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L'attrape-nuées

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Zizare

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Si tu t’en vas, ce matin-là, alors que les premiers rayons du soleil ne percent pas encore la brume ; si tu pars parce que la nuit est passée dans un épais silence, parce qu’Alouette t’as dit qu’elle ne t’aime plus ; si tu pars, alors tu laisseras tout là, tout ce à quoi tu croyais tenir et croyais posséder, tu noueras tes longs cheveux blonds en une natte serrée que tu cacheras sous l’épaisse capuche de mailles ; tu grimperas de ton pas assuré sur cette aile volante que tu connais si bien et, sans un regard en arrière vers la fenêtre où tu pourrais voir dormir celle qui ne t’aime plus, sans même attendre le premier coup de vent, le plus facile et confortable, tu tireras des moteurs la poussée initiale et, assurée comme les cormorans, tu plongeras de la falaise, tu ignoreras le vide sans fond, tu quitteras ce village endormi où rien ne retient plus et tu t’envoleras.
Si tu t’en vas, ce matin-là – et je sais que tu t’en iras – ce sera à tout jamais. Tu oublieras Alouette aussi facilement que tu l’as aimée.
Tu te feras attrape-nuées.

D’abord, tu seras triste, bien sûr. Qui ne le serait pas, si Alouette ne l’aimait plus ? Tu pleureras un peu, mais pas longtemps car tu sais comme c’est dangereux pour le visage, dans le froid de l’altitude. Alors, tu tireras sur le gouvernail de toutes tes forces et tu fileras tout droit vers le haut, vers ce cumulo ventru dans lequel tu rentreras, aussi vive que les éclairs qui en tombent. Tu en ressortiras trempée : ses milliards de gouttes auront noyé les tiennes. Puis, avant que la mort froide et humide ne serre sa main sur toi, tu redescendras à basse altitude pour la première fois et agiteras follement tes bras, comme deux ailes grossières et malhabiles, pour en déloger la pluie au risque de perdre l’équilibre et de chavirer. Mais tu le feras quand même. Tu n’y penseras pas. Tu t’en ficheras.
Tu t’assiéras sur une pierre saillante, les deux pieds battant dans le vide et, une fois débarrassée de ton ciré et de ta pelisse de fourrure, une fois retirée la capuche de mailles et ta natte retombée entre ses omoplates, tu profiteras avec un gémissement d’aise de la tiédeur tendre des basses altitudes, étendue sur la pierre chauffée. Tu sauras bien, pourtant, que ce pays ne sera plus toi. Toi, tu seras attrape-nuées et ta place sera dans les hauteurs interdites, là où naissent les ouragans, là où les embarcations les plus expérimentées se perdent à jamais. Là où l’on ne monte pas.
Alors seulement remarqueras-tu que ce rocher où tu t’es assise t’es inconnue, et avec elle toute l’île et tout le paysage devant toi. Tu auras filé tout droit si vite, aveuglée par la tristesse que même si l’idée t’en venais, tu pourrais pas retrouver ton chemin. Là-bas, tu penseras qu’on te cherche peut-être, qu’Alouette a changé d’avis et que, si tu revenais maintenant, elle te reprendrait sûrement.
Tu secoueras la tête.
Tu saisiras ces pensées, ces mensonges, et tu les jetteras dans le vide avant de les regarder plonger. Tout ce que l’on jette du haut des îles, ceux d’en bas le rattrapent et le font leur s’ils le trouve ou s’il leur tombe sur la tête. Tu te souviendras de tous les deuils et toutes les peines balancées au jour des morts ou pendant la fête du printemps, toute cette douleur abandonnées à d’autres. Alors, tu jetteras Alouette, encore et encore, à t’en déchirer le cœur, tu prieras pour que ceux d’en bas ne la trouve jamais où, si cela arrivait, qu’ils te pardonnent de leur donner ce poids à porter à ta place.
Tu leur expliqueras, fort et clair, que tu es un attrape-nuées et que les attrape-nuées ne connaissent pas la peine. La douleur, tu le sauras, est une ancre qui empêche de s’envoler.
Ainsi soulagée, tu les salueras d’un large signe de la main et d’un éclat de ton grand rire inélégant puis tu te vêtiras de nouveau pour le froid de par delà les cimes.
Tu chevaucheras le plus beau courant ascendant et tu ne mettra plus le pied à terre pendant des jours, pendant des semaines.
Car les attrape-nuées sont comme des martinets aux plumes noires. Ils touchent si peu terre qu’on dirait qu’ils ne se posent jamais. Flottants, libres, ils se laissent dériver le long des courants. Ils sont poussés par la brise, chahutés par les bourrasques. Si une tempête vient à les bousculer trop fort, ils lâchent alors de grands rires aigus et hachés comme des caquètements et filent tout droit jusqu’à son cœur, là où l’air et calme et tendre comme la main d’un amour. Ou bien ils grimpent, grimpent dans les nuées obscures pour en percer le toit et trouver au-delà l’azur de nouveau. Ceux qui en réchappent s’étendent alors sur leurs ailes et savourent l’air fin et rare, l’étourdissement qu’il procure.

