en écureuils ?
— Difficile à dire, Monsieur Vallois. Ce qu’il faut retenir c’est que cette formule est directement adossée aux marchés financiers. En d’autres termes, votre capital évolue au rythme des fluctuations de la bourse.
— Ouh là, trop peu pour moi ! La bourse c’est trop compliqué et je n’ai pas envie de tout perdre. Un krach boursier et boum ! Adieu mes noisettes !
— Monsieur Vallois… ne me dites pas que vous allez rallier le camp de tous ces clients frileux, bien au chaud dans leurs pantoufles ! Vous n’êtes pas de cette trempe. Vous êtes… différent, Monsieur Vallois. Le risque ne vous fait pas peur. Qu’est-ce qu’un pari sur l’avenir à côté des énormes bénéfices que vous pourriez en tirer sur le moyen et le long terme ? Patience est mère de raison. Et puis, tout est une question de choix de titres boursiers. Il suffit d’avoir les bons tuyaux…
— Et, que me conseillez-vous ?
— Si j’étais vous, à l’heure qu’il est, je n’hésiterais pas : je miserais tout sur des actions Sédubon.
— Sédubon ? La marque de tartes salées et de croque-monsieurs ?
— Tout juste. Si vous suivez l’actualité, Jan Van Houten vole vers sa dixième victoire d’étape consécutive. L’action n’a fait que grimper de manière phénoménale depuis plus d’une semaine. Et Van Houten ne va certainement pas s’arrêter en si bon chemin.
— Si vous le dites !

Cinq minutes plus tard, Michel paraphe au bas d’un contrat d’assurance-vie, transformant sur le champ 90 % de ses économies en actions Sédubon. Cinq secondes après, le directeur d’agence fait irruption dans le bureau de son subalterne en hurlant : « VAN HOUTEN A CHUTÉ ! LE TOUR EST FINI POUR LUI ! C’EST DELPUERTO QUI ENDOSSE LE MAILLOT JAUNE ! ÇA ALORS ! MAIS, ÇA ALORS ! »

Le sang de Michel ne fait qu’un tour.
— Rassurez-moi, dit-il, ça n’a aucune influence sur mes actions ?...
— Attendez, je regarde… ah… hum… oh… et bien, un peu, si…
— Combien ?
-- 92 % à la Bourse de Paris… Mais, n’ayez crainte, Monsieur Vallois, ça va remonter…

* * * * *

Michel suffoque. Michel halète.

Et la canicule n’est pas seule responsable. Comment Catherine va-t-elle réagir quand elle va apprendre que presque toutes leurs économies viennent de fondre comme beurre au soleil ? Le banquier s’est montré néanmoins rassurant. Il faut savoir prendre des risques pour gagner beaucoup plus. Et puis, Michel compte sincèrement prouver à sa femme qu’il maîtrise parfaitement la situation en lui démontrant par a + b la théorie des écureuils et des noisettes. De retour à son domicile, il retrouve Catherine tout en beauté en train de mettre ses géraniums à l’abri de la fournaise de la véranda. La chaleur ambiante lui a fait naturellement préférer un débardeur léger et une jupe courte qui ont de quoi le mettre en émoi. Mais ce n’est pas le moment de flancher, de faiblir. Au contraire, il faut agir en homme assumant ses responsabilités. Il connaît sa Catherine. Pour éviter tout esclandre, il choisit de s’approcher d’elle et de lui susurrer à l’oreille ses aveux financiers. Partir d’un niveau sonore bas réduit les chances de moitié de hausser subitement le ton. Lorsque le marteau, l’enclume et l’étrier de Catherine ont fini de s’entrechoquer au rythme du monologue silencieux de son époux, elle se retourne et, à son tour, lui murmure quelques mots rapides que lui seul peut entendre. La température de Michel monte d’un cran et les traits de son visage quelques secondes auparavant tendus, se fendent automatiquement d’un large sourire. Ragaillardi, il délaisse un instant sa femme et disparaît derrière une petite porte jouxtant la véranda.

* * * * *

995… En fait, il n’a jamais douté de la réaction de Catherine. Ce n’est pas pour rien qu’ils se sont dit oui il y a vingt-deux étés. Pour le meilleur et pour le pire, avait rappelé le maire…

996… Ils en ont traversé des obstacles ! Comme aujourd’hui… Ils s’en sont toujours sortis grandis au final.

997… Ce que Catherine apprécie chez lui, c’est sa franchise… une des nombreuses qualités qu’ils ont en commun… une osmose… une symbiose… même au lit, preuve en est encore aujourd’hui.

