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L'aube de printemps

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Georges Lauteur

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Rylla, le 20 mars 2897

Je suis arrivée cette nuit sur Rylla, épuisée et ne sachant pas très bien où j’étais. La planète est sauvage, pleine d’une nature luxuriante, l’une des plus belles d’après les encyclopédies, pourtant peu disertes à son sujet. De nuit malheureusement on ne voit rien autour de la base, car Rylla n’a pas de lune. Seuls les écrans montrent des images numériques sans poésie. Pendant qu’un vieil officier m’avait accompagnée de la fusée à ma cabine, en silence, je n’avais vu que des couloirs métalliques sans âme. En me quittant, il m’avait juste dit « à demain, vous avez de la chance, c’est le printemps sur Rylla ».

Je n’ai pas réussi à dormir, même si les draps étaient soyeux et d’un blanc immaculé. Le voyage spatial avait été une parenthèse douce de trois mois dans ma vie agitée, grâce à la stase, mais l’atterrissage avait été délicat. Les turbulences étaient nombreuses la nuit, sur cette planète, m’avait-on dit, alors que pendant la journée, le temps était parfait. Parfait ? Cela m’avait fait sourire. La perfection n’existe pas.

Je viens de finir de me préparer. Il est tôt. On m’a demandé d’être dans la salle de commandement cinq minutes avant le lever du soleil. Personne n’a voulu me dire pourquoi, mais j’ai compris, à leur ton, que c’était plus qu’un ordre, une nécessité. Je sors de ma cabine et me dirige vers la salle panoramique qui est tout en haut de la base, plus haute que le plus haut des arbres, la première à être touchée par les rayons du soleil le matin, donc. L’ascenseur est au bout du couloir. J’y entre et j’appuie sur le bouton le plus haut. J’ai à peine le temps de jeter un coup d’oeil dans le miroir que je suis arrivée. La porte s’ouvre. Je fais dix pas à droite, il y a une autre porte. « Salle de commandement » est écrit dessus en lettres d’or. La porte s’ouvre devant moi. Je suis attendue.

La salle de commandement est sombre, éclairée faiblement par des écrans un peu partout, mais les écrans sont tous réglés sur une faible luminosité. La salle est remplie d’officiers. Tous regardent à travers les immenses baies vitrées, pourtant tout est noir au dehors, complètement noir. Seul le commandant me regarde. Il me sourit, me rend mon salut et m’invite à prendre place à côté de lui à côté de la vitre qui fait le tour de la salle. Il me dit « c’est la meilleure place. Nous sommes face à l’endroit où le soleil va apparaître. Regardez bien, ce que vous allez voir n’a pas son égal dans l’Univers ». Puis il se tourne vers l’extérieur et m’ignore. Cela me surprend un peu, mais je me mets moi aussi à regarder le noir extérieur.

Il est deux secondes avant 6 heures quand je vois le bord du soleil apparaître. Sur toutes les autres planètes habitables, l’aube dure au moins quelques minutes, sinon plus, mais ici, sur Rylla, le lever du soleil dure quatre secondes exactement. Quatre battements de cœur, pas un de plus, pour une aurore qui couvre la nuit, l’aube et la journée. Une seconde avant, c’est le noir complet, et quatre secondes après la planète est claire comme en plein midi. Une planète de rêve où le regard rencontre toutes les couleurs du monde quel que soit l’endroit où il se pose. Les verts des arbres prennent toutes les nuances possibles, mais celle qui domine est le vert tendre des jeunes pousses. Un vert brillant et presque rose. La mer toute proche est bleue comme une toile brillante qui montre ses reflets sans aucune pudeur. La plage, en contrebas de la base, est dorée comme un sable de rêve. La rivière est tumultueuse comme si elle s’était retenue tout l’hiver. Les montagnes au loin sont bleues sur un fond de ciel pourpre.

Je n’arriverai jamais à décrire ces quelques secondes, me dis-je, même si je devais passer mille ans à les voir et revoir. Un instant c’était le noir absolu, puis la lumière est arrivée comme une vague de toutes les couleurs. Comme des millions de vagues plutôt, s’enchaînant à une vitesse hallucinante, chacune apportant une touche de couleur et de texture au monde.

