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Last days before the death of Art

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Marie Lauzeral

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Cette nouvelle a reçu le Prix International de la nouvelle Humoristique francophone organisé par l'association Libres Plumes et décerné le 8 mars 2015 par le jury final sous la présidence de Philippe Jaenada. Plus d'informations sur http://www.libresplumes.fr/



- Un canapé ?
- Oui un canapé.
- Mais un canapé comment ?
- Un canapé-lit, tu vois, un truc que tu déplies et que tu replies. Le modèle IKEA de base.
- Ah... ?
- Et on le mettrait au fond du jardin, juste au bord de la rivière.
- Tu es sérieux ? Non, tu me fais marcher, c’est ça ?
- Non.
- C’est bizarre comme idée, non?
- C’est peut-être bizarre mais ce n’est pas moi qui ai décidé non plus ! On m’a dit « un canapé sur l’Oise », c’est la consigne. Un concours c’est un concours !
- Mais attends Darius, il y a peut-être une interprétation moins, disons, littérale.
- J’en ai une autre, mais elle manque de classe. On tartine des canapés, tu vois, des petits canapés de cocktail et on les balance un par un dans la rivière !
Elle balaie son ironie d’un geste négligent de la main, et elle le regarde par-dessus ses lunettes de soleil, en fronçant la bouche.
- Ton canapé, s’il pleut tu en fais quoi ?
- Je le rentre, évidemment.
- Ok tu le rentres et du coup, comment poursuis-tu l’expérience?
- Pas une expérience Jenn, une performance ! S’il pleut, j’interromps la performance c’est tout. Ou plutôt j’intègre l’interruption à la performance.
- Ok admettons que tu le rentres, et puis que tu le ressortes le lendemain, c’est pas un peu compliqué cette affaire ? Il n’y aurait pas moyen de faire plus simple ?
- Non, il faut que ça ait de la gueule, qu’on en parle après... un truc qui restera dans les annales de l’art tu vois.
Jennifer est circonspecte. Elle tire une cigarette de son sac et l’allume en regardant fixement Darius. Comme agent artistique, elle a à peu près tout vu. Les artistes dont elle s’occupe sont de drôles de zèbres, qui passent leurs journées à chercher comment faire passer leur mal de vivre pour de l’excentricité. Darius est différent. Plus spontané, moins narcissique. Et puis elle le trouve mignon.
- Attends je t’explique. L’idée c’est d’exprimer l’intermittence. Tu saisis ? C’est politique Jenn.
- Je vois... Et donc ?
- Donc ton canapé tu le plies le matin, tu le déplies le soir, c’est une manière de signifier la précarité. Tu vois ? Le mec qui n’a pas de chambre, le nomade, le squatter, le parasite...
- Oui je vois bien. Clic-clac, clic-clac...
Jennifer plisse les yeux et penche légèrement la tête de côté. Elle commence à comprendre.
- Et pendant ce temps là, l’Oise coule, spectacle immémorial d’une nature libre et sans contrainte. Je crois que j’ai saisi l’idée. Je reviens juste à ma question : et quand il pleut ?
- La météo c’est une métaphore Jenn, je ne vais quand même pas être obligé de te faire un dessin ! Les factures pleuvent, le type est obligé de replier son campement, de partir à la sauvette et de trouver refuge ailleurs.
Darius est de plus en plus excité par son projet. Face à lui, Jennifer fume avec lenteur. Ils sont attablés à la terrasse de ce café du treizième où elle donne tous ses rendez-vous.
- Darius, concrètement, dans le canapé, il se passera quoi ?
- Alors voilà ! J’y ai réfléchi. Il faut que l’œuvre déploie tout son sens dans le temps.
- All right, I see.
- Ce canapé, il symbolise une forme d’existence, la bohème du vingt-et-unième siècle, on est d’accord ?
- Soit.
- Hé bien il faut qu’il s’y passe tout ce qui fait la vie, tu vois. On y dort, on y mange, on y...
Jennifer soupire en écrasant son mégot et l’interrompt.
- Arrête Darius. Tu me fatigues ! Encore une espèce de happening voyeur ! Non, déjà vu, déjà fait. John Lennon et Yoko Ono au lit devant les journalistes, ça te dit quelque chose ?
- Mais justement Jenn ! Ce serait un hommage en filigrane, avec « Imagine » en bande son pour dénoncer la violence économique du monde !
A cet instant Jennifer l’imagine lui, nu dans le canapé, et laisse échapper un petit gémissement qui n’a rien à voir avec la violence économique du monde.
- Jenn, je sais à quoi tu penses, oui je suis prêt à exhiber ma nudité sur ce canapé. Et à faire payer le spectacle. Et à apporter la preuve vivante que les artistes en sont réduits à se prostituer pour pouvoir continuer de créer.
- Mais mon chou, pourquoi tout de suite parler de choses vulgaires ? Ta nudité magnifique renvoie juste à la nudité du modèle ! Et le modèle est le grand oublié de l’histoire de l’art, le plus précaire des intermittents, le plus démuni !
Darius opine. Il n’avait pas réfléchi à cette interprétation. Il veut aller encore plus loin.
