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min

Last in transition

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Michel Dréan

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Finaliste
Sélection Public

Celui qui prétend n’avoir aucune crainte de la mort raconte des craques. Juste un fanfaron, un vantard qui changera d’avis quand il sera confronté au grand saut. Car même quand on l’appelle de tous ses vœux, le dernier geste implique une volonté bien au-delà de la moyenne. Comment peut-on encore parler de lâcheté ?
Une fuite, certainement, une renonciation. Mais qui demande un courage absolu. Ce courage que je n’ai pas eu. Je contemple le flacon de cachets posé sur la table. J’en ai avalé un, puis un deuxième avant que ma main ne se mette à trembler.
La chambre est minuscule, typique des hôtels de Tokyo où chaque mètre carré est précieux. 14e étage. Je m’avance vers la fenêtre verrouillée. La nuit est tombée sur la mégalopole. Des lumières s’allument partout sur les façades et les toits des immeubles. Rouges, jaunes, blanches. Fixes ou clignotantes. Comme un étrange firmament piqueté d’étoiles déjà mortes qui prendrait possession de la ville. Sur ma droite, je vois la Skytree qui emporte ce concours effréné et oppressant de verticalité.
Tokyo. Neuf millions d’habitants. Seize avec sa périphérie. Comment peut-on se sentir aussi seul dans une telle concentration de population ? Parce que l’on se mure dans une prison de verre et que peu à peu, les êtres qui vous entourent et qui vous frôlent deviennent des fantômes vides de toute humanité.
Quand j’ai rencontré Yumi, je cherchais encore à comprendre les subtilités infinies d’une civilisation imperméable à un esprit occidental. En même temps que j’apprenais la langue, Yumi m’avait guidé dans ces arcanes mystérieux, m’expliquant des règles étranges façonnées par des millénaires de traditions et d’insularité. Un an et demi plus tard, elle devenait ma femme.
Sept ans de vie commune. Un bonheur absolu au départ qui s’était effrité peu à peu, rongé par la lèpre doucereuse d’une vie stressante et par ce fossé culturel que j’avais eu la prétention de pouvoir combler. Yumi ne voulait pas d’enfant. Pour une femme, ici, c’était la fin programmée d’une carrière. Pour nous, le premier sujet de discordance. Le reste avait suivi, je n’avais rien pu faire. Le divorce avait été prononcé deux mois plus tôt.
Je regarde le bout de papier qui traîne sur la table de chevet. Une adresse gribouillée à la va-vite donnée par une relation compréhensive. Demain, je m’y rendrais. La solution à tous mes problèmes.

Derrière la grosse lanterne suspendue à la première porte, l’allée bordée d’échoppes qui mène vers le temple du Senso-Je grouille déjà de visiteurs. Je ne suis plus très loin. L’application GPS de mon portable m’indique le chemin. Troisième rue à droite, puis deuxième à gauche. Un petit immeuble banal et discret, plusieurs plaques sur la façade pour indiquer les étages où se trouvent les commerces ou les bureaux des sociétés installées dans le bâtiment. Au rez-de-chaussée, un petit restaurant d’udon (1) où les plats en résine affichés en vitrine indiquent dans un relief douteux ce qu’on trouvera dans les assiettes. Derrière la porte d’entrée, pas de hall d’accueil, rien d’autre qu’un simple escalier et une cage d’ascenseur.
Quatrième étage pour moi. Je marque un arrêt. Avoir enfin le cran d’aller jusqu’au bout. Ma main qui hésite encore, mais qui finit par appuyer sur la sonnette. J’entre. Lumière douce, musique classique. Une hôtesse en kimono traditionnel de couleur parme s’avance vers moi en effectuant le salut traditionnel. Après lui avoir indiqué que je n’avais pas de rendez-vous, elle me conduit vers une pièce où seul un majestueux bonzaï casse l’épuration du lieu. Elle me sert ensuite un thé vert en respectant toutes les étapes rituelles du chadô, l’immuable cérémonie du thé. Tous les clichés d’un Japon ancien sont réunis ici.
Au bout de dix minutes, elle revient pour me guider vers un bureau. Un homme de petite taille en costume strict se lève pour me saluer. Courbette d’usage, les bras collés au corps. Il me fait asseoir et en fait de même. Il m’explique ensuite toutes les modalités du contrat, me demande si je veux vraiment le valider. La somme est conséquente, mais je signe sans sourciller.
Je ressors avec un étrange sentiment de légèreté. Chemin inverse pour retrouver le métro. Les échoppes conduisant au plus vieux temple bouddhiste de Tokyo sont maintenant allumées. Une allée de lumière qui va se perdre dans les nuages d’encens brûlant devant l’immense pagode tout au fond.
Quinze stations et un changement pour le retour. La rame est bondée, corps collés les uns aux autres, collégiens et collégiennes en uniformes, salariés en costumes sombres presque tous semblables, les yeux rivés sur un téléphone, occupés à jouer ou à lire des mangas. Étrangement aucune odeur, loin de mes souvenirs du métro parisien qui pue la transpiration et autres remugles.
Avant de rejoindre l’hôtel, je prends une cannette de café chaud à un distributeur. Les Japonais sont les rois des distributeurs, touches rouges pour boissons chaudes ou bleues pour les froides. Il y en a partout sur les trottoirs, comme s’ils avaient peur d’en manquer. À la supérette du coin, j’achète une barquette de makis (2) que je mangerai dans ma chambre.
La solitude est comme un boa constrictor qui m’étouffe un peu plus de ses anneaux trop froids à chaque minute qui passe.

