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L'art de déplacer les bornes

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Jon Ho

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FINALISTE
Sélection Public

Dans son petit garage transformé en atelier de bricolage, Jon Ho termine l'assemblage de sa nouvelle malversation. Après plusieurs semaines d'un travail méticuleux pour reproduire à l'identique l'objet de tant de convoitises littéraires, son labeur porte ses fruits, la dernière vis est boulonnée à la structure, tout y est contrefait dans les moindres détails.

La façade orbiculaire et ses trois touches de sélection, la bouche orange et souriante d'où sortent le travail d'artistes plus ou moins inspirés, la vitre lumineuse qui accapare les regards, la besogne mimétique est bluffante et la supercherie arrivera, Jon en est sûr, à berner jusqu'aux plus hautes sphères shortiennes. La mécanique de distribution a été conçue et huilée par un bon ami spécialisé dans la réparation de dispensateur de papier toilette. La consigne était simple, un seul rouleau, épais comme une déferlante à Honolulu et que des textes signés Jon Ho. Une manière comme une autre, OK, un peu plus malhonnête qu'une autre, de se faire connaître dans le monde impitoyable des histoires racontées.

La nuit est tombée sur ses projets d'arnaque et après un déca bien mérité, Jon va se coucher en savourant de façon préméditée sa formidable entreprise du lendemain, un dernier regard lancé à la borne du diable, un sourire malicieux coincé entre les lèvres.


Gare SNCF de Perpignan
4h du matin

Quel endroit parfait que le centre du monde dalien pour une entreprise aussi emprise de prétention ! Le symbole est fort, Salvador était loin d'être un con alors s'il le disait c'est que ça devait être un peu vrai, dans cette dimension ou dans une autre.

Jon glisse la petite fourgonnette louée la veille sur le parking désert de la gare. Un grand sticker SHORT EDITION collé sur le flanc du véhicule et un costard impeccable éloigneront les esprits soupçonneux et lui laisseront une marge de manœuvre confortable pour opérer en toute sérénité.

En cette heure sans soleil, bercée par une lune discrète, le quidam qui dort encore ne représente aucun danger. Les guichets sont fermés, les panneaux n'affichent aucun train sur le départ, la voie est libre...

La borne est chargée avec soin sur le diable, puis transportée à l'intérieur du bâtiment ferroviaire. A côté du bureau de tabac aux stores cadenassés, elle était là, lumineuse et discrète, une petite bibliothèque de poche, le passe-temps génial, le rempart littéraire aux bougonnements des voyageurs en retard, coincés par des trains aux ponctualités douteuses...

Jon ouvre une petite mallette remplie d'outil et commence à désolidariser le monolithe du sol carrelé. Le système de fixation est sommaire, il n'a aucun mal à dévisser la structure qu'il embarque en sens inverse vers sa camionnette. A mi chemin il croise un agent SNCF mal réveillé.
— Bonjour. Je peux savoir ce que vous faites ?
— Oui, vous pouvez. Je travaille pour Short Edition. Je remplace cette machine défectueuse et obsolète par une autre plus performante.

Jon tend à l'agent un justificatif d'intervention soigneusement préparé la veille au cas où ce genre de rencontre inopportune présenterait le bout de sa casquette.

— OK faites...
— Merci.

En un quart d'heure la nouvelle borne est installée. La copie est semblable à l'original, le leurre est solidement fixé, le piège brillamment posé en ce lieu stratégique de passage et d'ennui.

Le premier train est présenté en lettres lumineuses avec un retard de 20 minutes. Parfait... Les premiers voyageurs frigorifiés par ce début d'hiver rentrent se réchauffer, boire un café et peut-être lire une histoire.

Jon s'assoit sur le banc en face de la borne et observe.

Au bout de 5 minutes une vieille dame s'approche de l'engin. Intriguée, elle appuie sur un bouton et commence aussitôt la lecture du TTC proposé. Elle grimace un vilain dégoût et jette le bout de papier dans une poubelle entre une 8.6 au métal torturé et un reste de croissant. Bon, c'est une vieille se dit Jon, ça ne compte pas, mon écriture n'est pas formatée pour du cerveau octogénaire.

Un peu plus tard, un gamin bien emmitouflé, sûrement saoulé par l'attente conséquente, se met à taper énergiquement sur la touche 3 minutes. 50 centimètres sont dégueulés avant que la mère :
— Viens ici mon chéri, arrête de toucher à tout.

Immédiatement après l'incident un agent de la propreté ramasse le petit colis avec sa pelle mécanique comme on se débarrasserait d'un étron et disparaît derrière une porte réservée au personnel de gare.