- Il faut exploiter davantage la rivière. Pas juste un décor. On doit intégrer à l’œuvre la puissance de vie et de mort de l’eau.
- Tu pourrais pisser dans la rivière !
- Je pourrais.
- Et faire sentir le mépris des artistes pour la culture mainstream. Ce serait incroyablement fort mon chou!
Darius visualise mentalement la scène : lui, nu, debout sur le canapé, en train d’uriner copieusement dans l’Oise, son sexe dans une main et la convention collective des intermittents dans l’autre. On ne pouvait pas le nier, ça avait de la gueule.
Darius sent l’exaltation monter en lui. Ce concours l’inspire. Ce qu’il faut proposer c’est un concept à plusieurs facettes, une œuvre ambitieuse, à la résonnance à la fois collective et intime.
- Et pourquoi pas aussi placer le canapé sur un radeau et lui faire remonter la rivière ? L’artiste à contre courant !
- C’est énorme. Darius mon chou, tu es génial quand tu fais un effort tu vois !
Darius se penche en arrière sur sa chaise et étire ses longs bras maigres vers le ciel.
- Tu sais comment est morte Virginia Woolf Jenn ?
- Non.
- Elle s’est suicidée dans la rivière à côté de chez elle, rivière qui s’appelait l’Ouse soit dit en passant, en mettant de gros cailloux dans les poches de son manteau.
- Ah ? Et ?
- Rien. Je dis juste que ça ne manquerait pas d’allure un suicide en direct par noyade dans l’Oise, non ?
- Comment ça, un suicide ? Tu veux dire toi ? Que toi tu te suiciderais ?
- Pas n’importe quel suicide, un suicide militant Jenn. Comme d’autres font des grèves de la faim.
- Et donc tu mourrais, c’est comme ça que tu vois les choses ?
- Ce serait une performance non renouvelable. La précarité de la condition d’artiste poussée à sa dernière extrémité.
Jennifer reprend une cigarette et regarde sa montre. Elle a d’autres rendez-vous qui s’enchaînent. Il ne faudrait pas qu’elle perde de temps ce matin. Mais l’enthousiasme de Darius la contamine. Jennifer a toujours senti qu’il avait l’étoffe des grands. C’est à ce flair qu’on voit que c’est une vraie professionnelle. Cette histoire de suicide la tente. Et la fait hésiter à la fois. Quel bénéfice, sinon une gloire posthume, va t-il en retirer en cas de victoire? Darius insiste : la gloire posthume ce n’est pas rien ! Jim Morrison est mort à vingt-sept ans et Jean-Michel Basquiat à vingt-huit, sans parler d’Amy Winehouse, et de tant d’autres...
Darius finit par la convaincre. Il va commencer par le commencement : il faut qu’il se rende au magasin Ikea le plus proche, ce qui est un oxymore...
- Vélizy 2.
- Pardon ?
- Vélizy 2, le centre commercial, je crois qu’ils ont un Ikéa dans le coin et d’ici c’est le plus proche.
- Sans doute. Pour le côté pratique, je te laisse faire mon chou. Tu pourrais peut-être les convaincre de sponsoriser ta performance ?
Darius reconnaît qu’il n’a pas besoin de frais supplémentaires, surtout dans un investissement à fonds perdus.
- Parfait mon chou. Je vais te laisser maintenant, j’ai une foule de gens à voir. Surtout tu me tiens au courant ! Arrivederci baby !
Quinze jours plus tard sur les bords de l’Oise au fond d’un jardin mis à sa disposition le temps du festival, Darius, nu comme un ver, entâme sa performance. Il a finalement négocié le prêt d’un convertible premier prix qui fait l’affaire et il y passera ses journées et ses nuits jusqu’à la proclamation des résultats. Il y dort, il y mange, se lève pour uriner dans la rivière mais n’a hélas pas trouvé de partenaire sexuelle pour agrémenter la prestation. Devant le canapé un panneau propose une glose détaillée de son projet qu’il a intitulé : « Last days before the death of art ».
Le dernier jour, une petite foule de curieux est assemblée sur la berge. La presse locale s’est déplacée. Darius a annoncé que son suicide aurait lieu à quinze heures. A quatorze heures cinquante, alors que l’excitation crépite dans les rangs, Darius, toujours nu, enfile un manteau noir et fourre des pavés de béton dans ses larges poches. Il a sur le visage le sourire béat des martyrs. À quinze heures il commence à avancer dans l’eau sombre et s’éloigne lentement du bord. Assez vite il perd pied. Le manteau pèse une tonne sur ses épaules et il lui est impossible de garder la tête hors de l’eau. Quelques bulles remontent à la surface. Des femmes crient, et pleurent, des hommes les soutiennent. Le spectacle est d’une incroyable intensité. Seulement voilà, Darius panique. Il se débat. Il ne veut pas mourir, non ! Et il a horreur de l’eau ! N’a jamais lu une ligne de Virginia Woolf de toute façon ! Il s’extirpe à grand peine du manteau qui coule à pic, sa tête réapparaît et il avale une énorme goulée d’air. La suite est à peine croyable. Darius tousse, crache, sort de l’eau en titubant, glisse dans la boue et s’effondre sur le canapé défectueux qui se referme d’un coup, lui brisant la nuque. La foule reste interdite puis finit par se disperser. L’art conceptuel est bien dérangeant décidément.