Nouvelle journée qui se lève sous un ciel un peu laiteux, comme incertain. On dirait un trompe-l’œil peint au-dessus des gratte-ciels. Il y a déjà quatre jours que j’ai signé ce contrat. Il m’en reste cinq, ensuite je ne pourrais plus le résilier. Mais je ne regrette rien. J’ai essayé pourtant, essayé de donner un sens à tout ça.
Hier, j’ai donné ma démission. Le responsable des ressources humaines l’a reçue sans sourciller, même pas une demande d’explication. Il y a des choses qui ne se font pas ici, mais je suis excusable, je ne suis qu’un gaijin (3). Je suis sorti avec un petit carton d’affaires personnelles. Rien d’important, deux-trois gadgets, une ou deux photos d’une époque révolue. Des années de travail qui se résument à quelques clichés sans âmes et des bricoles inutiles.
J’ai la sensation que ma chambre bouge. Un de ces nombreux séismes qui bousculent l’archipel ? Tokyo en compte plus de six cents par an. La plupart imperceptibles, en attendant le Big One qui, selon les spécialistes devrait toucher la ville dans les trente ans à venir.
Est-ce que nos vies sont ainsi, secouées insidieusement par des micros évènements qui sapent nos fondations les plus intimes jusqu’à nous voir, un jour, écroulés sur le sol, en miettes ? Ou faut-il un tremblement puissant, un Big One redouté qui ouvre une faille gigantesque, là, sous nos pieds ? Probablement un ensemble de tout cela.
Rester là m’est insupportable. Sortir, errer au hasard des rues, frotter ma vie usée à celles de milliers d’inconnus. Tout plutôt que de rester seul dans l’enveloppe étriquée et douloureuse de ce que je suis devenu. Le métro trop propre. Shibuya et ses innombrables spectres qui s’effleurent, se touchent sans jamais se reconnaître comme dans un film en accéléré.
Dès la sortie de la gare, la statue du chien Hachikô aimante nombre d’entre eux, vrais Tokyoïtes et touristes de toutes nationalités, attirés par ce grouillement effréné qui donne à tous la fausse impression d’être encore vivants. Mais je suis sans doute à côté de la plaque, enfermé dans mon délire. Je suis peut-être le seul à être déjà mort au milieu de ces gens qui respirent, marchent, pensent, aiment et font des projets d’avenir.
Le fameux carrefour, l’un des plus fréquentés au monde avec ses neuf passages pour piétons. Des flics en uniforme avec leurs porte-voix pour réguler ce flot humain. Je me laisse entraîner dans l’un de ces courants faits de bras, de jambes, de têtes et de troncs. Je ne suis plus moi, juste une particule infime parmi d’autres, sans existence propre, un simple atome qui n’a de sens qu’avec ceux qui l’entourent. Le courant s’éclate de l’autre côté, se dilue en une multitude de petits ruisseaux qui s’éparpillent au fil des rues et des quartiers, écrasés par les néons multicolores qui clignotent au-dessus des yeux qui ne les voient même plus. Je suis porté par l’un d’eux, fétu humanoïde sans volonté.
Marcher sans but. Étirer ce jour qui n’en finit pas, le faire s’échouer sur une autre nuit dépouillée de tout espoir. La chaleur me sort de cette bulle nauséabonde. Et la sensation désagréable d’être mouillé. Ma chemise blanche est devenue marron, collante. La fille s’excuse. Elle est rouge de confusion et tient encore à la main ce qui reste de son gobelet de café. Je la foudroie du regard. Elle est jolie. Le temps n’en finit plus de s’arrêter.

