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Lausanne

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Coco Mondesir

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Elles étaient cinq sœurs : Lucia, Elise, Marie, Sarah et Lausanne. Cinq fleurs fraiches et délicates qui grandissaient sans éclat à Terre de Bas aux Saintes.
Man Titine, leur mère en était fière. Elles avaient toutes hérité d’une longue chevelure noire de jais, et de la peau laiteuse de leurs ancêtres bretons. Lausanne, était la plus grande, l’ainée de Man Titine et Misié Etienne. Sa beauté était discrète mais partout où elle passait, les hommes la remarquaient.
Elle allait avoir seize ans. C’était donc une femme maintenant. Les prétendants ne tarderaient pas à venir offrir un sec à Misié Etienne et une marmite à Man Titine pour essayer de ravir le cœur de leur fille. Enfin c’était ce que tout le monde pensait. En ce temps là c’était comme ça. Les filles étaient éduquées pour savoir s’occuper d’une maison et d’une famille. Rien d’autre ! Il y avait bien quelques amazones qui en voulaient plus, mais rares étaient celles qui allaient jusqu’au bout de leur audace.
Lausanne n’était pas très audacieuse. Elle aimait son père et sa mère et jamais ne ferait rien pour leur déplaire. Elle avait appris à lire, à coudre et surtout à rester tranquille en société. Elle aimait ses sœurs qui l’appelaient affectueusement Tatane.
Tatane rêvait d’un beau mariage et d’avoir à son tour cinq enfants ; des filles mais aussi des garçons. Elle désirait que son père ait une relève à la pêche. Misié Etienne était le meilleur pêcheur de l’ile. Bourru et solitaire il disparaissait avant l’aube sur sa saintoise baptisée « L’Espérance ». Il péchait des heures durant, seul face à la mer. Il aimait le calme de cette activité. Il connaissait tous les coins à poissons de l’archipel des Saintes mais gardait jalousement son secret.
Son malheur était de n’avoir eu que des filles. Cinq ! Ce n’était pas faute d’avoir essayé. A qui pourrait-il transmettre ses secrets de pêche ?
Lausanne voulait réparer ce tort en ayant au moins un garçon qu’elle nommerait Etienne en hommage à son père. Elle chérissait secrètement Alexis, leur voisin. Sa maison était collée à celle de Lausanne. Ils avaient le même âge et avaient joué ensemble jusqu’à ce que la candeur ne l’autorise plus.
Alexis était devenu patron-pêcheur. Il avait son propre bateau, une belle saintoise baptisé Tatane en pensant à Lausanne. Le village avait ri des jours durant en découvrant le nom de l’embarcation. Son amour pour Lausanne ne faisait aucun doute mais pour garantir toutes ses chances, il ne faisait rien qui puisse trahir son émoi quand il la croisait.
« Bonjour Lausanne » lui disait-il à peine. Mais ces yeux rougeoyaient de désir pour elle. Il avait de quoi être fier Alexis. Avant sa mort, son père lui avait transmis tout son savoir de pécheur. Si bien qu’il n’avait pas un mais trois bateaux qui travaillaient pour lui. Lui, il menait « Tatane ».
Pour que sa demande en mariage soit acceptée, Alexis se tuait à la tâche. Parti à l’aube, il rentrait le dernier de sa journée de pêche. Il voulait économiser pour offrir à la famille de Lausanne un nouveau toit pour leur case. Le dernier cyclone avait emporté le leur et Misié Etienne n’avait pu que rafistoler pour éviter que la pluie n’inonde leur foyer. Il avait beau être le meilleur pêcheur de l’ile, nourrir, vêtir, instruire cinq jeunes filles c’était une sacrée charge pour l’époque. Les fins de mois étaient souvent difficiles.
Et puis Man Titine aimait les belles toilettes. Ils n’avaient que des filles alors il fallait qu’elles soient toujours élégantes. « Moun two mové » avait-elle coutume de dire. Man Titine refusait que quiconque puisse médire les demoiselles de sa maison.

