L'armoire aux secrets

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Alors il prit sa plus belle feuille, la bleue, celle qu'il n'employait que les jours de nuit sans lune. En guise de craie, un bout d'étoile, tombé un soir de pluie de ses yeux si forts. Sa main  [+]

Image de Été 2018
Grand-mère est morte un matin d’automne, me laissant des tonnes de regrets et sa maison du bord du lac. Elle s’était brouillée avec ma mère alors que je n’avais que treize ans, je ne l’avais plus revue depuis. J’en ai trente-cinq aujourd’hui. Vingt ans pour l’oublier. Pour oublier Mamie-torchon comme je l’avais surnommée. Un sentiment de honte me submerge en pénétrant dans le parc laissé à l’abandon. Ma mère, divorcée, ne voulait pas de la maison de Grand-mère. Elle en était l’héritière légitime et voulait la vendre. Elle m’en avait donné les clés : « prends ce que tu veux, débarrasse toi du reste ! ».
Grand-mère a vécu toute sa vie ici. Elle est née dans cette maison, elle y est morte aussi. Je n’ai pas connu mon Grand père. Personne ne me parlait jamais de lui. Ou si peu. Lorsque l’on évoquait son nom, cela se terminait fatalement par une grosse dispute.

J’avais oublié la balançoire et le petit banc de pierre, la mare aux grenouilles et les cerisiers du jardin. Ce qui était enfoui au plus profond de moi ressurgissait soudain d’un passé qui sentait bon les confitures et la tarte aux pommes. Le potager me semblait plus petit et les escaliers moins hauts. Je revois Mamie, son éternel torchon à la main, nous attendre sur le perron. Ces escaliers que je grimpais quatre à quatre avant de me jeter dans ses bras. Mamie sentait bon, toujours. La violette ou le linge propre, la confiture de fraise. Elle jetait son torchon sur son épaule et me donnait la main. Elle prenait alors un air complice, conspirateur et me conduisait directement dans sa cuisine, sans prendre le temps d’embrasser maman. J’étais sûr d’y retrouver, encore toute chaude à peine sortie du four ce qui faisait d’elle la Reine des Mamies : sa tarte aux pommes. Comment avais je oublié ça ?
Je pousse la porte d’entrée mais aucune odeur de cannelle ne m’accueille. La maison est vide. Ce ne sont pas les meubles, non, ils sont à leur place, la maison est vide d’autre chose. Mamie Torchon.

Je découvre ou redécouvre ce lieu qui enchanta mon enfance, déplace et replace des objets. Tout est rangé et la maison est propre. Et cette photo sur la cheminée. C’est moi avec Mamie, je dois avoir sept ou huit ans, c’est l’été, les vacances. Bouleversé, je m’assois sur le canapé du salon terrassé par un improbable chagrin. Qu’avions nous fait ? Pourquoi cet oubli.

Je ne sais combien de temps je reste là, à pleurer.

En poussant la porte de la chambre et avant même de la voir je sais qu’elle est là. L’Armoire aux secrets. Le fait de pénétrer ici libère soudain tout ce qui était perdu. Elle est là devant moi telle que je l’ai connue il y a si longtemps. J’ai cinq ans, mes souvenirs ne remontent pas plus loin. Blotti au fond du lit de Mamie, c’est l’heure de la sieste et Léontine est avec moi. Léontine, c’est la petite voisine, quatre ans et le sourire espiègle déjà. Mon premier émoi. Nous n’avons pas sommeil. Mamie a tiré les persiennes et l’armoire se distingue à peine dans la pénombre de la chambre. Qu’y a-t-il à l’intérieur ? Léontine est sûre d’elle, elle ne peut être que remplie de gâteaux et de chocolat. Pour moi, ce sont plutôt les confitures qui ont trouvé logis ici. Ou alors de la guimauve. Un craquement ! A cinq ans, on ne sait pas que le bois travaille. Ce n’est rien, une souris peut-être me dit Léontine qui du coup se serre contre moi et me prend la main. Est-on déjà chevalier à cet âge ? Je lui promets de chasser le rongeur si l’envie lui prenait de sortir. J’ai droit à un gros bisou tout mouillé. Je me mets à aimer les souris.
J’ai six ans, c’est l’été suivant. Maman me confie à Grand-mère pour les vacances mais cette année, pas de Léontine. Elle a déménagé pour ailleurs. Je suis seul dans le grand lit, Mamie se repose dans le salon et dehors un orage se déchaîne. L’armoire ne contient plus de confitures ni de gâteaux. Mes premières lectures sont passées par là et me soufflent que cette armoire est la porte d’un autre monde. Si je l’ouvre, je trouverai sûrement une Elfe et deux Licornes, elles me diront le chemin des bois qui mène au château. Léontine m’y attend et je dois la délivrer.
Les années passent et les habitants de l’armoire varient au fil de mes lectures. Citrouilles et fantômes, sorcières ou démons, puis petits hommes verts et robots japonais.
Je n’ai jamais vu le contenu de l’armoire, inconsciemment je voulais préserver ce lieu secret. Je crois que Mamie l’avait compris car elle s’arrangeait toujours pour ne pas l’ouvrir en ma présence.
J’ai treize ans, c’est le jour de mon anniversaire mais les adultes parlent fort. Je n’ai pas tout compris mais il est question de Papy. Il serait parti parce que Mamie aurait caché un monsieur tout nu dans l’armoire. Quelle idée ? De ce jour, je ne revis plus jamais Mamie.