Elle a insisté pour m’accompagner, mais a refusé de dépasser le hall de l’hôtel où elle m’attend. Je lui donne ma chemise tachée après m’être changé. Elle m’a promis de la déposer au pressing et de me la ramener une fois propre. Je lui ai dit que ce n’était pas grave, qu’il ne fallait pas qu’elle s’embête avec ça, mais elle n’a rien voulu savoir. Elle me prend le sac des mains, me sourit et s’en retourne en me faisant un petit signe de la main.
Elle se prénomme Miyako.
Le boa a relâché un peu sa mortelle étreinte.

Miyako m’a ramené ma chemise hier. Bien propre, repassée et emballée dans un plastique thermosoudé. C’est idiot, mais j’ai passé ma journée à guetter sa venue. Trop peur de la rater et de découvrir mon vêtement déposé à la réception. Mais je l’ai vue, petite, fragile, le sourire comme une fleur de cerisier prête à éclore. Quel cliché à la con ! Est-ce que je n’étais pas en train de devenir un peu japonais moi aussi ?
J’ai bredouillé je ne sais quelles idioties, tenté de la retenir un peu. Je lui ai proposé de boire quelque chose, au bar de l’hôtel ou ailleurs. Elle ne pouvait pas, elle était pressée, mais a proposé que l’on se revoit aujourd’hui.
Je suis donc devant le controversé sanctuaire Yasukuni, au pied de la colonne surmontée de la statue d’Omura Masujiro où elle m’a donné rendez-vous. Miyako arrive avec cet air de petite fille candide que savent si bien arborer les jeunes Japonaises. D’ailleurs quel âge a-t-elle ? Vingt ans, vingt-cinq, trente ? J’ai toujours trouvé difficile de donner un âge aux habitants de l’archipel. Comme si le temps n’avait pas de prise et peinait à marquer leurs peaux si lisses pendant une bonne partie de leur existence. Sa silhouette au loin qui glisse vers moi. Je revois encore Yumi qui avait l’air d’une lycéenne. Je revois Yumi à travers Miyako.
Retrouvailles avec la réserve de rigueur. Nous allons ensuite nous perdre dans le quartier de Fukuromachi à côté. Ruelles étroites, maisons basses avec de petits jardins où des carpes multicolores nagent dans de petits bassins qui jouxtent le secteur commerçant. Les fils électriques enchevêtrés au-dessus de nos têtes dessinent d’étranges arabesques sans logique. Nous épuisons des heures heureuses dans des boutiques, des salles de jeux d’arcade, à boire du thé et à manger des pâtisseries locales à base de haricot rouge. Loin du grouillement qui agite la capitale nippone. Loin des gratte-ciel qui défient tous les jours la tectonique des plaques. Loin de ce spleen vorace qui a commencé à me ronger.
En fin d’après-midi, je retourne à l’hôtel. Seul, mais avec l’image de Miyako qui tourne en boucle dans mon cerveau. On se revoit dans quatre jours. Elle me l’a promis.