***********
Alexis et Lausanne entretenaient une correspondance discrète. Avant qu’il ne parte à la pêche, il lui glissait un billet doux dans le poulailler commun à leurs deux familles. Lausanne était très matinale, c’était donc elle qui ramassait les œufs chaque jour. Ainsi, elle découvrait son billet et lui laissait en échange un morceau d’étoffe aspergé de son parfum. Leur petit manège durait depuis quelques mois déjà.
Vint enfin le jour où Alexis se présenta au père de Tatane.
« Bonjou Misié Etienne. Vou é pap en mwen té ka enten zot bien. En sav i té ké dako pou sa en ka y mandé w la.
-Palé ti gasson en ka kouté w.
-Misié Etienne, en vin mandé Lausanne mayé. En ké ren li heureuz.
-Bien en tan vou. Mé ou sav en kaz la sa a pa mwen sèl ka décidé. En ké palé épi Man Titine é nou ké voyé on moun kontré-w.
-Bien Misié Etienne en kalé. »
Lucia, Elise, Marie, Sarah et Lausanne avaient été écartée de la scène par Man Titine qui les avait réquisitionnées en cuisine. Elle ne voulait d’aucune oreille indiscrète. Man Titine aimait Lausanne, c’est avec elle qu’elle était devenue mère. Et puis Tatane était douce, obéissante et serviable. Il n’était pas difficile de l’aimer.
Pourtant, sa décision était prise depuis toujours : Lausanne ne se marierait pas. Aux Antilles, à cette époque, souvent la fille ainée était « sacrifiée ». Elle ne se mariait pas pour s’occuper de ses parents une fois qu’ils seraient âgés. Bien sûr, toutes les familles ne faisaient pas ce choix mais c’était une coutume. Pour Man Titine, le devoir de Lausanne était de rester auprès d’elle. De toutes les façons, Lucia était trop bougonne, Marie trop intelligente, elle irait faire des études, Sarah était promise et Elise n’était encore qu’une enfant.
Man Titine n’avait confiance qu’en Lausanne et savait qu’elle ne ferait pas d’histoire. Elle avait surpris leur manège à elle et Alexis et avait laissé faire car elle savait que Lausanne se rangerait à l’avis de ses parents. Sans surprise, quand Misié Etienne vint lui rapporter ce qu’il pensait être une bonne nouvelle, elle lui annonça sa décision. Ils se disputèrent. Le père de famille était opposé à toutes ces balivernes de bonnes femmes. Ses filles n’étaient ni des esclaves, ni des servantes, il les avait élevées libres et espérait voir se développer leur audace. Mais Misié Etienne ne savait pas dire non à Man Titine. Par le passé, elle avait souvent eu raison. Il se dit que finalement ce n’était pas une si mauvaise idée d’avoir une de leurs filles pour prendre soin de leurs vieux jours. Il resta bougon plusieurs jours essayant de trouver une solution qui satisfasse tout le monde.
Pendant ce temps, Alexis patientait. Il ne comprenait pas pourquoi les parents de Lausanne mettaient tant de temps à lui revenir mais il patientait. Sur de lui, il espérait leur réponse. Elle finit par arriver. On avait envoyé la dernière des filles, Elise, le chercher.
« Alexis nou sav ou sé on bon ti gasson mè Lausanne pé pa kité nou. Nou ka di w non . »
Ces mots résonnaient encore à ses oreilles. Les parents de Lausanne ne lui avaient dit que cela. Tatane était présente, elle baissait les yeux. Jamais il n’avait croisé son regard ce jour-là. Alexis était désespéré. Il lui laissa d’autres billets pour la voir mais elle ne répondit jamais. Elle ne les récupérait même plus.
Que s’était-il passé ? Il pensait qu’on l’avait promise à un autre. Alors Alexis commença à boire pour noyer son chagrin. De plus en plus tôt et de plus en plus fréquemment. Ça le rendait bagarreur. Jusqu’à ce matin d’aout où il prit la mer tout saoul. Sa mère et ses hommes avaient bien tenté de l’en dissuader. Rien n’y avait fait, il était parti. Un grain s’était levé et son bateau avait chaviré.
La nouvelle se répandit très vite. Les autres pécheurs partirent à sa recherche jusqu’à la tombée de la nuit sans succès.
Personne n’avait prévenu Lausanne. Elle s’était résignée au destin voulu par sa mère. Elle évitait Alexis et le poulailler depuis ce jour-là. Elle allait chercher de la farine au lolo de Man Robert quand elle vit l’attroupement sur la plage de Petit Anse. Tout le monde avait la mine grave. Son cœur se serra. Elle se mit à courir pressentant un malheur. Elle s’effondra lorsqu’elle le vit. Alexis était mort, dans sa main il serrait la dernière étoffe qu’elle lui avait laissée.
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Ginette Vijaya · il y a
C'est une oeuvre accrochée et perdue dans les filets de la tradition .
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Coco Mondesir · il y a
Bonsoir, merci à tous pour votre accueil et vos encouragements.
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Martine Bossoutrot · il y a
que c'est triste mais beau
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Terreville · il y a
Un beau récit joliment écrit qui m' a fait penser aux films de Yasujirô Ozu.
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Coco Mondesir · il y a
Merci beaucoup
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Loodmer · il y a
La référence aux Saintes m'a vite branché. La + belle des iles de Guadeloupe, que j'ai eu le plaisir de fouler en 2000, après une transat. Le poids des traditions a détruit bien des vies. Vous le dites simplement et avec des mots qui sentent bon leur terroir. Manque juste un "r" à serrait dans la dernière ligne. Bienvenue chez Short et au plaisir de vous lire à nouveau.
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Coco Mondesir · il y a
Merci pour l’oeil. Je corrigerai.
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Dranem · il y a
Vous savez exprimer le poids et le sacrifice des traditions ancestrales. Votre texte me fait penser a une magnifique nouvelle que j'avais lu - sur un village de pêcheurs à Madagascar - Continuez d'écrire d'autres histoires en utilisant cette magnifique langue créole !
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Sylvie Talant · il y a
Dépaysant. Des traditions rudes. Un côté Paul et Virginie à la fin. Bienvenue, Lou.
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Coco Mondesir · il y a
Merci.
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Alice Merveille · il y a
C'est bien construit et joliment raconté... une langue inhabituelle qui nous transporte dans une autre monde...
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Elisabeth Marchand · il y a
C'est beau et triste, pour autant que ce qui est triste soit beau... bien écrit... j'ai bien aimé votre récit d'une tradition. Bienvenue sur le site. N'hésitez pas à proposer vos écrits aux concours... il y a plus de lecteurs. Amitiés.
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Coco Mondesir · il y a
Merci pour le conseil.
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J. H. Keurk · il y a
Très bien écrit. Des coutumes très ancrées. L'égoïsme fait de ces ravages !!!
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