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Ludivine D.

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Laura marchait à pas rapides. Elle était en retard. Tandis qu'elle prenait les rues connues qui l'emmenaient vers un lieu familier, ses pensées s'entremêlaient. Qu'allait-elle faire là ? Elle était fatiguée, s'extrayant d'une journée dense. Elle avait soigneusement maquillée sa bouche comme pour un rendez-vous galant. Etait-ce un rendez-vous galant ? Son cœur battait la chamade, elle l'entendait cogner contre ses tempes. Elle ne s'était pas habillée de manière particulière. Elle n'avait pas choisi avec soin une petite culotte en coton ou à dentelles. Et elle n'avait pas de préservatifs. Elle n'avait pas pensé spécialement à lui, ni à ce rendez-vous. Mais. Mais elle avait le cœur qui battait la chamade. Le connaissait-elle ? Oui. Non. Elle le croisait deci-delà depuis des années. Ils étaient amis. Il était son ami. Elle lui avait parlé maintes fois sans filtre. Il avaient eu quelques discussions vraiment personnelles. Chaque fois qu'elle savait qu'elle allait le voir, elle se réjouissait. Avec lui elle ne s'ennuyait jamais, elle qui s'ennuyait tant et si souvent en compagnie d'autrui. Mais le connaissait-elle ? Elle ne savait toujours pas qui il était vraiment. Plus précisément, elle aurait été bien en peine de le décrire. Elle sentait des aspérités parfois, au détour d'une phrase. Mais...qu'est-ce qui comptait pour lui ? De quelles matières étaient faits ses rêves et ses désespoirs...elle n'aurait su le dire. Parfois quand son regard se perdait ailleurs, quand un instant il semblait oublier tout ce qui l'entourait, elle s'en mettait plein les yeux. Elle arpentait ce visage familier et inconnu. Elle ignorait où il était à ces moments-là. Elle n'aurait pas pu dire non plus qu'il était lisse. Il était tout sauf lisse. Mais il était toujours si...parfait. C'était un hôte parfait, courtois, plaisant, prévenant. Il avait toujours un regard pour chacun, une attention. Il créait des ambiances, une chaleur. D'humeur égale, calme, posé, il pouvait élever la voix, user de mots crus, pour rehausser le ton d'échanges qui se diluaient et relancer les rires d'une soirée. Il écoutait à la perfection et pouvait se positionner par des propos tranchants, toujours prononcés avec une douceur et une chaleur qui enveloppaient ses interlocuteurs. Quand elle avait commencé à le connaître un peu, elle avait longtemps rêvé de le voir en colère ou le visage défait illuminé de larmes. Il y avait bien longtemps qu'elle n'avait pris le temps de penser à lui ainsi, comme à un autre dont elle aurait voulu franchir le mur d'enceinte. Et d'ailleurs alors qu'elle se dirigeait vers lui, elle ne pensait pas à tout cela. Elle n'y penserait que le lendemain. Elle aurait pourtant dû se rendre compte que son absence de pensées à son sujet étaient un signe indicateur qu'il y avait là quelque chose dont elle ne voulait rien savoir. Elle avait très rapidement perçu son intelligence aigüe qui aurait pu être inquiétante si elle n'avait été si soigneusement masquée. Parfois il s'oubliait et parlait avec l'acuité qui l'habitait. A chaque fois elle avait eu un temps d'arrêt. Et s'était demandée aux aguets à qui elle avait affaire. Mais qui était-il donc ? Pourquoi ne s'appesantissait-elle jamais plus sur cette question et encore moins sur la nature du lien qui s'était tissé entre eux ? Il était...interdit. Il était interdit de penser à lui d'une certaine manière. C'est ce qu'elle réaliserait plus tard.
Elle était en bas. Elle y était arrivée sans s'en rendre compte. Pour couper court à l' imminence possible d'une prise de conscience de ce qui l'habitait, pour éviter l'inconfort où l'aurait plongé ne serait-ce qu'un instant de réflexion, elle allait sonner. Ce moment se déploya avec une extrême lenteur. Elle posa son regard sur la sonnette portant son nom. Son regard passant sur les courbes des lettres tracée. Dans un geste infiniment long sa main quitta son corps pour se diriger inexorablement vers l'émission du son qui pourrait inaugurer le début de quelque chose. La pulpe de son index effleura la touche, s'y arrêta, un instant. Un instant déployé ou suspendu, puis elle appuya d'un coup vif et emporté, ou posé et inexorable ? Elle avait sonné. Pendant les quelques secondes de silence qui suivirent, elle eut le temps de sentir son cœur s'arrêter de battre. Et s'il lui avait posé un lapin ?! L'incongruité de cette pensée l'ébroua et dissipa ses esquisses d'interrogations par un rire sonore qui la libéra du frôlement de vérités dont elle ne voulait rien savoir.