998… L’amour du risque… des sanguins tous les deux… et quelle imagination ! Le jeu de cache-cache est un classique de leur vie sexuelle. Celui qui trouve l’autre donne libre court à ses audaces les plus folles… Mais Catherine n’a jamais su faire monter le désir comme aujourd’hui… « Compte jusqu’à mille et viens me chercher » lui a-t-elle susurré à l’oreille.

999… Fébrile, il heurte le manche d’un des balais du placard dans lequel il bout depuis trop longtemps.

1000 ! J’ARRIVE !

Michel s’échappe de l’exiguïté du réduit ménager, les sens en éveil. Mais seul l’écho de sa voix retentit dans le pavillon. En réalité, l’écho et un Michel dégoulinant de sueur sont les seules entités vivantes restantes. De la chaise au buffet, de la casserole en cuivre au yucca en pot, tout s’est volatilisé.

[SPOILER : l’histoire nous apprendra que Catherine – pour des raisons qui ne sauteront pas tout de suite aux yeux de Michel – n’attendait depuis vingt et un ans et onze mois qu’une seule et bonne raison pour rompre son mariage. L’annonce de leur ruine subite par son mari en creux d’oreille la poussa à se rendre sur le champ à l’agence bancaire afin de demander des explications au conseiller financier. Un coup de foudre aussi soudain que réciproque, doublé d’une promesse d’un week-end imminent à Honfleur finirent de convaincre Catherine.

À ceux qui trouveraient les ficelles de l’histoire trop grosses et trop rapides, nous répondons ceci :

1/ Qui n’a jamais connu le coup de foudre ne peut pas comprendre ;

2/ Avoir un ami haut placé chez Les Déménageurs Bretons peut accélérer grandement les choses ;

3/ Michel a redoublé deux fois son CE2 dans sa prime enfance. Une lacune dans la comptine numérique entre 444 et 972 – encore d’actualité – en est un des motifs.

4/ Qui ne lâcherait pas tout pour un week-end à Honfleur ?


L’estomac de Michel gronde. Toutes ces émotions lui ont donné faim.

Problème n° 1 : il n’a jamais su cuisiner.
Problème n° 2 : Catherine est partie (mais elle va revenir, c’est sûr)
Problème n° 3 : le réfrigérateur aussi est parti.

Il soupire. Il ne reste guère plus qu’une solution. La pire, mais tant pis. Il sait que Catherine n’a pas pu partir avec. Personne ne partirait avec. À regret, il se dirige vers l’arrière-cuisine. Elle trône là, au beau milieu de l’étagère. Toutes les autres boîtes sont parties, même les pilchards à la tomate. Ne reste qu’elle.

La boîte de corned-beef.

Michel s’en saisit, tire d’un coup sec sur la languette métallique. Celle-ci reste autour de son index qui, par un geste malencontreux, vient s’échouer sur les bords tranchants de la boîte semi-ouverte. Aussitôt des gouttes de sang rubicond viennent colorer la viande rosâtre, puis le carrelage immaculé. Le sang de Michel Vallois encore dans son organisme ne fait qu’un tour et, instantanément l’enveloppe corporelle qui l’abrite, s’abat sur le sol, inconsciente.


* * * * *

Hommes de peu de foi !
Impies !
Chiens !

Ce qu’IL vient de vivre rajoute une ligne supplémentaire à la liste de sa colère. L’employée lui avait certifié que sa nouvelle paire de lunettes serait prête ce vendredi 17 juillet avant 19h. Pour mieux imposer le respect encore, IL avait pénétré dans l’établissement en n’adressant aucun bonjour, en fronçant le sourcil comme jamais, et en claquant violemment son bon de retrait sur le comptoir comme pour dire « C’est moi le chef ici, et la prochaine gifle, ça sera pour celui qui ose me contredire ! »

Et puis, IL avait patiemment attendu dix bonnes minutes qu’on vienne le servir, comme tout le monde.

Lorsque son tour était venu, l’opticienne lui avait avoué avec un air désolé que ces verres progressifs pour myopie et presbytie n’étaient pas prêts. Que le maître-opticien, Monsieur Michel Vallois était en convalescence pour le week-end suite à un malaise vagal lié à son hématophobie, que les commandes avaient pris du retard, mais qu’il serait livré le mardi suivant sans faute. IL avait quitté les lieux en hurlant un amas de borborygmes incompréhensibles en levant le poing, manquant heurter la vitrine à deux reprises avant de trouver le chemin des portes automatiques.

Païens !
Mécréants !
Renégats !

