L'ART DU PICKPOCKET

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J'aime écrire des histoires courtes avec des chutes surprenantes. J'espère que vous apprécierez  [+]

— En quoi consiste ce travail que tu veux me montrer ?

— Tu le sauras bien assez tôt, me répond Luke.

La nuit à Abidjan est un spectacle à voir. La ville s'illumine de mille feux. Les rues du centre-ville sont bondées de monde et très animées... Selon Luke, toutes les conditions sont réunies pour pêcher de gros poissons... Je n'ai pas compris où il voulait en venir.

Nous sommes dans une rue commerçante située non loin de la gare. Une foule de passants circulent dans les deux sens. Luke s'adosse contre un mur près de l'entrée d'un restaurant, et commence à fumer une cigarette en regardant les gens passer.

— Tu peux me dire ce que nous faisons là ? lui demandé-je.

— Un peu de patience, tu verras, me répond-t-il...

Au bout d'une dizaine de minutes, deux jeunes filles très ravissantes nous abordent.

— Dis donc, tu es en avance aujourd'hui, dit l'une d'elles en faisant la bise à Luke.

— Je n'était pas loin, c'est pour ça, répond ce dernier.

L'autre fille lui prend sa cigarette et tire un long coup... avant de recracher la fumée sur le visage de Luke.

— Moi aussi, tu m'as manqué, Edo, dit simplement ce dernier...

Elle lui remet sa cigarette entre les lèvres, et se tourne vers moi...

— Thomas, me présente Luke. C'est l'ami dont je vous avais parlé. Il vit actuellement chez moi en attendant de trouver un travail.

— Enchantée de te connaître, me dit la première avec un grand sourire. Tu peux m'appeler Miya. Mais, bien sûr, ce n'est pas mon vrai nom.

— Enchanté de même, réponds-je.

L'autre fille me fixe sans arrêt sans rien dire. Elle me met un peu mal à l'aise, celle-là. J'ai un truc sur la figure ou quoi ?

— Celle-ci s'appelle Eudora, dit Luke d'un air amusé. Ne fais pas attention à ses manières. Elle te taquine.

— Tu as le même regard que nous, dit-elle soudain sans me quitter des yeux... Bienvenue dans l'équipe.

— Que veux-tu dire par là ? lui demandé-je.

Je n'ai pas encore décidé de les rejoindre. Je ne sais même pas encore en quoi consiste leur travail, moi...

Elle m'ignore carrément, et s'amuse à chatouiller le menton légèrement barbu de Luke...

Bizarre cette fille. Serait-elle sous l'effet d'une substance illégale ?

— Tout le monde est là ? dit soudain une voix à côté de moi...

Je sursaute de surprise. Je réalise la présence d'un jeune homme en casquette que je n'avais pas remarqué. On distingue mal son visage qui est dans l'ombre de sa casquette... Il a l'air un peu louche dans son genre... Et intimidant aussi.

— C'est Thomas, l'ami dont je t'avais parlé, me présente à nouveau Luke. Il va nous observer aujourd'hui et décider s'il veut nous rejoindre ou pas...

— Ça m'est égal, répond le nouveau venu, qui semble être leur chef. Chacun à son poste...

Aussitôt, Luke écrase sa cigarette inachevée contre le mur. Les deux jeunes filles s'éloignent de nous et vont se poster un peu plus loin, de l'autre côté du trottoir, près de la route... Le jeune homme en casquette plonge dans la foule de passants et, immédiatement, je perds sa trace. Comme si, d'un coup, il avait effacé sa présence...

— Je compte sur toi pour garder le silence, me dit Luke. Contentes-toi d'observer...

Je ne dis plus rien. Je me contente de m'adosser comme lui contre le mur du restaurant. Une jambe repliée, j'observe les gens qui passent, me demandant ce que nous fabriquions au juste ?

C'est à cet instant que j'aperçois l'une des filles, Mya, s'éloigner un peu de l'autre. Elle va accrocher un panneau sur un poteau électrique et revient vers Eudora. Le panneau, assez visible, comporte l'inscription : « ATTENTION AUX PICKPOCKETS ».

De plus en plus bizarre...

Luke observe les passants avec une attention singulière. On aurait dit qu'il étudiait chaque détails de leurs vêtements, de leurs démarches, de leurs expressions... Mais, dans quel but ?

Mystère.