Comme la leur, ta peau brunira à vue d’oeil. Comme eux, tu étendras tes filets derrière ton aile comme une grande voile et tu te nourriras des étourneaux et des hirondelles que tu y prendras. Avant de leur briser la nuque, tu les appelleras « petit frère » ou « petite sœur » car tu sauras que tu n’es qu’un oiseau plus gros que les autres et lourdaud, qui vient à peine d’entendre l’appel du ciel pour la première fois.
Tu tendras tes mains en coupe pour recueillir l’eau de pluie et tu la boiras avec gratitude car elle est offerte sans rien exiger en retour.
Jour après jours, tu apprendras le langage secret des nuages, leurs chansons discrètes et les règles oubliées qui régissent leurs ballets depuis que les rivières, lasses de leurs lits, se sont arrachées à la terre pour voler, couler sans entrave, et n’ont laissé derrière elles que ces îles déchirées où tu es née et où tu as grandi. Tu connais déjà les cumulo, les strato et les nimbo ; à tous les autres tu donneras des noms inventés qui n’appartiendront qu’à toi : petit froid, langues de ciel ou pelotes. Tu t’approcheras d’eux encore et encore, minuscule petit volatile et tu les appelleras dans l’espoir qu’ils te répondent. Mais aucun, jamais, ne te parlera en retour car les hommes passent si vite sur le monde, et les nuées sont si lentes et si vieilles qu’elles ne peuvent pas les remarquer.
Ce jour-là, tu apprendras la première et la plus importante des vérités du ciel : les nuages comme le vent sont indifférents et pâles. Quand tu sauras cela, tu sauras tout ce qu’il faut savoir.

La nuit, tu rêveras du jour où tu trouveras ton enfant-nuage, ton nourrisson-nuée : celui que tu épouseras et dont tu apprendras tous les secrets. Dans tes songes, déjà, tu t’uniras à lui tu n’auras plus besoin de ton aile pour voler. Tu verras dans ses volutes tous les visages de ta vie passée, mais sans douleur, sans remord ni regret, et bien d’autres encore, inconnus : les souvenirs que le nourrisson détient encore, jusqu’à ses épousailles. Car les enfants-nuages ne sont autres que ceux des attrapes-nuées qui sont parvenus à se mêler à tout jamais au ciel. Seule la rencontre d’un autre qu’eux peut leur faire oublier leur vie de chair, lourde et tiède.
Dans tes songes, tu laisseras l’enfant remplir tes poumons en une seule longue inspiration ; tu te laisseras ses milliers de doigts de vents caresser chaque centimètre de ta peau et tu t’abandonneras dans un plaisir neuf, un plaisir à ne plus te rappeler de ton nom, et ce sera parfait car c’est exactement ce que tu désireras. Puis, tu sentiras ta peau s’effacer et le sang dans tes veines se dissiper en vapeur. À ton tour, tu deviendras un nourrisson et le ciel tout entier t’appartiendra.
Tu n’auras perdu au change que ta mémoire, qu’Alouette et les autres. Quelle importance ?

