L'assommelière

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Pourquoi on a aimé ?

Quand le quotidien devient trop lourd, trop répétitif ; quand la vie ne se résume plus à grand-chose hormis la journée de travail, le sang ne

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Au travail, j'ai deux tâches. Je dois couper de l'emmental premier prix – celui qui a la texture de plastique mou, peu de matière et beaucoup de trous – en petits cubes et essuyer des verres à vin. Pas plus d'un demi-emmental pour une dégustation de vingt personnes. Les clients sont là pour boire, pas pour manger.

Le responsable, à peine plus âgé que moi, ne m'apprécie pas beaucoup. Cette cave, gérée longtemps par ses parents, vient d'être rachetée par un négociant en vin. Je suis la fille que le négociant a sûrement mise là pour lui prendre sa place. Au lieu de se servir de mes compétences de sommelière et de mes années d'études de commerce, il me met à la plonge.

Pendant huit heures, chaque jour, je me retrouve dans cette petite pièce rectangulaire, sombre et sans fenêtre. Les murs sont gris, avec des planches de bois en guise d'étagères à verres. Il y a des verres, des verres partout, des verres sales et humides, des verres sales et secs, des verres propres et humides, des verres propres et secs, au sol des boîtes en carton avec des verres dedans. Je dois essuyer inlassablement les verres propres et humides qui sortent du petit lave-vaisselle. Il est petit, mais fait beaucoup de bruit, comme un gros ronflement, qui est d'abord régulier, calme, puis diminue et d'un coup vous surprend par une intensité brusque, puis recommence. Une épaisse vague de vapeur s'échappe à chaque ouverture.

J'essuie entre quatre cents et six cents verres par jour, le petit lave-vaisselle peut en laver quinze à la fois, je l'ouvre entre vingt et trente fois par jour, j'entends son cycle entre vingt et trente fois par jour. En général, je finis la journée les cheveux poisseux, collés au front et des acouphènes collés aux oreilles.

Aujourd'hui, le responsable me presse. Il faut essuyer plus vite. Il y a du monde. Il me dit qu'il faut aussi laver les torchons, les faire sécher. La machine ronfle encore et encore, les verres ne cessent de cliqueter les uns contre les autres. On m'en apporte des nouveaux. Il me dit qu'il ne faut pas arrêter d'essuyer. La vapeur me chauffe le visage. Il me dit que je n'essuie jamais assez vite. J'ai essuyé trop fort. Le verre s'est brisé. Je m'arrête, du sang coule de mon poignet. Je ne me sens pas bien. Peut-être devrais-je me servir du bout de verre qu'il me reste dans l'autre main pour agrandir la plaie et enfin me laisser aller, somnoler, puis m'endormir pour toujours. Mon responsable me demande pourquoi je m'arrête. Il parle, hurle, la machine ronfle, les verres tintent. Une bouteille traîne sur le plan de travail. Je l'attrape à deux mains telle une massue. Je me retourne et de toutes mes forces, comme si je voulais enfoncer un gros clou, je tape sur la tête de clou parlante de mon responsable. La petite machine vient de finir son cycle, elle ne fait plus de bruit. Tout est calme.

Au sol, un rouge rubis se mêle à un rouge violacé. Le vin devait être jeune. C'est beau, la couleur et le silence, je me sens mieux.
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Un petit mot pour l'auteur ? 91 commentaires

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Pat Vermelho · il y a
Quand le sang commence à bouillir, celui d'un autre risque de s'épancher en faisant les frais. Cette histoire montre bien les conséquences possibles de l'exaspération que génère l'injustice. A voté.
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Olessya Mendelevich · il y a
j'aime pas les tristes fins en général, mais là, c'était trop bien !
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mirabelle leroy · il y a
Titre excellent , histoire rondement menée . On sent bien la tension monter , bravo !
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Christian Gilabert · il y a
Bravo Cécilia, j'ai beaucoup aimé.
Quelle belle trouvaille, ce titre !
On perçoit parfaitement l'ambiance à la fois oppressante et désespérante du travail. La fin est magnifique, bravo ! 👏
Si vous avez deux minutes, je vous invite ici, en toute sincérité :
Qui est-elle ? (Christian Gilabert)

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Chris BÉKA · il y a
Le titre dit tout !
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M. Iraje · il y a
Bravo pour cette belle "REcommandation" qui m'a permis de reprendre un ... verre.
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Coutumier du Fait · il y a
Voilà une histoire qui finit bien. :-))
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Choubi Doux · il y a
A la vôtre ! :)
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Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
Quel souffle! ça file à toutes vapeurs, verre après verre, pas le temps de recompter la vaisselle cassée!
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Saber Lahmidi · il y a
J'ai adoré ce texte malgré tout le travail acharné.
La fin du texte est plus que magnifique.

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