Ce monde tourne dans le mauvais sens et tout est votre faute ! Vous avez précipité le monde dans sa chute et vous allez tous tomber avec lui ! Votre fin est proche !

Heureusement, l’Être Suprême est de son côté ! Il comprend sa colère et sait le mener dans la voie la plus juste. Il est en lui, à chacun de ses pas. Il sait le guider dans ce monde aveugle. Il le purifie et lui dit de faire ce qui est bon. IL a presque honte de le dire, mais IL sait qu’il ne lui en tiendra pas rigueur, même s’il n’aime pas les totems à son effigie.

IL s’en est fait faire un doudou en tissu à son image par un petit artisan local et IL le serre fort contre lui le soir.

Ça l’aide à s’endormir.

Sauf ce soir. Ce soir est le Grand Soir. Celui de la punition. Du jugement des dépravés, des félons, des insouciants. Le Grand Ordonnateur l’a nommé maître de cérémonie. IL a fait ses preuves. IL a montré qu’IL était digne de confiance. Quand IL lui a demandé quelle serait la cible, le Grand ordonnateur avait rétorqué :
— Ce n’est pas moi qui choisis, c’est l’Être Suprême ! Son choix dictera mon doigt, son courroux choisira ta cible.

Sur ce, le Grand Ordonnateur avait fermé profondément les yeux, ouvert un annuaire du département de l’année en cours, posé au hasard son doigt sur l’une des lignes des pages jaunes et annoncé l’élu de la colère de l’Être Suprême.

— Un hypermarché ! Parfait ! Temple de la consommation à outrance, des excès matérialistes et des engorgements superflus. Ils périront par où ils pêchent, ces infidèles !

Le Grand Ordonnateur l’avait laissé noter l’adresse péniblement – 125, rue du Bout du Monde, un signe évident ! — lui avait donné carte blanche et s’en était retourné dans une démarche grandiloquente verser un complément de croquettes vitaminées dans la gamelle de son chat persan et de ses deux Maine coons de plus de huit kilos chacun.


IL suffoque. IL halète.
Il n’a jamais été si près du but. La lune peine à poindre derrière la chaleur infernale et les lourds cumulus qui s’agglutinent au-dessus de lui. Un grondement sourd se fait entendre. L’orage, la rage est proche.

Satan a commencé son œuvre sur terre.

IL va l’achever.

IL plisse les yeux. Des contours flous s’impriment difficilement sur sa rétine. Chien d’opticien ! Mais le 125, rue du Bout du Monde lui tend les bras. Sorte de mastodonte de tôle, golem métallique engloutissant les impies, poussant des carcasses de fer roulantes, tel des Sisyphe inconscients.

Pas âme ne semble vivre aux alentours, mais dans l’antre de la bête, cela doit grouiller d’asticots pervers engloutissant la moindre parcelle de chair en promotion, de plastique en solde. Tremblez, misérables !

Prévoyant, IL a tout installé la nuit précédente. À l’abri de toute suspicion. Nul doute qu’on le félicitera dans l’au-delà. Il ne reste plus qu’à connecter le détonateur au réseau d’explosifs entourant le monstre d’acier.

C’est fait.

Le spectacle peut commencer.

3…

2…

1…

* * * * *

« Demain, vendredi 17 juillet, le jour se lèvera sous une véritable purée de pois. Du nord au sud, d’est en ouest, il pourrait bien neiger… »

Cette ultime prédiction tourne en boucle dans la tête de Stanislas Lemonnier, au moment même où de lourdes perles d’eau commencent à s’abattre sur lui. Il imagine chaque goutte de pluie comme une insulte à son encontre sur les réseaux.
Réseaux d’eaux pluviales.
Réseaux sociaux.
Même issue.
Même chemin.
Il s’apprête à être le suivant à rejoindre le caniveau. Au sens sale. Au sens propre.
Pluie d’été. Pluie d’orage. Un véritable rideau d’eau déferle sur lui. Au loin, le tonnerre gronde, de plus en plus sourd…

BOUM !

Ça, ce n’était pas l’orage…

Une explosion.

Sur le rebord de la fenêtre, il assiste aux premières loges à l’embrasement de l’usine Flocondor, dans la Zone Industrielle, précisément au 136, rue des Bords de Marne. Il connaît l’adresse par cœur : il avait un temps songé à envoyer sa candidature à l’usine de fabrication de fécule de pomme de terre, pour intégrer l’équipe de nuit, jusqu’à ce qu’on lui rétorque que l’usine était entièrement automatisée et que seul un machiniste venait donner un coup de burette tous les trente-six du mois. L’enveloppe était restée sur le buffet pendant près de trois mois, jusqu’à rejoindre les ordures ménagères.