Mais avant cela, il te faudra survivre, garder ton équilibre pour ne jamais dégringoler. Tu devras éviter les aigles démesurés qui chassent à ces hauteurs, dont les serres sont assez larges pour se refermer de part et d’autre de ta nuque pour t’emporter vers leurs aires et te dévorer comme tu dévores les étourneaux. Ce serait peut-être un juste retour des choses.
Tu seras pourchassée par les odieuses barges flottantes des flibustiers de l’air, ceux qui ont choisi la violence pour se venger des îles qui n’ont pas voulu d’eux. Mais, gracile comme une pie, tu éviteras leurs lignes et, à coups de couteaux bien ajustés, tu déchireras les filets où ils tenteront de te prendre. Tu danseras entre leurs flèches et leurs tirs de canon et le danger évité fera sonner la crécelle de ton rire. Dans ton dos, tu entendras s’éloigner leurs injures, leurs imprécations quand ils comprendront que toute poursuite est vaine. Leurs tentatives, bien loin de t’effrayer, t’empliront d’une joie guerrière et, sans te retourner, tu leur adresseras de ta main gantée un signe de défi, un salut impertinent qui signifiera « encore raté ! », « dommage ! » ou encore « à la fois prochaine ! ».
Un jour, quelques minutes à peine après l’une de ces escapades, tu verras s’avancer vers toi une silhouette familière : elle ressemblera fort à la tienne. Tu la reconnaîtra tout de suite comme un attrape-nuée. Tu en auras vu d’autres avant lui, mais jamais d’aussi près. Ce sera la première et la seule fois que l’un d’entre eux s’aventurera à briser le silencieux pacte de solitude qui vous lie les uns aux autres. Lui n’en aura cure. Il volera droit dans ta direction à peine la barge de flibuste disparue. Dans le bourdon délicat du vol stationnaire, tu le découvriras vieux, sa capuche de mailles percée d’autant de trous que ses gencives, ses mains aussi nues que la peau de son crâne. Son faciès couvert de rides profondes t’évoquera les légendaires lits des rivières envolées.
Il ne te dira que ces quelques mots.
« Personne ne prend son envol pour rien. Tous les attrapes-nuées fuient ou cherchent quelque chose. J’ai vu comment tu bats des ailes, petit oiseau. Tu crois que tu fuis, mais tu te trompes.
Tu cherches, comme j’ai cherché avant toi.
Sache qu’il y a un endroit qui t’attend, au-delà des monstrueux tourbillons de l’est, plus loin même que le ciel lépreux dont personne ne parle à voix haute.
Je n’ai jamais réussi à l’atteindre, mais peut-être qu’un petit oiseau tout neuf comme toi...
Si tu vas jusque-là, tu trouveras ce que tu cherches.
Tu le reconnaîtras. »
Et, avant que tu ne puisses répondre, avant même que tes lèvres ne commencent à s’ouvrir, les ailettes de son engins s’inclineront et il plongera follement par dessous toi. Tu te retournera mais il sera trop tard : il aura disparu.

Tu méditeras longuement ses paroles, confortablement installée au cœur d’un banc de stratos. Tu lutteras pendant des heures avec toi-même, bien plus durement que pour prendre la décision de quitter la falaise et l’ombre d’Alouette. Cela te coûtera, car tu en seras venue à aimer ces cieux hospitaliers et la danse des langues duveteuses autour de toi, l’odeur matinale de la pluie qui tarde à venir comme tu n’as jamais aimé personne, aucune voix ou aucun corps. Cela te coûtera, mais tu décideras que l’inconnu avait raison.
Alors, tu partiras de nouveau et tu crieras à la ronde :
« Attendez-moi, tous ! Je reviendrai, et quand j’aurai trouvé ce que je cherche, j’épouserai le plus beau et soyeux d’entre vous, et je serai des vôtres. »
Tu ne pourras pas le savoir alors, mais ce sera un mensonge.
Tu partiras, tu quitteras ce pays de nuages paisibles et, portée par les langoureux chuchotements du zeph, tu prendras le chemin de l’est.

Tu voleras plus loin que tu ne l’avais jamais cru possible. Tu découvriras un ciel sans fin, sans même une île attachée à lui. Tu suivras ton cap jusqu’aux confins de l’empire des nuées et tu penseras chaque soir en t’endormant avoir atteint l’extrémité, avoir vu tout ce qu’il y avait à voir, goûté toutes les saveurs de l’air, mais chaque matin te portera plus loin encore. Chaque jour qui se lèvera t’enseignera des respirations nouvelles, et tout cet inconnu te façonnera aussi aisément que si tu étais faite de glaise.
En toi et pour toi, tu ne te connaîtras plus de nom. Tu seras aussi neuve que tout le reste.