De leur côté, Mya et Eudora ne font rien que discuter entre filles. Elles attirent l'attention en riant à haute voie, absorbée dans leur conversation. Eudora, qui est décidément une fille très tactile, se colle souvent à Mya, ce qui n'échappe pas aux regards des passants qui ralentissent comme par hasard leur allure.

J'essaie d'observer les passants, comme Luke, mais cela n'a rien de passionnant et je m'en lasse très vite.

— Restes ici, me dit soudain Luke.

Il s'éloigne, disparaît dans la foule, et revient cinq minutes plus tard, sans explication, s'adosser à nouveau contre le mur...

Quelques minutes plus tard, le même manège recommence encore et encore, et je comprends de moins en moins le but de la manœuvre. Au bout de trois longues heures de ce petit jeu, il commence à se faire tard. Le type en casquette réapparaît. En le voyant, Mya et Eudora nous rejoignent. Je remarque que leurs sacs à main à l'air beaucoup plus gros qu'avant.

J'ai dû manquer un épisode, là...

— Ça ira pour ce soir, dit le type en casquette. Bon travail tout le monde ! Retrouvons-nous à l'endroit habituel...

Puis, à nouveau, il disparaît dans la foule. Mya et Eudora s'en vont également dans dire au-revoir. Luke allume une nouvelle cigarette et nous partons à notre tour...

— La soirée a été bonne, me dit Luke, tandis que nous descendons la rue Arsène Lupin.

— Vous êtes un groupe de pickpockets, c'est ça ? dis-je sans le regarder.

— On dit "voleur à la tire" en français, me corrige Luke.

— Je n'ai pas compris certains détails : pourquoi accrochez-vous vous-même un panneau disant : "ATTENTION AUX PICKPOCKETS" ? Quand on y pense, c'est illogique.

— Au contraire, ça fait sens... Tout ce qu'un "tireur" a besoin de savoir, c'est quelle est la poche qui contient le porte-monnaie... En apercevant le panneau, les passants tâtes automatiquement leurs poches pour s'assurer qu'ils ont toujours leurs portefeuilles... Pour un pickpocket attentif, cela revient à lui faciliter la tâche. Le reste est un jeu d'enfant, comme tu as pu le voir...

— Mais quelle est le rôle des deux filles qui vous accompagnent ?

— Mya et Eudora ? Elle ne font rien de spéciale... Nous leur demandons juste de se placer à un endroit stratégique de la rue... Comme elles sont ravissantes, les passants en arrivant à leur niveau, regardent dans leur direction. Cela représente quelques secondes d'inattention, mais c'est suffisant pour nous. C'est juste une technique parmi tant d'autres pour augmenter notre taux de réussite... Nous profitons également des frottements causées par la foule dans les lieux publics, qui rendent les cibles moins sensible aux attouchements...

— Et ce sont elles qui dissimulent le butin dans leurs sacs, c'est bien ça ? Et l'autre type dans tout ça ?

— Ah, lui ? Il s'appelle Karim, "le Renard de la nuit"... Il est ni plus ni moins que le meilleur pickpocket de la ville. La pratique du vol à la tire exige une certaine dextérité. Mais lui, il opère à un tout autre niveau... Il n'a pas besoin de diversion comme nous. Il traverse une foule de part en part et vide les poches de tout le monde... Contrairement à nous, il ne fait pas cela par besoin, ou par nécessité. Mais par goût personnel... Voler est une forme d'expression artistique pour lui, un loisir raffiné. C'est vraiment un gars à part. Il fait ça pour la beauté de la chose...

— D'accord, je vois...

— Et donc, tu souhaites nous rejoindre finalement ? Si oui, je t'apprendrai quelques ficelles. Si non, je n'insisterai pas. Ce n'est pas une activité pour tout le monde... Mais, quand on s'est rencontré pour la première fois, il m'a semblé que tu avais un don inné pour ça. Un talent qui pourrait même égaler celui du Renard de la nuit...

— Tu dis n'importe quoi. Je n'ai jamais voler de ma vie. Cependant...

Un homme en costume cravate me bouscule violemment...

— VOUS NE POUVEZ PAS FAIRE ATTENTION ? TOUS DES SAUVAGES DANS CETTE VILLE ! me crit-il en s'éloignant d'un pas énervé.

Nous nous remettons à marcher Luke et moi...

— C'est comme ça qu'on fait ? demandé-je en montrant le portefeuille du monsieur à Luke.

— C'est pas mal pour un débutant, répond celui-ci en souriant. Travailles un peu plus ta technique et ça devrait aller...
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Demba Baradji · il y a
Une histoire que j'ai très envie de développer !

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