Que se passera-t-il quand j’ouvrirai les portes de cette armoire ? Que trouverai-je à l’intérieur ? Les fantômes du passé sont ils là derrière prêts à m’engloutir ? Je passe ma main sur le bois ciré, le contact est agréable. Il ne peut y avoir de mauvaises choses derrière ces portes. Où est la clé, la serrure est vide ? Je passe une bonne partie de cette fin d’après midi à la chercher. La nuit tombe lorsque je la trouve enfin. Cachée sous l’oreiller du lit de Mamie.
Je l’introduis dans la serrure, la tourne une fois, puis deux. Non, il est trop tôt ou trop tard, je ne sais pas. Sans ouvrir les portes, je redonne un tour de clé et je ferme ainsi l’armoire aux secrets. Il est tard mais personne ne m’attend. Je vais dormir ici.

J’ai dormi comme un bébé. Je crois avoir rêvé de Léontine. Le village est à dix minutes à peine, j’y achète de quoi déjeuner et reviens à la maison du bord du lac.
Assis sur le lit de Grand-mère, je contemple l’armoire tout en buvant mon thé. J’ai glissé la clé dans la poche de ma veste. Je suis prêt. Comme hier, j’introduis la clé dans la serrure, mais cette fois, j’ouvre les portes.
Ça sent bon la lavande et la cannelle, il y a du linge et des confitures. Des boites en fer blanc dans laquelle Mamie gardait ses biscuits et sur une étagère un chapeau de paille. Suis-je déçu, non, mais peut être aurais-je aimé cette improbable rencontre. Une petite souris ou bien une Elfe aux cheveux verts. Je ne touche à rien bien que les confitures me tentent. Je m’assoie à nouveau sur le lit, face à l’armoire. Et puis il y a cette boite en carton que je n’avais pas vu, à demi cachée sous une pile de torchons. Une voix chuchote à mon oreille et me conseille de l’ouvrir...
Le fantôme de Mamie hante ces lieux, j’en suis persuadé. Délicatement, je soulève la pile de torchons et la pose sur le lit. C’est une grande boite qui devait contenir du linge de maison. Elle est assez lourde et je la dépose à son tour sur le lit. Je soulève le couvercle, le cœur battant. Des photos, en vrac. Et puis des albums, il y en a quatre ou cinq. J’en ouvre un au hasard. Les photos sont en noir et blanc et certaines ont une légende : « Nice été 54, la plage, le casino, le port, les enfants... » Je fais enfin la connaissance de mon Grand-père : des photos de mariage. Des gens que je connais, que je reconnais plutôt. La maman de Léontine, les voisins. Mamie avec une souris qu’elle tient par la queue, à bout de bras et maman, toute jeune, effrayée par le rongeur. Une photo de moi, je dois avoir cinq ou six ans et j’essaie de soulever un panier en osier, rempli de pommes. Mamie qui sourit. Des anniversaires pleins de gâteaux et de bonbons, en couleur ou noir et blancs. Nice encore et le carnaval, des costumes. Princesses et chevaliers, sorcières. Les châteaux de la Loire, mai 73 et les jardins du château, des statues de pierres, licornes et chevaux. Le parc et les cerisiers en fleur, Mamie au jardin ramassant des fraises. J’ouvre un autre album plus récent. Je ne m’y retrouve pas bien évidemment. Une photo m’interpelle, au dos est écrit : « Léontine, juin 98 ». Cette belle et grande demoiselle, ce serait ma Léontine. Elle revoyait donc Grand-mère. Toute une partie de l’album lui est consacrée, Léontine et Mamie sur le banc de pierre, Léontine sur la balançoire, Léontine, encore et encore Léontine, mon Dieu comme elle est belle. Et puis ces autres photos en vrac, ma mère et mon père, la maison, le lac. Le temps passe sans que je m’en aperçoive, il est midi et j’ai faim. Je remets les albums et les photos à leur place, dans la boite en carton. Je vais pour la déposer dans l’armoire quand quelque chose qui devait être collé sous la boite me tombe sur les pieds. Quelques photos nouées par un ruban. Curieux, je repose mon fardeau et ramasse le paquet. Je dénoue le ruban et découvre une dizaine de clichés et un article découpé dans un journal. Les photos sont celles d’un homme que je ne reconnais pas, seul ou avec Mamie, quelques unes sont datées d’avant ma naissance. Laissant les photos, je lis l’article du journal. Il parle de Grand-père et d’un drame de la vie conjugale. On y voit un montage photo de mauvaise qualité qui représente Papy et cet homme, côte à côte. L’article est daté du 17 avril 1978, j’avais deux ans.
Tout devient clair à présent et les disputes au sujet de Grand-père ont enfin une explication pour moi. Il faudrait que ma Mère se décide à me parler maintenant. Je replace les photos dans la boite mais ne la range pas dans l’armoire. Après tout ce temps, elle m’avait enfin révélé ses secrets. Ils étaient miens aujourd’hui.
Je ferme la maison de Grand-mère, mon précieux paquet sous le bras et me dirige vers ma voiture garée devant le perron. Alors que je vais monter à l’intérieur, une moto apparait à l’entrée du parc. Le motard s’arrête, descend de son engin et retire son casque. C’est Léontine.
La surprise me rend idiot, je bredouille un « Léontine, c’est toi ? » qui doit me faire passer pour le dernier des demeurés. Léontine est aussi surprise que moi, elle ne me reconnait pas, bien sûr. Il me faut me présenter. Elle n’en revient pas, depuis tout ce temps, et qu’est ce que tu deviens, et où étais tu, pourquoi ne venais tu plus voir ta grand-mère, elle est là j’espère. Je n’arrive pas à placer un mot mais à l’évocation de Grand-mère, elle se rend compte que mon visage se ferme et comprend aussitôt le pourquoi de ma présence ici.
Manifestement elle n’était pas au courant de la mort de Mamie et, de passage dans la région, elle venait lui rendre visite. Je lui propose un thé, elle accepte. Nous avons tant à nous dire.

