L'ascenseur était en panne

il y a
5 min
422
lectures
44
Qualifié

Peut-être un peu lunatique, sûrement un poil rêveuse. Je suis née tout près de l'Atlantique mais la vie m'a entraînée au cœur d'une bourgade languedocienne avec ses vignes et ses coteaux  [+]

Image de Automne 2020
La façade de l’immeuble suintait la lassitude locative. Je tirai la porte aux gonds éclatés et traversai le hall d’entrée pour prendre l’ascenseur.
Pas de chance ! Ce jour-là, la cage en fer grimpante semblait avoir perdu ses facultés, à en juger par le mot collé sur sa porte : en panne !
Quelque peu dépité, rapport aux sept étages à gravir, j’exerçai un repli stratégique et entrepris de me lancer à pieds perdus dans les escaliers en empruntant la porte adéquate. J’imaginais déjà les murs tagués, les paliers personnalisés, les odeurs de cuisine, les noms des habitants sur les sonnettes des appartements, toutes ces bulles de vie qui m’accompagneraient jusqu’au cabinet de Monsieur Paul, éminent orthopédiste passionné de lépidoptères avec une préférence marquée pour le papillon Monarque.

La porte se referma sur moi et c’est à tâtons, dans un noir d’encre de seiche, que j’explorai les lieux en quête de la minuterie. Je laissai ma main parcourir le mur granuleux à la recherche de l’interrupteur. Enfin, la lumière jaillit.
Comme libéré d’une chape écrasante, je m’élançai dans les escaliers pour atteindre avec une rapidité déconcertante le premier étage.
Quelle déception ! Aucune visibilité sur un palier encombré de vélos d’enfants, pas de faux géraniums poussiéreux dans un vieux bac Riviera.
Je me dis que les appartements du premier devaient être inoccupés et que ce n’était que partie remise. Il me restait six étages à gravir ; le nirvana n’en serait que plus merveilleux…
La curiosité faisant partie de mes qualités premières (qui a dit que c’était un défaut ?), je m’approchai de la porte de droite pour lire le nom sur la sonnette.
J’obtins pour toute réponse un bout de papier blanc dénué de toute inscription. J’avais donc raison ; le logement était vide. Je traversai le palier : pas de paillasson au pied de la porte gauche. Le signe d’une absence probable.

Au suivant !
Toujours aussi alerte, rien qu’à l’idée de rencontrer des vies qui ne me concernaient pas, je m’élançais dans les escaliers pour atteindre le deuxième étage.
Une odeur de poivrons et d’oignons frits me titilla les narines. Je pensais que la vie était là au deuxième, derrière une des portes blindées, celle de droite ou celle de gauche ?
Je posai mon pied sur le palier et, me laissant guider par une espèce d’instinct olfactif, je m’approchai de la porte peinte en rouge. Machinalement, je regardai le nom sur la sonnette. Il était inscrit en lettres gothiques « A. Andersen ». La petite sirène se préparerait-elle une piperade ? Réalisant à peine l’absurdité de mes pensées, je décidai de continuer mon ascension vers le troisième étage.

Poursuivi par l’odeur alléchante de la préparation d’un repas que j’imaginais familial et joyeux, j’arrivai au troisième.
Ambiance feutrée d’un sol recouvert d’une sorte de moquette verte se voulant faux gazon. Devant l’appartement numéro 31 (écrit en caractères dorés sur la porte), un énorme ficus dans un bac à réserve d’eau, le fameux tant attendu « Riviera » de mon enfance.
La plante trônait, fière et majestueuse, voire provocatrice avec son air de m’as-tu-vu ostentatoire. Je l’observai de loin, comme si je craignais une réaction tentaculaire de sa part ou encore un jet de sève empoisonnée lancée sauvagement dans ma direction.
Je rasai les murs jusqu’à ce que la plante disparaisse de mon champ de vision. Le crépi me chatouillait un peu le dos et c’est avec soulagement que je m’en détachais pour réattaquer la montée vers ce que je croyais être un étage fait pour moi.