Suivent deux petits groupes de lycéens bourgeonnants qui, sans plus de conviction que dans n'importe quel acte de leur quotidien pesant, extraient un texte et s'engouffrent dans la voiture 6 du train en gare. Ils réagiront plus tard, peut-être avec un sourire, Jon n'en saura rien...

10 minutes inutiles se déplacent en aiguilles sur la grande pendule murale jusqu'à atteindre 7 heures.

Jon fait un peu la gueule. Son projet démoniaque n'a pas du tout l'effet escompté, il décide donc de rentrer chez lui broyer un peu de noir et espérer plus de réactions positives dans l'après-midi, quand la foule moins éparse s'agglutinera en essaims d'abeilles folles le long des quais, dans les wagons et entre les lignes de ses histoires.

Au moment de partir, une fille, la trentaine à peine effleurée pose un doigt angélique sur l'option 5 minutes. Avec la délicatesse d'un nuage sans pluie, le parchemin gravé se dépose dans sa main. Elle le déroule et commence à le lire, tout doucement, comme les premiers va-et-vient d'une étreinte amoureuse. Elle semble savourer chaque mot, chaque tournure et de son visage expressif se détachent milles signaux sans aucune détresse.

L'auteur se rassoit et prend un pied monumental à la regarder le lire. Il savoure ses mimiques, déguste ses sourires, se nourrit des plissements de peau et des mouvements de joie aux commissures de ses lèvres. Ces secondes sont extatiques et donnent enfin un sens à ces longues semaines de bricolage dans le garage.

La jeune femme plie soigneusement le bout de papier et le range dans son porte feuille en cuir véritable.

Jon Ho a eu ce qu'il espérait, il rentre chez lui se coucher.

La duperie s'est prolongée sur 2 mois avant qu'un employé de Short Editions, venu changer le rouleau, ne remarque la présence exagérée de textes du même auteur. 50 TTC de Jon Ho tournaient en boucle sur 5 kilomètres de rouleau, de quoi filer le tournis au plus téméraire des surfeurs...

Jon a reçu un courrier chez lui quelque jours après que la borne fallacieuse ait été dynamitée et remplacée par une toute neuve au contenu plus éclectique.


Monsieur Ho,

Nous ne vous poursuivrons pas en justice uniquement par respect pour l'audace de votre entreprise. L'idée était bonne et nous espérons que vous avez pleinement profité de chaque journée où Short n'était qu'à vous.
Je vous souhaite que cet ego démesuré qui vous sert de guide ne vous fasse pas un jour exploser la caboche.

Bien cordialement
Isabelle Pleplé

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Tu as mon respect
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Zazou86 · il y a
Le thème est vraiment bien trouvé, bravo! très sympa à lire .
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Jon Ho · il y a
Merci Zazou
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Loodmer · il y a
On n'est jamais si bien servi que par soi-même. J'arrive un peu tard, mais je ne voulais pas te laisser sur la mauvaise impression de mon autre commentaire
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Jon Ho · il y a
Je n'ai pas ressenti de mauvaises choses sur ton autre commentaire. Merci Lood
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Jon Ho · il y a
Merci à tous pour votre soutien :)
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Christian Pluche · il y a
Faut pas dépasser les bornes des limites !
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Fred Panassac · il y a
Avec les bornes, ça roule ! C’est même en bonne voie, allez, 5 bornes de plus pour dépasser les limites !
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Dranem · il y a
Les bornes sont faites pour être dépassées et déplacées !
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Sylvie Talant · il y a
Comme je n'ai jamais eu la chance d'être publiée dans les bornes je me réjouis d'avoir trouvé grâce à ce témoignage le moyen de combler cette lacune de la Sncf et cela va passer comme une lettre à la poste parce qu'à Dijon il n'y a pas encore de bornes : aucun risque d'y croiser un employé changeur de rouleaux. Mille mercis et pour ce mode d'emploi ainsi que mes rires d'allégresse une confirmation de mes votes du premier tour. + 5
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Jon Ho · il y a
Mersylvie
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Moniroje · il y a
Plutôt que Perpignan: en gare de Lyon, à côté de la ligne des départs...
et puis pour que notre Short Edition fasse la une avec Julien Pernod,
je vous envoie tous mes textes olé olé ...
mais faudra d'abord demander à Isa...

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Jon Ho · il y a
C'est qui Isa ?
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MarieM · il y a
Très bien manigancé ! Mes votes !
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Jon Ho · il y a
Merci Marie
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