Crois-mois pourtant quand je te dis que tu auras peur lorsque le premier des grands tourbillons s’emparera de toi et de ta pauvre petite aile. Il s’abattra sur toi soudainement, sans signe avant coureur. Tu connaîtras une terreur avide, un animal fauve qui creusera son terrier en ton sein pour te laisser sentir toujours la marque cuisante de ses griffes. Le vide, ton amant jusque-là, redeviendra ton ennemi mortel comme quand tu n’étais qu’une enfant et tu n’osais pas, juchée sur ton esquif-jouet, passer le bord de la falaise.
Tu crieras quand il te soulèvera, quand tu sentiras le gouvernail céder entre tes mains, rigide d’abord puis battant lamentablement, son axe inutile rompu par la puissance du vent.
Tu useras de toutes tes forces pour te plier jusqu’à atteindre le verrou tenant tes pieds sur l’aile et le serrer à fond, pour replier les voiles de bord de peur qu’elles ne soient arrachées. Tu ne te relèveras pas et resteras prostrée, n’osant pas te relever. Tu sentiras dans le tourbillon la force de te couper en deux.
Alors, tu te transformeras en pierre, une poussière emportée parmi des centaines identiques avant elle, et des centaines après. Pendant ces minutes longues et obscures, tu seras moins que rien : une petite fille aventurée trop loin de chez elle. Dans le noir, tu prieras pour que la bourrasque te guide jusqu’au cœur du maelström. Il n’y aura rien que tu puisses faire, et tu le comprendras vite.
Face au monstre d’air dans la gueule duquel tu te seras engouffrée, tu apprendras une dernière fois l’humilité. Impuissante, tu te laisseras aller et tu attendras, espéreras que l’obscurité se lasse de toi et te recrache. Tu seras secouée, tu vireras et volteras. Le haut, le bas, et toutes les directions ne seront plus pour toi que de lointains souvenirs. Tu déchiffreras la texture de la nuit, et tu y distingueras d’étroites et scintillantes percées de lumière. Tu te demanderas si c’est cela, mourir, mais le tourneboulis incessant te prouvera le contraire. Tant que tu sentiras le poids de la vitesse sur ta poitrine te couper le souffle, tant que la douleur de tes muscles pour tenir tes bras et tes jambes accrochés au reste de ton corps te tirera des larmes, et tant que celles-ci s’envoleront dans le chaos dans lequel il n’y a rien, même pas elles, que tu puisses retenir, tu pourras continuer à penser :
« Je suis là ! Je suis là ! »
Tu le crieras sans doute aussi, mais comment en être certaine ? Le vent arrachera tout, jusqu’à tes paroles à tes oreilles.