Il est 6 heures et une minute. Tous les officiers ont repris place devant leurs postes de travail. Seul le commandant est resté à côté de moi. Il me regarde maintenant. Je cligne des yeux et me tourne vers lui :
- Ca vous a plu, officier ? me demande-t-il d’un air très doux.
- Oui, commandant, c’était magnifique. Je n’aurais jamais imaginé une telle beauté, lui dis-je , encore illuminée par tant de beauté.
- Rylla est une belle planète. Vous avez eu de la chance d’arriver le jour du printemps, c’est le jour où tout change ici.
- Vraiment ?
- Oui vraiment, officier. Venez maintenant, il y a du travail, dit-il en changeant de ton, avec une autorité clairement perceptible.
Il m’installe devant un écran libre et me dit « votre tâche, vous le savez, est de cartographier le secteur 9 de Rylla à partir de nos données satellitaires. Vous devez avoir terminé ce soir. Vous me comprenez ? Ce soir. Absolument ». Sa voix a pris un air étrange tout d’un coup. Il a presque l’air paniqué. Je lui réponds « Oui, commandant, j’ai compris. A vos ordres ».

Le secteur 9 de Rylla est un vaste triangle. C’est le plus important, puisqu’il part du point où se lève le soleil et englobe la base et la mer derrière. C’est le plus stratégique, car il nous sert à défendre la base, au cas où. J’ai été choisie pour ce poste car j’étais la meilleure cadette. Je suis très fière et m’attelle tout de suite à la tâche. Je ne comprends pas très bien pourquoi ce travail n’a pas été fait auparavant, s’il est aussi important, mais j’obéis. Évidemment.

Cinq minutes avant 18h, la sirène retentit. Nous sortons tous de la salle de commandement, sauf le commandant. J’ai fini mon travail depuis longtemps et j’ai même eu le temps de comparer mes cartes avec celles qui sont en mémoire. Je n’ai pas compris. Mes cartes sont strictement identiques à celles que mes prédécesseurs ont dessiné. Aucune différence, si ce n’est quelques approximations subtilement différentes. J’ai l’impression d’avoir effectué toute la journée un travail inutile. Nous n’avons pas quitté la salle de commandement pendant douze heures. Même le repas a été servi à nos postes de travail.

Je suis épuisée. J’ai envie de dormir et je m’excuse auprès de mes nouveaux collègues. Ils me sourient tous. Certains me regardent avec compassion. Ils ont l’air fatigué aussi, mais tous ont une lueur d’excitation dans les yeux. Je descends dans ma cabine et je m’écroule sur mon lit et ses draps si soyeux. Quelqu’un a dû venir les changer. Ils n’ont pas la même couleur que ce matin. Cela me fait sourire, mais pas longtemps, car je m’endors vite.

Rylla, le 20 mars 2897

Je me réveille en pleine forme. Je n’ai jamais aussi bien dormi de toute ma vie. Je me prépare et je sors de ma cabine. Pendant que je marche vers l’ascenseur, je me rends compte qu’un détail me turlupine, mais je n’arrive pas à l’identifier. C’est dans l’ascenseur que je comprends. Mes draps étaient d’une autre couleur ce matin qu’hier soir. Je me dis que je dois être encore fatiguée et que je n’ai pas aussi bien dormi que le le croyais. Je n’ai plus le temps de retourner dans la cabine. Il est l’heure. La porte de la salle de commandement s’ouvre.

La salle de commandement est sombre, éclairée faiblement par des écrans un peu partout, mais les écrans sont tous réglés sur une faible luminosité. La salle est remplie d’officiers. Tous regardent à travers les immenses baies vitrées, et tout est noir au dehors, complètement noir. Le commandant ne me regarde pas. Il est à son poste, face à la vitre. Je m’installe à côté de lui. Il ne me regarde pas plus. Le privilège du premier jour semble déjà bien loin, me dis-je avec un sourire fataliste.