J’aimais le chiffre 4. Il éveillait en moi une sorte de gaité inexplicable.
C’est donc avec une joie non dissimulée que je posai un pied décidé sur le palier du quatrième étage. Je n’aurais jamais dû être aussi enthousiaste. Que de déception à la vue de ces murs gris délavés sur lesquels se devinait à peine le numéro choyé, à moitié effacé par des années de manque d’entretien des parties communes !
Des traces douteuses sur la peinture écaillée me renvoyaient la tristesse d’un jour pluvieux de novembre. Je décidais de ne pas m’attarder pour ne pas accélérer en moi une dépression latente qui ne demandait qu’à se développer. C’était peut-être ça le but de ma journée : grimper sept étages à pied et arriver déprimé chez Monsieur Paul !

Le cinquième étage serait peut-être plus agréable. Mais, il me fut difficile d’en juger car la lumière s’éteignit brusquement dès que j’y arrivai. Je fus soudain absorbé par une obscurité opaque. Je me mis alors à chercher frénétiquement l’interrupteur qui me sauverait de ces lugubres ténèbres.
Je m’approchai du mur et sentis un liquide couler le long de ma main puis un filet aqueux glisser sur mon poignet. Je continuai mon exploration dans une ambiance humide et devenue froide.
J’avais l’impression que mes doigts s’enfonçaient dans le mur comme dans du Slime qui se serait liquéfié pour se répandre en un écoulement glacé et visqueux sur mon bras.
Mais où était donc ce fichu interrupteur ? Serait-il possible qu’il eût été englouti par cette gigantesque « pâte à prout » qui semblait tapisser les murs du cinquième ? Mon imagination me perdait. Je n’étais plus à même de raisonner correctement. Je décidai donc de plaquer mes paumes de main sur la cloison et d’avancer de cette manière en espérant atteindre enfin le soleil de mes nuits, la prunelle de mes yeux : le bouton électrique sacré !
Qui avait appuyé sur l’interrupteur ? Moi ou un voisin conscient de mon désarroi profond ? Je n’en avais pas la moindre idée. Mais la lumière revint. Je détachai mes mains du mur et regardai mes paumes. Un liquide blanchâtre perlait sur ma ligne de vie… Je retournai ma main et une goutte tomba lentement sur le sol. Dans ma tête résonna le bruit d’une porte qu’on claque.
Je pensais : « Plus qu’un seul étage et après ce sera la délivrance. »
Je traversai le palier pour emprunter les escaliers vers la dernière étape de mon épopée ascensionnelle.
J’y étais presque !
Le sixième ouvrait des perspectives d’atteinte imminente de mon but : la visite chez Monsieur Paul. Ça tombait bien, car j’avais très mal aux pieds. Après tout, j’avais pris rendez-vous pour des soucis orthopédiques et là j’avais vraiment l’impression que cette consultation ne serait pas inutile. Je me dis que je pourrais très bien enlever mes chaussures pour soulager un peu la douleur lancinante que je ressentais sous ma voute plantaire.
Je me penchais en avant et je m’aperçus alors que je portais des mocassins d’un modèle différent à chaque pied. Comment était-ce possible ?
Je savais que j’étais étourdi et un peu borderline en ce moment, mais de là à traverser toute la ville en bus avec des chaussures qui n’étaient pas les mêmes, il y avait des limites !
Apparemment, ces limites, je les avais franchies un matin de novembre pour me rendre au 51 de la rue des Corneilles chez un spécialiste des pieds amoureux des papillons.