En montant les marches de la maison du lac, je me promets de tout faire pour garder cette demeure. Je la rachèterai s’il le faut, avec tout ce qu’elle contient.

Avec son armoire surtout.

Son armoire aux secrets.

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Marie-Françoise · il y a
émotion nostalgie, tout pour faire craquer voici mes voix. Mon lapin brun est en finale jusqu'à demain, viendrez-vs le soutenir ?
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Alain Maréchal · il y a
Ainsi que ma :''Mort en stop''...y viendrez vous ?
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Marie-Françoise · il y a
Déjà venue et ai voté puisque là c’est refusé !
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Viviane Fournier · il y a
Trop déçue Polo trop triste que ton Armoire à secrets n'ait pas pu s'ouvrir davantage ...je te laisse à nouveau mes 5 voix du coeur ..parce que c'est si beau et que le beau parle au delà des secrets ...
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Alain Maréchal · il y a
Je ne plais pas à Short, c'est la triste réalité. Voilà plusieurs de mes textes qui arrivent en finale salués par nos amis shortiens ( sans que je fasse de véritable promotion des dits textes) et qui ont eut d'autres succès par ailleurs et je ne récolte même pas le petit pouce levé. J'avoue être un rien dégoutté....Mais j'ai constaté que toi non plus tu n'as pas eu la faveur du jury...Bon, j'arrête de faire mon Calimero....
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Viviane Fournier · il y a
idem ...sache seulement que ton texte eh ben je l'aime ..ma Pénélope elle va pénéloper dans un joli silence ..entre la dentelle de ton armoire et la fragile solitude de l'oubli ...tant pis ..une fois de plus .. ça ira ...ou pas !!! ..et sache que Calimero est un bien joli soupir ...craquant d'émotions ...trouve lui une place dans l'armoire ...et ..oublie pas que ton texte est beau ...vraiment beau ...relis tes commentaires et tu sauras ...
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Dranem · il y a
Le contenu de cette armoire ne m'inspire aucune émotion... dommage !
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Alain Maréchal · il y a
C'est sympa de m'en tenir informé...bonne chance
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Christian Pluche · il y a
Bonne chance Polopoil, mérite le choix du jury !
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Nadine Gazonneau · il y a
Je viens de relire et j'aime toujours . Bonne chance .
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Aurélie Beutin · il y a
Un très joli texte. Chargé d'émotions et de nostalgie.
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Fabienne BF · il y a
J'aime votre armoire aux secrets, le monsieur tout nu caché dans l'armoire, le chagrin quand on réalise qu'il est trop tard, la maison d'enfance, le parfum de la tarte aux pommes, les amours de gamin, le torchon jeté sur l'épaule... et puis c'est ma vie, mes souvenirs, ma grand-mère, ma maison, mon armoire, mes albums photos que vous avez signés là ! Bravo Polopoil, je vous engage !
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Cordélia · il y a
Beau texte et des émotions partagées. Bravo.
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Isabelle Lambin · il y a
Mes votes à nouveau Polopoil. Bonne finale
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Noël Sem · il y a
joli moment de nostalgie. Mes votes.
Et une invitation à découvrir https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/papy-rolling-stones

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