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Cannelle · il y a
C'est savoureux cette glose intello sur le dit "artistique". Bravo pour le prix !
Si le coeur vous en dit, j'ai 2 textes dans la finale de Printemps...peut-être auront-ils l'heur de vous plaire
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/tu-es-apparue

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Marie Lauzeral · il y a
Merci Cannelle. Je n'y manquerai pas.
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Jean-Francois Guet · il y a
bravo pour cette récompense méritée ;-)
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Marie Lauzeral · il y a
Merci jean-François!
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Malice · il y a
Bravo !
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Marie Lauzeral · il y a
Merci Malice :-)
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Pascale Pujol · il y a
Jolie interprétation du thème... Bravo.
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Marie Lauzeral · il y a
Merci Pascale. Hâte de lire ton roman!
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Sophie Dolleans · il y a
Bonjour Marie. J'aime beaucoup. Et étrangement, je n'arrive pas à commenter et cela me laisse à penser que cette nouvelle est si pleine qu'elle se suffit à elle même. Un grand bravo.
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Marie Lauzeral · il y a
Merci Sophie et à bientôt à la croisée de nos chemins littéraires...
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Michèle Harmand · il y a
Vraiment excellent. Bravo ! :)
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Marie Lauzeral · il y a
merci Lila pour cette lecture et ces félicitations.
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Guy Bellinger · il y a
La satire de l'art conceptuel et de sa vacuité verbeuse est sauvage et... fait du bien. N'est pas artiste celui ou celle qui brasse du vent en l'enveloppant de déclarations d'intention prétentieuses. Dénoncer ceux parmi les artistes contemporains qui nous regardent de haut tout en ne produisant que de l'insignifiant ne sont pas écrits vains.
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Marie Lauzeral · il y a
Merci Guy. Je suis heureuse si cette lecture vous a "fait du bien". Le rire est fait pour ça. L'art contemporain produit bien sûr de très belles choses aussi. C'est le snobisme qui est désastreux, tous secteurs confondus... Mais notre monde a besoin d'artistes, des vrais, n'est-ce pas?
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Miraje · il y a
Un prix à la hauteur de l'événement. J'ai vraiment vu une représentation de théâtre de rue ☺☺☺ !
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Marie Lauzeral · il y a
oui nous nous sommes tous un jour ou l'autre fait ce genre de réflexion, n'est-ce pas?
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Brigitte A · il y a
Bravo, une fois de plus Marie, j'ai apprécié aussi l'humour . Félicitation pour ce prix extra territorial
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Marie Lauzeral · il y a
Merci Brigitte! N'exagérons rien. La participation "extra territoriale" n'était pas très nombreuse mais je suis très heureuse de ce prix quand même!
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Utilisateur désactivé · il y a
Un grand bravo! La lecture est toujours aussi agréable et le sujet génial :)
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Marie Lauzeral · il y a
Merci Pétronille. je suis très contente d'avoir des lecteurs dans ta génération aussi, vraiment!
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