Quelques secondes après l’explosion, une curieuse substance s’abat sur son visage et sur ses membres trempés.

La pluie d’orage se mêle aux flocons qui constellent la nuit d’été.

Il pourrait bien neiger.

Ce n’est plus du conditionnel.

Des flocons.

Il neige !

Il passe sa langue sur ses lèvres. De la purée de pommes de terre.

Bientôt, le quartier entier se recouvre d’un épais manteau floconneux.

Stanislas Lemonnier enjambe l’appui de fenêtre dans le sens inverse.

Il sait que sur les réseaux sociaux, deux ou trois pointilleux pinailleront de leur clavier aigri que la purée de pois tant annoncée a étonnamment le goût de Belle de Fontenay.

Qu’importe.

Il a retrouvé la patate.

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Un petit mot pour l'auteur ? 23 commentaires

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Héloïse Tardieux · il y a
J'ai bien aimer. C'étais un plaisir de lire un livre si bien. Je vous invite à lire mon oeuvre. Aide et Peine. Que vous trouverez sur mon profil. Merci pour cette oeuvre.
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David Lefèvre · il y a
Merci de votre lecture et de votre message. :)
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M. Iraje · il y a
Un patchwork, un puzzle. Comme un film de Claude Lelouch.
Une belle originalité.

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David Lefèvre · il y a
Grand merci pour votre lecture et votre beau commentaire. Il est vrai que le côté puzzle est prédominant dans cette histoire. Content de vous avoir fait passer un bon moment.
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Marie Juliane DAVID · il y a
Un récit magnifiquement bien écrit et captivant du début à la fin.
J'ai aimé.
Un plaisir de vous lire!
En passant, si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire mon texte "Mésaventures nocturnes" en lice pour le Prix des jeunes écritures. Merci d'avance de passer.

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David Lefèvre · il y a
Merci beaucoup pour vos compliments, Marie Juliane. Bon courage pour le concours. :)
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Marie Juliane DAVID · il y a
Merci David.
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Céline Laurent-Santran · il y a
C'est simple: j'ai adoré la construction, explosé de rire à la lecture de la chute. Bravo!
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David Lefèvre · il y a
Content que ma chute ait fait son petit effet, Céline ! Merci beaucoup pour votre lecture ! :)
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Hermann Sboniek · il y a
Un titre accrocheur, un passage obligé du côté de la sociologie des écureuils, des tiroirs qui s'ouvrent et laissent jaillir des diablotins à ressort et une fin improbable.
Tous ces ingrédients mélangés procurent 16 minutes de plaisir 🙂

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David Lefèvre · il y a
C'est vrai que je me disais que dans la littérature d'une manière générale, peu de place était laissée à la sociologie des écureuils (et c'est un tort !). J'ai donc voulu réparer ce manquement ! :) Merci beaucoup pour votre lecture ! :)
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TFC · il y a
Bonjour David.
Merci pour ce puzzle littéraire 🙂 Les pièces s'ajustent parfaitement pour créer un tableau, aux couleurs douces/amères, de notre société.
J'ai aimé cette construction laborieuse entièrement dédiée à la chute.
Bravo.

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David Lefèvre · il y a
Bonjour TFC, merci beaucoup pour votre lecture et content que vous ayez apprécié ce puzzle. Je dois dire qu'il y a eu un long travail en amont sur plan et brouillon pour que tout s'enchaine ainsi. Pour le reste, une fois les enchainements bouclés sur le papier, ça a été du plaisir à écrire. Encore merci pour vos compliments chaleureux ! Bonne journée à vous.
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Stéphane Sogsine · il y a
Une construction très originale en rebonds successifs, aussi cocasses les uns que les autres. De belles observations avec l'air de ne pas y toucher. J'ai marché
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David Lefèvre · il y a
Content que vous ayez apprécié l'humour de cette histoire, Stéphane. Quand c'est possible, effectivement, j'aime amener un (petit) regard critique sur certaines facettes de notre société, sous couvert d'humour. Merci pour votre très sympathique commentaire. Belle journée à vous.
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Eric diokel Ngom · il y a
Un drôle de façon de dire les choses.. l'imagination es incroyable. Un texte structuré et original. Beaucoup de fluidité et une simplicité da s l'expression.. merci de consulter mon œuvrehttps://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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David Lefèvre · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture. Bonne chance à vous pour le concours. :)

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