En arrivant enfin au septième, j’étais fatigué et mon pas était devenu un peu traînant. J’avais renoncé à enlever mes chaussures et j’assumais pleinement mes mocassins dépareillés.
Je poussai la porte palière, mais elle résista sous la pression. Apparemment, quelque chose coinçait de l’autre côté, m’empêchant d’entrer.
Être si près du but et rester bloqué dans la cage d’escalier, ce n’était pas envisageable. Je mourais d’envie de m’assoir dans un des fauteuils en cuir craquelé de la salle d’attente du cabinet médical de Monsieur Paul. J’insistai en appuyant sur la porte de toutes mes forces. Celle-ci émit un grincement plaintif et s’ouvrit enfin. Le sol du palier était jonché de poussière bleutée. J’entendis alors ce qui me semblait être le bruit velouté d’un tissu qu’on agite. Ça venait du plafond. Je levai les yeux. Au-dessus de moi, telle une canopée, des milliers de papillons s’étaient posés.
Il me fallait à présent marcher sur les minuscules écailles tombées des ailes des Monarques pour atteindre le cabinet de Monsieur Paul. Je constatais avec effroi que je m’enfonçais presque jusqu’aux genoux dans la poussière. Moi qui aime bien savoir où je mets les pieds, je dois avouer que je n’en menais pas large. Soudain, je sentis une force qui s’agrippait à ma cheville comme une main qui m’attirait vers le sol. Je restai cloué sur place. Je sentais mon cœur qui s’emballait et moi je restais là immobile sombrant peu à peu dans une léthargie incontrôlable. Mon cerveau s’embruma. Des étoiles dansèrent devant mes yeux. Mes jambes vacillèrent et je tombai au milieu de la poussière.
Je sentis alors un souffle tout près de mon oreille et j’entendis une voix murmurer : « Chut, ne faites pas de bruit et ne bougez plus ! Laissons-les partir pour la grande migration. »
Monsieur Paul posa un doigt sur ses lèvres et me sourit avec son air lunaire de lépidoptérophile.
44

Un petit mot pour l'auteur ? 61 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Etienne Mutabazi
Etienne Mutabazi · il y a
superbe votre texte, plein de suspens
le titre m'a rappelé un vieux souvenir de mon enfance

Image de Zou zou
Zou zou · il y a
En pièce de théâtre ce serait génial .....Merci , Sophie..
Image de Arnaud Fontaine
Arnaud Fontaine · il y a
Minute 🦋 je la relis cette histoire ! ;-)
Image de Sophie Océan
Sophie Océan · il y a
D'accord! J'attends alors 😉
Image de Tnomreg Germont
Tnomreg Germont · il y a
Ouf !!! J'en transpire encore...😂
Image de Sophie Océan
Sophie Océan · il y a
Pas de séquelles au moins ?
Image de Tnomreg Germont
Tnomreg Germont · il y a
des hauts le cœur ...🤢🤢🤢
Image de Sophie Océan
Sophie Océan · il y a
ça m'étonne pas !
Image de Claudine Mathey
Claudine Mathey · il y a
Quel suspense, j'espère que tu as récupéré depuis :)
Image de Sophie Océan
Sophie Océan · il y a
Oui ça va mieux 😁
Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
Une ambiance particulière...
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette aventure angoissante, Sophie !
Image de Sophie Océan
Sophie Océan · il y a
Merci beaucoup Keith
Image de Pascale Livet
Pascale Livet · il y a
très réaliste.... j'avais l'impression de revivre (presque) des visites d'appartements (hi hi hi)
une suite peut-être ? la consultation chez Mr Paul ? ce personnage a l'air "captivant"..!
bisous et bonne continuation

Image de Sophie Océan
Sophie Océan · il y a
pourquoi pas ? c'est une idée ! Biz
Image de Alexandra Hugand
Alexandra Hugand · il y a
On s'y croirait tellement le texte est prenant. Je t'imagine nous le lire voir nous le jouer. J'ai adoré.
Image de Sophie Océan
Sophie Océan · il y a
Merci Alex! Bisous

Vous aimerez aussi !