Et puis, quand tu n’éprouveras plus de peur, le tourbillon te relâchera. Tu halèteras à la recherche de ta première respiration, ta première bouffée d’air fixe. Tu n’oseras pas te déplier tout de suite, et tu auras raison. Les tourbillons sont comme des chats : ils n’écartent parfois les pattes que pour mieux les resserrer et se délectent de l’espoir trahi de leurs proies.
Mais non. Celui-ci en aura eu assez de toi. Il te laissera partir et te relever pour mieux contempler, sur tes jambes tremblantes, le ciel lépreux.
Tu n’en croiras pas tes yeux, et c’est normal, comme tu ne me crois pas aujourd’hui alors que tu vois pourtant bien dans mon regard que je ne te mens pas. D’ailleurs, pourquoi mentirais-je ?
Qui pourrait croire sans le voir que le ciel, là-bas à l’est, se déchire et semble tomber en lambeaux de toutes les couleurs. C’est une couverture mordorée dans laquelle un enfant aura arraché de longues bandes. Elles tombent lentement de l’étendue azurée, comme retenues par des fils invisibles à ce ciel qui ne veut pas les laisser partir. Elles boivent en chemin la lumière du soleil et la renvoient dans toutes les directions en stries arc-en-ciel.
Tu plisseras les yeux, éblouie et, toute attrape-nuée que tu seras, tu lèveras une main pour les couvrir d’ombre. Tu verras la trame du ciel se défaire paresseusement et ces longs fils s’enrouler, serpents de nuées, à mesure qu’ils sombrent. Tu remarqueras alors qu’il n’y aura plus sous toi que du ciel, autant qu’au-dessus : même pas l’ombre de la plus petite île, ni le reflet ténu de la terre d’en-dessous, morte et oubliée.
Non, tu seras parvenue à l’absolue extrémité du monde, où plus rien n’existe que l’azur à perte de vue. Derrière toi, les tourbillons se seront dissipés eux aussi, pour ne laisser que le même bleu laminé de trous. Alors, quand tes yeux se seront habitués à la lumière, tu apercevras à travers la plus longue déchirure un mouvement tranquille et longiligne, quelque chose que tu n’oseras pas reconnaître car cela n’aurait aucune raison d’être là. Tu suivras pourtant ton intuition.
Tu déplieras une dernière fois les voiles de ton aile et, en guidant ton avancée de tes bras tendus, tu t’envoleras dans la direction de ce que tu auras vu. Les moteurs cracheront et menaceront de céder. Entre tes dents, tu leur ordonneras, tu les supplieras de ne pas te faire défaut maintenant, alors que chaque fibre de ton être te hurle que tu touches à ton but, bien que sans savoir de quoi il s’agit réellement.
Après de pénibles minutes de cette étrange nage verticale, tu te tiendras devant la brèche et tu sentiras ta tête tourner sous le coup du vertige et du sentiment de l’impossible. Tu t’en croiras pas tes yeux, et comment le pourrais-tu ?
Tu contempleras un paysage riche et verdoyant, sans rien de commun avec les îles arides de ta vie avec Alouette. Tu verras des arbres, plus que tu ne peux en compter et, surtout, cette forme droite et d’un bleu crémeux et inconnu, resplendissante au milieu de la végétation : une rivière, aussi tangible et réelle que tous ces nuages que tu auras tant aimés.
Mais plus que cela, ce qui te feras douter la réalité de ta vision, c’est que tu observeras tout ce paysage d’en haut, tout droit à la verticale à travers une déchirure horizontale à quelques mètres au-dessus de toi. Le bas paraîtra le haut, et inversement.
Tu dresseras ton bras droit vers elle et ton aile continuera de grimper. Tes doigts traverseront la brèche, suivis de ta main entière, puis ton coude. Quand ton épaule passera à son tour, tu sentiras changer la consistance de l’air dans ta bouche et tu te retourneras. Attirée par la rivière et plus par le vide, tes pieds et ta planche décriront un arc de cercle. En un clin d’œil, tu seras passée de l’autre côté. Tu n’auras que le temps de constater dans cet azur-ci l’absence de la brèche avant que ton aile ne cesse pour de bon de fonctionner.
Alors, tu tomberas à pic, droit comme un grêlon, sans espoir de retour en arrière. Tes pieds sortiront de leurs attaches et l’aile s’envolera loin de toi, rien qu’une feuille soumise à la volonté de la brise. Ton parachute se déploiera hors de ta pelisse et il te rattrapera. Tu toucheras terre sans heurt et tu découvriras la douceur de l’herbe sous tes pieds et cent odeurs de fleurs, d’écorce et de résine. Tu entendras aussi des voix, venues d’un chemin à quelques pas de là.

Alors, tu te déferas de ton harnais, de ta veste cirée, de ta pelisse et de ta capuche de mailles et tu t’élanceras dans leur direction. Entre les frondaisons de deux arbres aux branches jeunes et droites, tu découvriras un village de maisons blanches et lumineuses, bien différentes des celles des îles, taillées à même la roche anthracite. Une étrange chaleur envahira ta poitrine : le sentiment dévorant de retrouvailles longtemps attendues. Dix visages familiers se tourneront vers toi, dix sourires te salueront : tu les cherchais, ils t’attendaient.
Tu leurs souriras aussi, et tu pousseras un soupir de satisfaction. Tu auras enfin trouvé ce que tu cherchais.
Tu seras chez toi.

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