Il est deux secondes avant 6 heures quand je vois le bord du soleil apparaître. Le lever du soleil dure quatre secondes exactement. Quatre battements de cœur, pas un de plus pour une aurore qui couvre la nuit, l’aube et la journée. Les verts des arbres prennent toutes les nuances possibles, mais celle qui domine est le vert tendre des jeunes pousses. Un vert brillant et presque bleu. La mer au loin est turquoise comme une toile brillante qui montre ses reflets sans aucune pudeur. La plage, qu’on devine à l'ouest, est blanche comme un sable de rêve. Les deux rivières sont tumultueuses comme si elle s’était retenue tout l’hiver. Les montagnes juste en face de la base sont pourpres sur un fond de ciel bleu ocre.

J’écarquille les yeux. Je suis sur une autre planète ? La base a bougé pendant la nuit ? Que se passe-t-il ? Je ne comprends pas et me tourne vers le commandant, mais il a déjà disparu. Je suis seule face à la vitre. Je m’ébroue et m’empresse de m’asseoir à ma place. A peine installée, le commandant s’approche et me dit « votre tâche, vous le savez, est de cartographier le secteur 9 de Rylla à partir de nos données satellitaires. Vous devez avoir terminé ce soir. Vous me comprenez ? Ce soir. Absolument ». Je le regarde apeurée mais il s’en va avant que je puisse articuler quelque chose.

Je travaille vite aujourd’hui. Je veux en avoir le coeur net. Mais lorsque j’ai terminé ma carte, j’ai le temps de la comparer aux autres, y compris à celle d’hier. Elles est strictement identique à celle que j’ai tracée moi-même.
Nous sortons cinq minutes avant six heures. Je croise un instant le regard du commandant avant qu’il ne referme la porte, mais il évite tout contact. Ce soir je vais discuter avec mes collègues, pour comprendre, me dis-je. Mais ils sont déjà tous partis lorsque je me retourne. Je ne trouve personne et je rentre dans ma cabine. Mes draps sont d’une autre couleur, plus chaude. Je me lave et me couche.

...

Rylla, le 20 mars 2897

Je suis la première ce matin dans la salle de commandement. Après le commandant évidemment, puisqu’il y dort. Hier, un de mes collègues est mort à son poste. Cela n’a eu l’air d’inquiéter personne. Un robot est venu l’emporter. Ses yeux avaient commencé à pâlir, depuis quelques mois.

Je m’installe à côté du commandant, face à la vitre. J’attends les quatre secondes de bonheur et de beauté que nous offre Rylla chaque premier matin de printemps. Personne ne peut savoir ce qu’il y aura à voir ce matin, car tous les premiers matins sont différents. Je n’en ai jamais vu deux pareils, depuis toutes les années où je suis ici. J’ai les yeux brillants depuis longtemps. Ma vie se résume à ces quatre secondes de beauté, entre des séquences de sommeil épais et de travail abrutissant et toujours identique. Je pourrais dessiner la planète telle que la voient les satellites les yeux fermés maintenant. Mais je ne pourrai jamais dessiner la planète telle que la voient mes yeux, chaque jour, chaque premier matin de printemps.

Demain, premier jour du printemps, une nouvelle recrue arrivera pour remplacer notre collègue. Et demain aussi c’est moi qui l’accueillerai dans la salle de commandement. Car le commandant mourra aujourd’hui, nous le savons tous. Il m’a nommée pour lui succéder et cela n’a surpris personne. C’est toujours le dernier arrivé qui remplace le commandant quand il meurt. Je connais déjà les mots que je dirai au nouveau. Ils sont inscrits dans ma mémoire comme la lumière du soleil de Rylla au premier jour de printemps.

J’ai hâte d’être à ce soir. Pour rester seule dans la salle de commandement. Et pour regarder le coucher de soleil. Le commandant n’en a jamais parlé. Aucun commandant n’en parle jamais.

Je ne vous en parlerai pas non plus. Si vous voulez savoir, venez ici sur Rylla. Nous sommes toujours à la recherche de nouveaux officiers. Et vous pourriez devenir commandant, qui sait ?

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Image de Thierry de Janville
Thierry de Janville · il y a
Ouais, t'as raison, il est trop long
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Georges Lauteur · il y a
C’est vrai, merci. Je raccourcirai mais j’aime pourtant les lents leitmotivs
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