Le temps s’est traîné jusqu’à aujourd’hui. Semblable à de vieilles hardes puantes auxquelles on aurait arraché patiemment des lambeaux de solitude. Illuminé d’un coup par l’apparition de Miyako. Nous mangeons dans un petit restaurant du quartier d’Akihabara, la ville électrique. Poulet frit, riz gluant, accompagné d’une salade de chou. En sortant, elle me prend la main et m’entraîne au milieu de ce décor mouvant, kaléidoscope d’écrans géants et de néons criards accrochés aux façades des immeubles qui semblent aller barbouiller le ciel noir suspendu au-dessus. Sur le boulevard, une armée de jeunes filles, panoplies kawaii (4) de rigueur se disputent les passants à grands coups de flyers pour les inciter à aller dans le bar où elles se produisent. Elles rêvent toutes de gloire et de célébrité. Elles ne le savent pas encore, mais beaucoup se crameront les ailes comme les insectes attirés par les lueurs des réverbères. La vie n’est pas autre, juste cruelle et dévoreuse de rêves. Je n’ai rien à leur envier. Miyako me serre un peu plus la main quand nous nous approchons de l’une d’elles, s’amuse de mes réactions.
Puis nous bifurquons vers des zones moins fréquentées. Je me laisse guider, sentant confusément les connexions qui relient Miyako à cette ville qu’elle semble connaître par cœur. Elle s’arrête devant un bâtiment de six étages. Me regarde avec ce sourire qui est plus une interrogation qu’autre chose. J’ai vu l’enseigne discrète du love-hôtel. Je crois que je hoche la tête.
Miyako a choisi la chambre parmi les thématiques proposées. Décor romantique, pas de fantasme un peu barré. Dans son box, à l’abri des regards, le réceptionniste prend ma carte, enregistre notre choix, nous tend un panier avec tous les articles inhérents à ce genre d’endroit : serviettes, préservatifs.
Quatrième étage. Chambre 42. Romantisme un peu sucré, suranné. Coussins dans les tons roses, fausses bougies tremblotantes, poster mural d’un coucher de soleil dégoulinant sur une plage où un couple est enlacé.
Miyako me fait signe de m’étendre sur le lit king sise. Elle file dans la salle de bain et réapparaît quelques minutes après en sous-vêtements. Je sens son parfum, puissant, suave. Elle s’allonge près de moi et m’embrasse doucement. Ses lèvres ont un goût de cannelle.
Et puis cette piqûre dans le cou. Rapide. Quasi indolore. Geste de professionnelle.
Je pense que je n’ai jamais été dupe.
Le contrat.
Je ne l’ai pas résilié.
Malgré ce pseudo retour à la vie, malgré cette incitation à me faire croire qu’une renaissance était encore possible et que je pouvais tout arrêter. La règle de ce jeu de vie et de mort.
Je n’arrive déjà plus à bouger.
Miyako me caresse les tempes, me murmure un poème à l’oreille.
Elle ne sera pas inquiétée. Tout est écrit, signé. Et en 2025, les nouvelles lois en vigueur autorisent le suicide assisté.
Les dernières secondes sont si douces.
Je n’oublie pas de fermer les yeux.


Lexique :
(1) Udon : Ce sont, avec les soba, les pâtes les plus consommées au Japon
(2) Maki : Boulette de riz entourée d'une feuille d'algue sèche, dite nori, et garnie en son milieu
(3) Gaijin : Terme japonais utilisé pour désigner un étranger au Japon.
(4) Kawaii : Terme japonais qui signifie « mignon ». Il est utilisé pour décrire tout ce qui est considéré comme mignon, et spécialement tout ce qui concerne la culture pop japonaise.

PRIX

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Aaricia · il y a
Fin du film ! J’étais bien installée dans mon fauteuil dans une salle de ciné et face à l'écran, devenu noir, les images défilent à nouveau dans ma tête… Extra ton scénario : visuel et olfactif !
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Burak Bakkar · il y a
Bravo Michel ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
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Griotte Kahoreba · il y a
Votre texte m'a totalement déprimé, j'ai suivi la chute de votre personnage avec la boule au ventre et les larmes aux yeux. Vous êtes très fort. Bravo!
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Felix Culpa · il y a
Mes 5 voix Michel ! Bonne finale ! Je vous invite sur ma légende des étoiles !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles

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Maïra Richards · il y a
J'étais hésitante en vous lisant. Un peu comme votre personnage, je me suis laissée aller à la mélancolie contemplative d'un payage que je ne connais pas et dans lequel je me suis plongée sans trop savoir où ça pourrait mener ...
Je me suis promenée par curiosité et je me suis prise une claque à la fin. Quelle habileté! Vous m'avez bien accroché et baladé. Tous mes votes et bonne chance !

https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/dix-lettres-pour-dix-numeros

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Fred Panassac · il y a
Et hop Michel, bis repetita parce que j’avais déjà lu et voté !
Joyeuses Fêtes !
*****

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Joan · il y a
Passionnant, et une écriture magnifique ! Il y a des phrases vraiment superbes dans cette nouvelle. Vous avez beaucoup de talent. Évidemment le titre est parfait quand on saisit le clin d'oeil fait à Coppola.
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JACB · il y a
Et le boa a resserré ses anneaux...
C'est prodigieusement bien écrit, tout y est les méandres de Tokyo, le mal-être d'un homme , l'atmosphère nippone distillée dans les lignes. Et puis cette architecture du récit qui ne perd pas de vue l'inéluctable toujours à fleur de mots et l'on se dit: peut-être que...l

*****avec enthousiasme. Merci Michel pour ce joli moment de lecture.

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Jean-Francois Guet · il y a
bien troussé ...bravo !
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France Passy · il y a
Ça me rappelle un peu Les tribulations d'un Chinois en Chine avec un Bébel déprimé.

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