Lorsque le son sourd de l'ouverture advint enfin, elle appuya sur la porte, et entra. S'il y avait eu des escaliers elle les auraient monté quatre à quatre. Elle prit l'ascenseur. La porte était entrouverte. Elle entra. L'odeur. L'odeur n'était pas tout à fait la même que les autres fois. Alors qu'elle essayait d'analyser en quoi les fragances qui flottaient jusqu'à elle étaient différentes, Julien apparut. Mon dieu qu'il était grand. Il était là, debout, à quelques centimètres d'elle. Il avait exactement la taille qui lui aurait permis de nicher sa tête au creux de sa clavicule, cet endroit si tendre qu'elle aimait tant, où la douceur de la peau, tendue sur la charpente permet de poser la joue sur la rondeur de l'épaule. Il avait exactement la taille qui lui aurait permis si elle s'était collée contre lui de renverser la tête pour le regarder avec ferveur. Il avait exactement la taille avec laquelle poser sa bouche sur la sienne aurait nécessité qu'elle soit sur la pointe des pieds et donc qu'elle s'accroche à son cou pour ne pas tomber. Il avait exactement la taille qu'il n'aurait pas dû.
Leurs yeux se croisèrent. Cela est presque inévitable lorsqu'on salue quelqu'un. Elle plongea dans les yeux de Julien. Elle avait toujours eu un rapport très particulier au regard de Julien. Elle ne le regardait que de manière latérale quand il était posé sur quelqu'un d'autre. Elle évitait le regard de Julien comme on évite de plonger dans l'océan lorsque la lune est pleine et qu'on contemple le ressac hypnotique et bordé d'écume du haut d'une falaise. De quelles couleurs étaient le regard de Julien ? Elle ne l'avait jamais vraiment su. Elle se prenait toujours ce choc de bleu en plein cœur et vite allait accrocher son regard à une grève quelconque pour ne pas... Que se passerait-il si un jour elle y faisait vraiment face ? Elle fuyait ce regard juste avant de s'y retrouver toute nue. Elle se réfugiait généralement contre sa bouche. La bouche de Julien était une terre d'accueil tout en sourires. Peut-être est-ce là qu'elle aurait dû regarder pour tenter de deviner ses variations..sa bouche était...comme le sable d'une plage au soleil du matin, qui tiédit et caresse le pied, promesse de brûlures à venir. Elle courait sur sa bouche comme elle aurait couru sur le sable enivrée d'iode et du chant des mouettes et des cormorans. Mais déjà sa joue était posée sur celle de Julien, dans ce rituel occidental de salutation. Elle avait cependant eu le temps de sentir le danger du regard de Julien et si elle n'aurait pu dire le nombre de centimètres exacts qui les séparaient elle avait pris acte de la proximité de leurs bouches dans le mouvement d'accoler leurs joues. Julien était le seul de ses amis qu'elle embrassait ainsi joue à joue. Poser sa bouche sur sa joue aurait été par trop inconvenant. Elle aurait de plus pu être tentée de la poser sur la fossette qui la creusait et qui était si proche de ses lèvres. Etourdie comme elle était, elle aurait pu sans y penser, emportée y poser les lèvres..la bouche de Julien se révélait être sable mouvant. Elle se mit à parler. Ça elle savait faire, construire brique par brique des murs de mots entre un interlocuteur et elle pour quitter l'émoi. Alors qu'elle accrochait son manteau à la patère, son regard glissa par hasard dans l'entrebaillement d'une porte entrouverte et alla couler jusqu'au lit. De Julien. Le trouble qui s'était immiscée en elle alors qu'elle arpentait les rues, s'additionna au trouble qui l'avait arrêtée en bas de l'immeuble, à celui du bleu de son regard et celui de la chaleur de sa bouche, de la proximité de son visage d'homme et de son corps d'homme. Elle était là debout. Il était derrière elle. Pas très loin, au plus à deux mètres, elle sentait sa présence magnétique derrière elle. Et soudain tout devint possible. Elle pourrait se retourner, s'avancer vers lui et doucement caresser enfin son visage, renversant le sien pour lui offrir sa bouche ; comme elle pourrait pousser la porte entrouverte, se défaire de ses vêtements et s'étendre dans ses draps, elle pourrait se dévêtir là dans l'entre deux pièces sous son regard, elle pourrait d'une voix tremblante lui dire comme elle voudrait là tout de suite qu'il vienne l'embrasser, ou d'une voix changée par le désir lui livrer à mi-voix les tempêtes qu'il éveillait en elle.. Elle était là, immobile, légèrement haletante, les joues brûlantes. Elle se retourna. Elle n'avait que quelques pas à faire pour rejoindre Julien. Pour le toucher, pour venir murmurer contre lui. Elle se dirigea vers lui, alourdie, alanguie, effarée de désir. Elle arriva à sa hauteur. Elle s'offrit le vertige de plonger dans ses yeux, elle posa sa main sur son bras, le poussa doucement, poursuivi son chemin et entra dans le salon plein de monde. Elle était sauvée.
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Gabriel · il y a
Chapeau..... mais quelle fin!!!!!
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